‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 7 (volume 2)Chapitre 49 sur 60 · COURSE A TRAVERS LE MAINE · texte numérisé non relu

COURSE A TRAVERS LE MAINE

spectacle pour distinguer les noms des rues et des ■ places ; je m’orientai facilement en demandant le chemin qui conduisait à lascathédrale. Un voyageur, •jjii a vu en France tant d'églises gothiques, a le droit de se montrer difficile : celle-ci me partit plus bizarre que belle, etmon ignorance en architecture,

' ignorance dont j’eus honte plus tard , ne me permit do la trouver remarquable soûs aucun rapport. Elle n’excita chez moi, je l’avoue,, qu’un seul souvenir, et ce souvenir fut grotesque. ’ Ce nest point ma faute, c’est celle du facétieux chanoine dont le nom, si- singulièrement allié à celui de Louis XIV et de madame de Maintenon , jette sur la dévote maîtresse du nionarque, et sur le trône même*, je ne sais quel reflet burlesque. Un bedeau, auquel je m’adressai, me montra le vieux pignon de l’édifice que l’auteur de Dom Japliet .et du Roman comique habitait auprès de la cathédrale lorsqu’il venait faire au Mans son service de chanoine. Les louanges de Dieu, de la Vierge, et des saints, sortaient de cette bouche accoutumée- à réciter, devant les jeunes roués de la epur, des vers semblables à ceux-ci: . .

Amour nabot, i Amour magot,

Dans ibon jabot . -

Tu mis la braise, etc. -

Je me rappelai cette. tirade magnifique de l’une

COURTE .X TRAVERS' LE -MAIÎVE. Ï5y dés coniédi es.de Scari'on-, joiiée presque aussi souvent que Içs meilleures pièces de Molière, et je me détournai, avec dégoût; je me souvins que madame dé Maintenon,' son équivoque épouse, én-augmén- 1 tant et exaltant la dévotion puérile d im vieux, des* pote, -avait humilié la France et rabaissé le trûiie: Je^iressai le par.cn m'indignant contre cétte réputation menteuse dont l’auréole entoure encore le souvénir-de Ce Tartufe féminin. - •

Les passants on les boutiquiers, %u*quels je ne craignais pus de m'adresser', comme l'avait fait eu pareil cas Sterne- m oh- prédécesseur, m'indiquèrent snccessivemeut le qo liège, qui.'bécttpeTancieuue maison des Orâtoripns ; l'église de là- Visitation ; le séminaire * autrefois- l'abbaye de SainteVictor, W la place dés Jacobins, aii|H - ès de Ja promenade thi même hon). Gette promenade , dont les allées plaisènt â l'œil , est malheureusement encaissée, entré les terrasses qui la dominent, et qiiila privent d’an et de vhc. Quant à l’église dç la Visitutiou les-detot énormes piliers -qui masquent sa façade, et dont la gignntesipie disproportion est si. ridicule., ne «je donnèrent pas une très haute idée du talent de l’arcbitectequi l’a construite dans un stylo ultra-rouwntiqne. , *

J’avais long-temps erré dans les rites du Mans, sans autre boussole qttè n»oii capricei Un contraste frappant piqua ma ciiriosité. Après avoir mapebé.

36o COURSE A TRAVERS LE HAINE, avec peine sur les cailloux mal assortis qui servent de pavés à des ruelles étroites, iqégales, tortueuses , dout les vieilles maisons de bois ne sont soumises ni aux régies da l'aplomb, ni à celles de l'équerre-, j eptrai dans des rues spacieuses , garnies de constructions élégantes, dont l alignement parfait permettait à la. vue dç se perdre au lcun dans \es

• vertes campagnes du Maine. Étonné de la dissemblance de ces deux villes, je ne tardai pas à m'apercevoir que la première , symbole assez juste des institutions de la vieille France , était le Maqs de l'ancien régime, et que la ville nouvelle, au contraire, était le produit récent de cette industrie féconde, réparatrice de tant de maux, dernier remède à tous les désastres dont la gtierre, la discorde, et le fanatisme ont inomlé notre patrie.

