I.$S ANGEVINS
cial à cette race errante , l’attrait que ce petit monument devait offrir à votre 'curiosité, je ne vous ferai pas languir plus long-temps , et pendant que nous savourerons, en nous reposant, le vin blanc léger que l’Anjou produit et qui réunit deux mérites, celui d’être agréable et fort peu dangereux, je vous raconterai les traditions attachées à cette colonne, et l’histoire édifiante du bénéficier de Saint-Laud. » .
388 LE BÉNÉFICIER flE S^LNT-LAUD.
R* CLXXXI. ( a8 OUTOCHE 18*6.]
LE BÉNÉFICIER DE SAJNT'LAÏJD.
Non plures halte bif rfomtcellas quàtn très; nec mu • tahit ras, nùi convenant! speciali... aut mulctdbitur.
, Penitentiary of archhishop Ecbert.
Tout praire m contentera de trois concubines; il n'en rhan^rta que par 'contrat spécial et exprès... Sans quoi , il subira la punition , etc. , etc.
Hêglementi pénitentiaire s «n-U.BF.HT, archevêque saxon.
u Je ne vous apprendrai pas 4 mon cher Ermite, que l’état canonique des prêtres, dans leurs rapports avec le beau sexe, a totalement et souvent changé depuis la fondation de l’Église. Ce pourrait être le sujet d’un livre assez curieux, intitulé : Histoire fies femmes du clertjé catholique; je laisse à votre patience et à votre zèle pour le savoir le soin et la confection de ce traité. D’abord les prêtres furent , comme les laïques, obligés par la loi de 1 état $ ne point se dégager de ce devoir commun de tous les citoyens , celui de maintenir une famille : ils se marièrent. Quand le progrès des idées mystiques eut spiritualisé la doctrine du Christ, on vanta les
LE BÉNÉFICIER DE SA1NT-LAUD. 38<J charmes du célibat, la sainteté de cet état, contraire à la'haturd, destructeur de la population, mortel aux vertus de famille, aux affections dômes-' tiques , dîoù naissent tant de-jouissances pures et de sentiments qui élèvent l’homme en l’arrachant à son égoïsme. B se forma , sotts les auspices de ce mysticisme raffiné qui voulait transporter sur la terre la vertu des anges, des sociétés de personnes des deux sexes vo&ées au culte de ( -lêur propre virginité. 11 faut lire dans Clirysostùme la peinture de ces lieux de retraite où les chrétiens et les chrétiennes, fuyant ensemble les corruptions d’un monde pervers, trouvaient un point de réunion-qui, tout çn leur donnant une apparence de sainteté et de pureté 'surhumaines, favorisait les épanchements ‘de ces âmes ardentes* et leur permettait de -satisfaire^ sans scrupule, à leurs plus terrestres appétits. Ces doubles couvents, contre lesquels l’aüteur de YUœdeporicon en voyage dans les monastères lance “toutes les foudres apostoliques, subsistaient encore au. septième siècle en Angleterre; et l’on.voft aujourd'hui même les ruines de quelques édifices destinés à ce singulier genre de macération évangé- Ijque.
« Cependant les dogmes .mystiques prévalurent à mesure que la barbarie des âges fit admirer davantage , à des hommes ignorants , ce prétendu triomphe remporté par la faiblesse de notre être
jgo LE DTiKÉEICJER DE SAINT-UAUD.
sur la fougue de nos sens. Les prêtres accréditèrent cette opinion, et la formation de l’Église, corps délégué de Dieu même pour régir les institutions de ce bas monde, corps isolé des intérêts humains , et ne vivant que pour sa propre grandeur et la plus grande glôire du Très-Haut, qui est la sienne propre, acheva d'introduire parmi les ecdéaiastiqdes la coutume de vivre dans un célibat qui augmentait leur .crédit. Il est vrai qu’en se privant du droit de choisir une épouse, ils se réservaient celui de changer de concubines ; c’est ce dont tous les actes des conciles du moyen âge font foi. C’était un ét$t particulier pour les femmes , une catégorie spéciale et qui u’emportait point le blâme public, que d’être maîtresse avérée d’un prêtre; on participait de la sainteté de l'amant, on jouissait des privilèges de la femme mariée. Nos aïeux trouvaient entre les idées les plus divergentes des points de conciliation très commodes.
