‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 7 (volume 2)Chapitre 32 sur 60 · C^EN · texte numérisé non relu

C^EN

t • Que ceux qui «onf* pUeé» àut premiers rangs de

■* ; *• , l’ordre èocial apprennent qu'ils doivent •« faire p^r-

\ donner lc*p* supériorité. , . . ,

. — Né dans les éapg* du pcu|Ae, an penchant

' paturel à on plrbéton a dirige fties premiers -pas.

VpT. DS PpLrCLàTB» leU.. XL#* •*.

En entrant dans la cour étroite et sombre de [ hôtel ({Angleterre, où nous sommes descendus, Léon s'est précipité avec une exclama tipn de surprise «et de joie dan» les bras d'un -jeune homme qui semblait attendre impatiemment son arrivée. Ils avaient à peine échangé l'un et l'autre leurs premiers embrassements et leurs premiers discours, avec cette chaleur d’pmçet cette pétulance d’action, dqmt l’expression vivifie encore la vieillesse, qne Léon .amena le jeune étranger vers la voiture où je me trouvais epeore, puis m’adressant la parole: ^Permettez, (fit-il, mon choc Ermite, que je vous présçntç M. L- D* M , cet ancien, et excellent atni,. dont j’ai eu 'plus d’une fois l’occasion devoûs entre-

' caen. i'gj

tenir. Nous avons tons deux quelques raisons d’être fiers-d’une liaison qui remonte jusqu’à notre berceau, qui s’est resserrée malgré l’éloignement où uonsa jeté la diversité des carrières que nous avons suivies, et à laquelle la divergence des opinions politiques, cette cause si fréquente de dissolution pour les amitiés vulgaii’es, a fourni des motifs de s'accroître encore. — Je ne m’en étonne pas répondis-je : cette dernière circonstance ifae prouve seulement que, bien que vous ayez marché dans des voies différâtes , vous avez éu tous deux les yeux constamment fixés vers cettebannière commune que Vhonrifeûjr ne plante pas dans tel camp -à l’exclusion de tel autre , comme les fanatiques de parti le prétendent, mais que pour le bonheur de l'humanité il place, aucontraire, au milieu du champ qui sépare les rangs ennemis. Il y a toujours Contact entré les hommes qui ne perdent pas de vue cet heureux signe de ralliement. C’est à eux qu’appartient la mission de calmer les dissensions civiles, de rapprocher les partis, et de fondre les vieilles haines et les anciennes antipathies dans un sentiment mutuel d’estime et déconsidération. — J’entre tellement dans votre pensée*, poursuivit M. L. D # ” (que j’appellerai le chevalier L. D'*'pour me conformer à la dénomination sous laquelle il est désigné dans le cercle de sa société' habituelle), que je désirerais voir augmenter chaque jour cet échange .de pro-

Ejimitç m PROVINCE, T. VII. * »3

CAEN

cédés et d'égards, que les hommes d'opinions diverses commencent enfin à montrer les uns envers les autres. Si l’amitié pouvait même en' être la suite, je crois que les partis et le pays, qui se- trouve toujours froissé entre eux, y trouveraient une garantie nouvelle. Ce serait à mon sens un frein puissant contre les égarotjients de l’esprit de faction ; car qui pourrait jamais consentir à faire dans l'intérêt exclusif d'un parti une chose dont il aurait à rougir un jour aux yeux de son ami. a

Les deux jeunes géns m'aidèrent à descendre de voiture, et Léon ni annonça qu’il comptait sur la coopération du jeune chevalier pour diriger et éclairer ma marche dans la capitale de la Basse- Normandie. «Peut-être trouverez-vous chez moi, mon vénérable Ermite, ajouta en souriant mon nouveau cicérone, quelques préjugés et quelques préventions à combattre; mais votre esprit est assez fin pour les démêler, et comme je ne prétends soumettre personne au joug de mes idées, vous atlrez toute liberté de n’en prendre que ce qui vous' conviendra. »• • •

J’ai laissé- les deux jeunes amis tout entiers à euxmêmes pendant quelques heures , dont j’ai profité pour goûter un peu de repos et remettre ma frêle machine de l’ébranlement qu’elle avait éprouvée sur la route de Vire à Caen. L’après-midi nous nous sommes mis. en marche.