J'étais prêt à ode contenter de ees observations rapides, et j'allais rentrer au gîte où j’étais débarqué, lorsque je me trouvai en face de la préfecture. Le concierge, auquel je m’adressai pour obtenir,

• s’il était possible, quelques renseignements spéciaux,, me répondit avep cette sécheresse administrative à Laquelle les moindres- valets de la bureaucratie nous accoutument, que la bibliothèque était ouver^p. Je montai sans autre préambule, et le hasard le plus heureux m'offrit dans la personne du - bibliothécaire, auquel je déclinai mon nom, Ihonimcie mieux fait pour tu'éclairer sur les poiuts

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que j’ignorais. M. R*** est un de' ces saVnUti qui joignent à l’érudition, la. connaissance du inonde : guidé par lût, j’admirai le bon ordre ' de la biblio* tbéqoé', riche de cinquante nulle volumes et rie sept cents manuscrits , dont plusieurs sont précieux ; sa conversation, fort agréable, rei^plit bientôt, les lacunes les plus considérables, qu’une course si rapide avait laissées dans les notions que j’avais pu improviser sur le obef-Üéu du département de la Sarthe. ' ; * ‘ • *•..•'

J appris de M. R*** que, sur remplacement où se trouve aujourd’hui la promenade des Jacobins, Uncirque romain avait existé jadis; il me montra plusieurs débris des fbuHlee commencées. -lorsqu’on voulut changer en promenade publique les vergers et le cloître des bon» Pères. Jasqu’alorit on avait ignoré L’existence de l’antiqtie amphithéâtre où la vierge gauloise avait vu 'sans frémir couler le sang des gladiateurs. «Sans doute, médit le savant bihhothécaire , voûs avez passden venant ici devant la somptueuse abbaye de Saint-Victor, consacrée aujourd’hui au séminaire; l’abbé jouissait autrefois de deux cent mille livres de rentes. Il est vrai qn’un antre couvent de bénédictins, cçlui de ta Couture,' pe rapportait que cent mille livres. — Je vois d’ici l’abbé dé la-Oouture déplorer sa misère et se comparer, les lannès aux yeux , avec l’abbé de Saint- Victor. — Quanti notre cathédrale, ce» est point

H6a > cbunse a traders le. naine.

un. module , mai.-* c'est un monument pcépiéux pour l liisiojrc Jt; l'art.— J’avoue qu’un mélange iucobérelit de formes romaines et gothiques a choqué uia vue, et que je. ne l'ai, point examinée eu détail*

Vous ayez raison 1 c’çst en effet jun mélange de construction gothique et darcIwtccLure romaine. Ce monument, sans graeç et sans harmonie-, marque le passage de l'art antique- à l’art moderne, 'et participe tj? tous les deux. Si les irrégularités é«identes'qùi le déparent vous éussent permis deTobsei-ver en détail , vous auriez remarqué ces arceaux extérieurs et à plein ceiuli-c, qui contrastent doue manière piquante arec les. ogives de l'intérieur, * D’ailleurs , nous la visiterons ensemble. ■

J acceptai avec plaisir la proposition de M. K“*. flientût, entraîné par mes questions, qui se rapportaient sur-tout , à l’industrie de la contrée, il me

parla du commercé du Mans,de ses belles bougies-, disses poulardes européennes , de ses manufactures d^papier, de calicot, et xie lainages ,, et sur-tout de la .culture .du trèfle qui constitue la richesse sp6cialedu département de la Sartbe :.uu^>uvi'ier, vêtu • d’une veste brune, portant un tablier de cuir, dont l’éclat ne semblait pas dû' à la propreté., entra dans la salle dû la bibliothèque , et, sou bouuet de laine d une main , remit à IVJ. .K*'' plusieurs volüiues, eû échange desquels il dbuianda la J fcnrùulu de Voltaire et IçssJarditis de Uclille. -Je considérais