« Sans pousser plus loj® une investigation que je* me coqjente d’indiquer, j’entre dans le récit des mésaventures du chauoine Joachim- Isidore J?setleau, telles que je les ai trouvées racontées en vieu'x style dans la Chronique manuscrite de Bruneaù de Tarliffutne, dont votre ami, le savant M. Uodin , a déjà tiré de si curieux renseignements.
« signés de Beauprétu vivait à Angers sous la tutéle de son oncle, un des chauoine» de la catlié-
. LK BÉNÉFICIER D* 8AINT-LAUD.' 3tÿl diale, et conuu dans les disputes théologiques par la subtilité de ses distinctions entre l'éssence et la quintessence, la personne et la personnalité, le féa-t lisnjp et la réalité, et autres matières de cette importance, débattues par des docteurs qui divisaient un cheveu epquatre et trouvaient moyen de le subdiviser encore :• » » . • •• . »*,
• IVho eut an hoir into three parts. • •
« Ll belle Agnès, sa p.upilje, était comme la plu-» part déà femmes de son temps , dévote sans rpli-, gion,. et mieux instruite des lois d'une théologie incompréhensible 4 nos intelligences bornées dit dix-huitième siècle, que des régies d’une stricte moralité. On la surnommait la .belle Àugevine. il y a- cinquante ans, vous auriez .pu voir encore' son effigie, en marbre , que l’on avait placée sur le sommet de la cplonne dont je dois vous raconter l’histoire. Malgré la • rudesse du ciseau de l’artiste. oti reconnaissait, dans ce morceau, ctirieux de sculpture , la. beauté des traits, et la grate remarquable de mon héroïne. Une'taille élanpée et élégante , la plus bellp.main du monde , une tête digne d’exercer le talent» de Phidias, et de se faire adorer squs 'le nom d’Hébé, -deschévenx blonds flpttanls , dont la nuance contrastait avec l'éclat des yeux noirs. Jes plus vifs et les plqs doux ; tel est le portrait que
3ÿ2 LE BÉNÉFICIÉE DE SAINf-LAUD.
tons ses contemporains. ont laissé d'elle, et la statue dont j’ài fait mention attestait cpje leur admiration n’avait point-exagéré la perfection du modèle.
« Agnès atteignait sa seizième année; négligée par son onelé , elle n'avait, dans l'isolement de- sa vie, que la lecture de saint Thomas dkdquin et des sictes de la vie des Saints pour distraire son ennui, et charmer ce doux tourment , cette vague inquiétude 'dont la magie est si enivrante et si dangereuse à cet âge. Son oncle tenait tous les lundis des conférences sur de? sujets mystiques. 'Ce fut dànsTunc de ces réunions auxquelles la belle Angevine assistait , quelle eut Occasion dé- voir celui qui fit le malheur de sa vie, et qui causa à la fin ses erreurs, sou crime, et sa mort. *, ‘ •• • ■ **
« C'était Un jeune chanoine auquel la protection d’une femme de la. cour avait procuré le bénéfice d e.Samt-laud . personne n’avait plus d eloquenoc , dedorce, de grâce, et de subtilité dans la discussion. Fretteau * tel était le nom peu romantique que.lui donne Thistoire, réunissait beaucoup de talents. Celui de composer des vers, de les chanter, de parler théologie en assez ' beau langage, ét de séduire par. ces' aimables riens qui, de tout tertips, ont charmé les femmes , celles auxquelles il les adressait. Tant de 'qualités brillantes le rendaient semblable à Son devancier Pierre A bà lard, et, par utie singulière combinaison de circonstances, attirèrent
LE BÉNÉrieiER DE gAlTST-LAUD. ,3g3 sur lui un sont aussi terrible que celui du célèbre amant à Héloïse.'