OAE{t.

ig5

La premâire impression qu'un étranger reçoit en parcourant Caen est celle qui résulte de la régularité de sas rues et de la belle construction de ses maisons et de ses monuments. Quoique ceux-ci soient presque tons gothiques. Ils ont cependant une apparence de fraîcheur et de nouveauté qui surprend , quand on remarque le genre de leur architecture, et quand ou songe à l'époque de leur fondation. Le chevalier (i. D’** nous apprit que «et avantage était dft à la qualité et à la beauté des pierres qui ont servi "à -leur construction. •Toutes ont été tirées des carrières qui avoisineut Caen , et dont les plus renommées sont encore aujourd'hui celles des villages d 'Allemagne et de Lamaladrerie. Ces carrières sont pour le pays une source de commerce et de richesses que huit siècles n’ont point encore tarie» C’est aVec ces pierres qu’ont été bâties en Angleterre, du temps de Guillaume-Ie-Conquérant, l’abbaye de Westminster et celle de Saint- Martin. Le roi de Hollande l’emploie en ce moment pour la construction d’un nouveau palais. Il a fait aussi transporter pour le même usage une grande quantité de granit, autre produit du. sol de-ce dépàrtemeut, et de celui de la Manche, dont l’exportation prend chaque jour plus d’importance. Il n’est pas étonnant que, plqcée au milieu de matériaux aussi beaux et aussi abondants ; une grande partie des habitants de la plaine de Caen ait dirigé son in

CAKN.

dustrie vers leur emploi. Ce paye foufrnit des tailleurs de pierre à une graudc partie de la France. O11 voit au retour de 'chaque -printemps partir leurs nombreuses colonies; elles. se dirigent vers les divers points où on se livre à de grandes-et belles constructions. Et quand la rigueitr de la saison a fermé le cercle de leurs travaux, ces industrieux ouvriers reviennent rapporter à. leurs femmes et à leurs enfants le salaire gagné et soigneusement économisé pehdant l’absence.

« Le temps et les efforts, Toujours croissants de l'industrie , ajouteront peut-être encore une nouvelle branche à ces travaux, car il existe aussi aux environs de Caen plusieurs carrières de marbres qui égalent Ceux dont s’enorgueillit le midi de la France. On en entrevoit des roches conside'rables et riches des plus brillantes couleurs à Vieux et à Fontenay -le- Marmiou. C’est des carrières de Vieux, autrefois exploitées, que le cardinal de Richelieu fit tirer tout le marbre qui est entré dans la construction de la chapelle de la Sorbonne. Les antiquités trouvées aux environs de Caen prouvent que les Romains, qui aimaient les matériaux durables, n’ont pas non plus dédaigné ces .marbres que l’on a abandonnés comme trop fragiles. Peut-être n’a-t-on pas fait attention qu il en était de même de toutes les couches supérieures des carrières, et que ce n’était qu’à une oertaine profondeur que le marbre

CAKN.

acquérait- toute la dureté dont il est susceptible. ;

«La rue où se trouve l’hAtel qué vous habitez, trous dit le’ chevalier, quand nous eûmes terminé les réflexions que nous inspirait l'aspect* général de la’ville, se nommé la rue Saint-Jean. Elle aboutit à la place et ensuite à la rue Saint-Pieire , avec laquelle elle formé un angle droit. Ces deux nies, qui traversent la presque totalité de Caèn , en sont les plus belles et les plus fréquentées; comme vous aurez occasion de les parcourir souvent, je préfère diriger vos pas vers le Grand-Cours , où notre ville se déploierat plus majestueusement à vos regards. »

Le Grùnd-Cours est une des plus agréables promenades que j’aie rencontrée dans une ville de province. Situé entre la prairie de Louvigny et la rivière de l’Orne; que la cascàde des moulins de Afantaigu anime de son bruissement continuel , il offre sous ses arbres antiques la fraîcheur du plus impénétrable ombrage. Nous nous qssimessur un des bancs qui regardent la prairie*, autour de laquelle-la ville semble arrondie en*nn vaste demi-cercle, jet notre jeûne interlocuteur en commença la description historique en pes termes :t . . * • *

•çjja question de l'antiquité de notre ville a été l’objet d’opinions si contradictoires , et ces-opiniens ont été soutenues des deux côtés par des hommes si savants , que ce n’est pas de moi ; indigne , que volts devez en attendre la solution. L’illustre éVëque

CAEW.