COUflSE A TRAVERS LE MAINE. 363

attentivement ce personnage ; M. R"’ me dit : «Vous voyez unre des merveilles de 4a ville du Mans; c’est le second tome d’Adam Iiillaut, menuisier de NçVers. C’est M. Mpiré, rémouleur et pocte (à-ces mots, M. Mpiré et moi nous nous saluâmes en ç'on frères)’ A dix-huit ans, M. Moiré apprit *è lire sans’ le seçours d’auctm maître; â- quarantcdeu^, il s’aperçut du talent poétique dont le ciel l’avait doté: un ami des muses le dirigea dau$ sestravaux, et lui fiç connaître les régies difficiles auxquelles le goût et l’usage ont soumis la poésie française. On ne peut réunir plus dé modestie et plus d’amour pour l'étude que votre confrère M. Moyré. Il souffre que l’on corrige ses mauvaisvers, en substitue de meilleurs, et remet vingt fois son ouvrage surja meule. C’est un phénomène poétique. » Je me plqsà causer assez long-temps avec ce poète gagnepetit , et quelques vers qu’il nous récita me parurent remarquables par la verve et la correction.

J 'aurais désiré prolonger l’entretien ; mais M.Moiré avait donné parole à ses pratiques, et ne voulait point les faire attendre. - ■

. M. R”* voulut bipn renouveler l’offre qu’il m’avaitdqa.faite.de m’accompagner à la cathédrale : nous nous dirigeâmes vers cet édifice , et je fus contraint de convenir que j’avais erré dans le jugement, qtle j’en avais porté. La nef, 'bâtie avec de petites pierres cubiques disposées en assises horizontales,

364 COURSE A TR AVRH8‘I.E MAINE, avec dés cordons en Briques dmteryalles en intervalles, me sembla fort curieuse. Mon guide- me fi* anssi remarquer la frise du jubé, la rose de la croisée, les vitraux coloriés, dont l’éclat magique versait sur le pavé une multitude de teintes d opale et de pourpre, digues du pinceau de Bonton.

Le mausolée de Guillaume de BeHay , seigneur de Langey , attira nos regards : aucune épitaphe en vers ne le décore. Qn a fort bieù fait de ne pbint le déshonorer en y inscrivant les deux mauvais vérs que plusieurs, voyageurs ont cités hardiment sur parole : • •

Ci-gît Langey, qui, de plume et d’épée, ,

A surpassé Cicéro»-et Pompée.

Panégyrique fort exagéré sans doute ; cependant le seigneur de Langey, vice-roi du Piémont sons François I er ,' diplomate habile, bon capitaine, auteur de Mémoires' sur son époque , souvent réimprimés , d’une Instruction sur le fait de la guerre et dun Epitome de [histoire des Gaules, méritait d’occuper une niche du temple de la Gloire. Germain Pilon, le pélébre sculpteur, exécuta ce monument, que Mattin du Bellay, évêque du Mans, consacra à la mémoire de son frère, et qui me sembla justifier la double réputation de* l’artiste et-du prélat.

Je résumerai, avec toute la brièveté possible , les

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résultats de ma conversation avec M. R***. Ivhistoire diA. Mans , dont il me retraça les événements principaux, est celle, de la plupart des cités-gauloises : obscurité dans leur origine, barbarie dans leurs progrès, prospérité entravée par l'insouciance de l'administration, et se développant malgré les entraves qu’on lui impose. Quela capitale des Céuomaus se nommât jadis Çubdinum ou Suindinum; que la finale du mot Cénomans ait succédé à- l’ancien nom de la ville , et ait usurpé le droit qui appartient à Suindinum ou Subdinum ; ou bien , que la viire du Mans n’ait été fondée qu’ay troisième siècle par les Romains, comme certains érudits l'affirment, ce soiU des discussions archéologiques queje laisse aux soldats 4c l’érudition, tout prêts à lutter, pour de misérables débris, siir le champ do bataille de l’antiquité. . • • • .

fious Charlemagne, c'était déjà une de| plus grandes villes de France, et cette ville, dont l’enceinte primitive se retrouve encore , n était pas aussi étendue qu’un de nos bourgs. Eiç 477 * I e Maine devint la propriété des rois 4c France de la première race. Ravagé par les Normands, il ne commença à respirer que sous le règne de cet usurpateur bominc de génie, Roiton , à qui Cbarles-le- Sjinple céda la Normandie et le Maine. Dans ce temps où les princes se transmettaient, échant 1 ‘

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