« Isidore (je le nommerai ainsi) avait remarqué la jeunç nièce,' si attentive aux définitions des commentateurs de Porigéne Scofus, qui péroraient devant elle. Les premiers signes d'une passion mutuelle ne tardèrent pas à se trahir; et .dès que la conscience réciproque d’un penchant qui fut aussi prompt à r <*allumer qu’à sc manifester fut entrée dans leurs âmes, ils trouvèrent mille moyens dè se communiquer leurs pensées secrétes et d'établir «ette douce correspondance de sentiments et d’idées, sans laquelle l’amour *st un supplice cruel. Tantôt le jeune chanoine (hélait à la troisième on quatrième section de son disconrs.sur l’amour de Dieu, une apostrophe véhémente à l’amçur, dont la bèlltf Angevine , grâce au commentaire que les regards d'Isidore y ajoutaient, faisait une application facilè.... ; tantôt.... » . >
Ici je ne pus m’empêcher de prendre la parole. « Mon cher antiquaire , je vous arrêterai ici au milieu de votre narration. I’erineUez-moi de penser qu’une telle irrévérence s’accordait mal avec les mœurs profondément dévotes de nof^mcêtres. Un narrateur aussi exact que vous l’êtes aurait pu éviter de mêler à son récit....
— Ah! monsieur l’Ermite, vous doutez de la vérité des faits !Je ne reconnais pas , dans cette ob-
3y4 LE BÉNÉFICIE!) DE SAINT-LAUD.
servation , la sagacité ordinaire de yojce coup d'oeil philosophique. Les passions les plus humaines, ou pour mieux diro^ les plus grossières , se sqnt toujours mêlées aux spéculations de la spiritualité 'la plus raffinée. Cette alliance du profane et do sacré n'a rien qui étonne les dévots d'un siècle barbare; je pourrais vous citer le poème de SatmAzar, où la Vierge èt Vénus sont en conversation réglée, et plus de eènt ouvrage» espagnols , dont les ^puteuws , en mêlant à des idées saintes des imagos grotesques , n'ont pas cru. jeter le moindre ridicule sur les dogmes qu’ils profanaient par cette mésalliance. Vous citerai-je ; par exemple , cette strophe portugais* d’un nommé Luys de Eicobar, amiral de Castille? c’est l’une des quatre cents énigmes qu’il a publiées; un dindon à là broche y est décrit sous les couleurs les plus convenables à la passion de .Tésus-CbriSt, le plus saint de toua les dogmes du christianisme : le voici tout entier : * .
’ Quien es et que fite Aasiedo Des vexes, y eondfnado Innocente sin peccado, • f por titreras vendiilo, Respojaronle primera , Sus vestidosy colores,
) cstava corne cordera Levétntado eu el madero „ Por nosotros i>ecadores ?
h-.-.-. ,it «a* •-'! r srtÿ j sto tt- I-J-O] pur .ut 'MfÿtstM» ■
LE BÉNÉFICIER DE SAINT-LAUDi 3g5
« Qftfclcft celui qui est né dans la bas&e-cain*? Kauvre inno*
« ceqt, condamné à mort, vendu par Les siens ; destiné à mourir • pour nous autres pécheurs ? Quel est celui que ses ennemis ont ■ dépouillé de scs habits, de ses honneurs, et suspendu à la croix,
« comme un brigand ? •
« Le mot de cette* énigme impie, écrite sous les yeux de l’inquisition, est un dnirfoft; je jurerais que l’auteur, en la composant, ne s’est pas douté.de son blasphème. Mais revenons au sort d'Agnès^et d’Isi- . dore, cjont votre critique a interrompu lé «récit; j’ai prouvé que, sans choquer le goût du siècle, Isidore pouvait bien mêler à'ses conférences quelques . élans d’un amour moins pur at moins chaste.