Iÿ8

d'Avranches, Huet, entraîné .peut-être par cet esprit de corps qui douane les plus sages , se complaît à supposer que Caen a dû sa première origine à quelques ecclésiastiques réunis pour desservir l'ancienne église de Snint-Etienne-le- Fieux. Son avis me parait plus raisonnable quand il reconnait que les plus grandes villes out dû souvent leur origine au basard , et qu’il n'est pas si aisé de dire ce que Gaeu était autrefois que de dire ce qu’il n’ëtait pas. On peut en effet affirmer, sans- craindüè d'être démenti', que cett,e ville n'a été fondée ni par Cadmus, ni par Caïus, César, ni par un autre Coins maître d’hôtel du roi Arthur; mais s’est-elle élevée à côté et avec les décris d'une autre ville plus ancienne, de cp Vieux ■ {civitas Viducassifim) que l’on prétend avoir brillé d’un grand éclat pendant la domination des Romains, et avoir été enrichi de nombreux monuments par ces vainqueurs du monde? Huet est pour la négative, et \i. Lange? dans une dissertation sur l' État 'primitif ■de la vallée de C Orne , a soutenu L’afr finira tive A- l’aide de coftjeotnres d'une si grande vraisemblance, et dte raisons si rigoureusement déduites, tant de l.’état où se trouve encore le 9ol dé la vallée de L’Orne, qüe des vestiges des monuments découverts à Vieux, qu’il est difficile de ne pas se laisser allerà son opinion. Ce dernier écrivain a eu d'ailleurs l’avantage d’être éclairé par des découvertes qui n’avaient point encore été faites lorsque

CAEN

Huet écrivoit Sou livre. Je crois donc que ion-peut résumer les probabilités historiques de l’origmo de Caen, en disant qu’avant sa fondation il a existé ftrès de ses tnnrs' à Vieux, ube autre ville qui fut aussi la capitale du pays et le siège du gouvernement romain; que cette ville, comme toutes celles qui avaient été le séjour de prédilection des Romains, devi/rt lobjet de lanintad version des Saxons, lors de leurs invasions veçs la fin du troisième siècle et dans le cours th quatrième ; que l’ouvrage de la civilisation tomVm Sous les Cotlps de la barbarie ; et que lés farouches vainqueurs, contraints cependant de se choisir un, asile , construisirent une npuvelle ville dont ils jetèrent les premiers fondements à la plaoo qu’occupe aujourd'hui le châtrait,

« Les étymologistes viennent encore appuyer .ce* inductions de leurs conjectures r eii faisant dériver du saxon les noms de Cathem ou Calhnm, souA lesquels Caen fut d’abord désigné» Us y rebonoai*sent les mots Cat, conseil, et HOM on HEM , demeure', c’est-à-dire demeure (tu conseil ou siège! du gouvernement, ou bien encore selon d’autffes , demeure de guerre. Ces probabilités nous conduisent jusqu en où la tradition se charge albrs de notre histoire, et fait honneur à saint Rigobert, évêque de Bayeax , de k conversion des Saxons -et de 4a fondation des quatre églises de Saint-Sauveur', de Notre-Dame , de Saint-Pierre et de Saint-Jean.

uoo

CAEN

• «.Ce. n'est qu’à dater de la cession de la Neusti'ki- aux Normand» par Charles-le-SLrople , en 9 12, que l’on commence à pouvoir parlev de Caen avec quelque certitude liistorique. Il paraît que cette ville. avait déjà une assez grande importance, puisqu a l’ occasion d’une entrevue qui eut lieu, trentetrois ans plus tard entre Richard I", duc de Normandie T et Loui» IV, roi de France-, elle est citée dans une ancienne chrqnique comme une des • bonnes villes de la province. Q®>i qu’il en soit , son accroissemcut fut considérable sous les duc», et sur-tout spus Cuillaume-le-Conquérant. Ce prince, qpe les chroniques du temps désignent comme un grànd bâtisseur, devait aimer le séjour d'une ville à la porte^e laquelle il .trouvait de- si abondants matériaux, et dont la population lui offrait de si habiles ouvriers pour les mettre en œuvre.' .C'est à ses soins que nous devons les deux plus -beaux monuments de,' notre ville. Je veux parler de l'abbaye deSainUEtienne dite Y Abbayt-aux-Hommesy et de celle de la Sainte-Trinité , dite YAbbaye-auxDàmes. Mois auparavant de désigner la première à votre curiosité , il faut que j’arrête vos regards sur les immenses, bâtiments de l’établissement de charité , désignés sque le nom de Bon-Sauveur. C’est le premier édifice qui se présente à l’eütrême gauche du demi-cercle que la - ville décrit. sous nos yeux. •

« Vous pouvez reconnaître Y abbaye de Sainl-

CAE&.

Etienne à l'élégance de »es doubles clochers,. Le Lycée est établi dans les anciens .bâtiments d 'habitation des moines. Quant â X Abbaye-anx-Dames ou de la Trmilé, c’est à droite de ce même demicercle qu'il fautque vous la cherchiez ; on ne peut, je crois, en apercevoir d’ici que les tours, -encore n’est-ee pas sans difficulté ; mais je vous proposerai d’on faire le but d'une visite particulière. M. de Vaodœuvre a eu l’heureuse idée de l’utiliser, en y transportant l’hôpital , situé auparavant sur le ter- • rain plat de llsle-Saint-Jean , où il s’opposait au développement de la ville du côté du. quai. Le sol est élevé, l’air est pur et sain à l’hôpital de la Sainte- Trinité. Cet édifice est de plus entouré d'un vaste jardin et de plantations spacieuses. Le défaut d’eau était le seul obstacle qui présentât quelques diffi? eultés à l’exécution du projet de M. de Vand Oeuvre. Mais grâce à une machine à vapeur, l’eau circule' dans les salles de l’hôpital, sur le sommet du coteau , avec autant (l'abondance que sur les bords de L'Orne. -

•«On prétend que 'Guillaume let Mathilde ont fondé ces deux abbayes poùr expier- l’infraction qu’ils avaient faite aux lois canoniques, en se mariant malgré le degré de paredtc prohibé qui existait entre eux. Peut-être n’ont-iis voulu que créer un magnifique asile à leurs coudras. Celles de Guillaume reposent au milieu du choeur de l’abbaye de

CA EN

Suint-Étienne, et celles de Mathilde dans Féglise de la Sainte-Trinité. lueurs restes- deux fois dispersés, d'abord pendant les 'guerres de religion et plus récemment pendant les désordres de l’anarchie, ont repris la place qu'ils occupaient primitivement. Ces dçux rfbbayes, qui Sont encore les deux plus beaux monuments de notre ville, comptent près de huit cents ans d’existence, puisqu’elles furent achevées etdédiéôsde 1075 à 1080. Notre savant antiquaire, l’abbé de La Rue, pense Cependant que les deux pyramides qui couronnent l’abbaye de Saint-Étienne • sent de deux siècles plus modernes, aussi bien que l’ extérieur des 'bas Côtés, Si vous desirez voir de plus près ce monument c’est de dessus la'place qui fait face au Lycée qye je vous engage à le contempler. • . •

■«En continuait) de promener nos regards de gauche à droite sur le demi-cercle qui nous entoure , nous les arrêterons un instant siir l'humble clocher de I’églisé. auj ohrd'bui abandonnée de Sainl- Ètierïnc-le-Vieux. Les amateurs d’antiquités vont visiter encore sur ses murs les restes mutilés d’un bas-relief, dans lesquels les ubs aiment à voir une représentation informe -dé Guillaume-le-Conqoérant entrant en triomphe à Caen, et d’outrés veulent -reconnaître nn trait de là vie de Titus, Gu basreKef représente un homme à cheval, passant sur lè corps d'un mallieureux étendu à ses pieds. An-

ÇAEN. 20Î

trefoia uu homme et use femme a genoux, dans l’attitude de suppliants, étaient joints à ce groupe; rnais tl n'eu reste plus de traces. . .

«■Ce petit dôme, d’une- forme élégante et moderne, appartient, à jwe église élevée par les jésuite» avant leur expulsion. On l’appelle ici (Mariette, par allusion sans doute â l’élégance et au -bon goût de son architecture. Ne serait-ce point plutôt, reprit Léon , par allusion à la modestie de ses fondateurs?— Le clocher, poursuivit M. L. 13***, qui paraît s!élever sur le iriême^ayon de. perspective que ce moulin à veut qui ptarque dans le lointain la route de La Délivrande , est celui dé l’église Notre- Dame dite de froide-Rue. Elle u’a rien - de très remarquable ; aussi ne vous eu. parlerai - je que pour vous guider dans' la découverte du château qui couronne la partie de la ville que vous voyez s’élever va amphithéâtre. L est là qn üq assez grand uomhre de savants placent notre berceau , contrairement encore à l’avis de l’évêque d’Avranches, qui traite cette opinion d’erreur populaire. Ses adversaires étaient la leur du constant usage où étaient le*. Saxons, auxquels ila, attribuent la fondation de notre viHe, de s’établir toujours sur des hauteurs. Ils la fortifient encore de la décou verte qdW a faite de mines assez considérables aux environs du château , du nom saxon de Darnetal, c'est-à-dire près de la vallée, que portait remplacement où sont si-

Page 1