u Bientôt les cœurs des deux amants «entendirent : Isidore venait souvent rendre visite au chanoine ; et, comme tops les'oncjes du monde , cçluPci ne se doutait jfcs de ce que la ville entière savait. Mais de graads obstacles s’opposaient à leur bonheur. Isidore ctait-eutré dans lés ordres ;-Agbès était destinée à la vie religieuse. A force de considérer leur position respective , tous les deux résolurent de s’affranchir de ce qu’elle avait de pénible. Isidore, eu ouvrant un traité de Boéce de Consolalione , qu’il remit entre les mains d’Agnès, marqué d’un onglet à la page huitième, l’avertit ainsi de se tenir prête le soir même , à huit heures : tel était le mode de communication dont les amants étaient convenus. En effet, l’oncle chantait vêpres , ou , selcdi lliis-
3ÿ6 LE BÉNÉFICIER DE SAINT-LAUD.
toire, somnièiHait dans la stalle de chêne qui-lui était réservé, quand la belle Agnès et Isidore, sortant de la petite maison du chanoine, se dirigèrent ensemble vers l'un des faubourgs de la ville. Là Isidore possédait une petite.habitation champêtre, et c'était là qu’Agnès avait •consébti à passer ses jours clans jces liens d’un demi- mariage, que les' convenances ecclésiastiques toléraient.
«Figurez-vous l’étoünement du.chanoinê, en trèuvanf dans son bréviaire une lettre de sa fille, où elle lui déclarait que « saint Isidore luf oyan» ap- « paru la nuit, Itii avait donné le conseil de se pla- « cer sous la protection spéciale du jeune chanoine « qui se trouvait sous son invQcation ; et, renonçant « aux joies du monde, de pratiquer, de concert avec •flb saint homme, .toute» les austérités de la vie « ascétique. » Le vieux chanoine porta de vaines plaintes au présidial d’Angers. Isidore avait des amis puissants; et le lévite, imitant en cela l’exemple de la plupart des docteurs delà ville, goûta sans scandale tout le bonheur que le ciel permet à la terre.
« Malheureusement, il joignait à beaucoup d’ardeur et de passion, une égale inconstance. Le bruit desan aventure s’était répandu dans la ville, et les dames qui, au quinzième siècle, n’étaient ni moins faibles ni moins .Vaincs que celles d'un temps plus rapproché, virent d’un oeil, favorable le séducteur • •
LE BÉNÉFICIER *DE SAINT-LAUD. ^97 delà belle Angevine. Agnès s’aperçut du changement de celui quelle aimait* Son amour avait pris <Jes forces dans la solitude, et son imagination dévote, mélancolique et véhémente, exagéra les torts du volage. Le vieil oncle, instruit du lien où Isidore l’avait cachée, n’avait pas manqué d’entretenir, avec les domestique* des deux amant#, <îes relations que sa richesse et sa haine contre le jeune chanoine rendaient fort dangereuses pour tous les
deux.
j u Les intrigues d’Isidore n'étaient point secrétes. Le vieux chanoine avait soin de les révéler à la belle 4gnès, par une vieille Servante , dont le bavardage , • payé par l’oncle, entretenait chez elle toutes les fureurs de la jalousiè. Le -trouble, les larmes, régnèrent bientôt dans l’asile d’amour que le jeune ecclésiastique- avait ouvert à la nièce du théologien. Un enfant, né au milieu de ces tourments domestiques, mourut peu de jours après sa naissance. Isidore, plu* fatigué qu’affligé des orages que le caractère indomptable d’Agnès faisait naître autour de lui, chercha plus ardemment encore les plaisirs que lui offrait, dans la ville, sa réputation si bien acquise de chanoine à bonnes fortune^.
. » Cependant le désespoir d’Agnès augmentait chaque jour. Une lettre anonyme, dictée par son oncle, lui fut remise par sa vieille -confidente, et lui
3g8 LE BÉNÉFICIER DE SAINT-LAUD.
apprit que le soir même Isidore devait se trouver dans là sacristie de Saint-Maurice, et sous prétexte d’offrir à une pénitente des secours spirituels, convènir de l’heure et du lieu où il pourrait se livrer à ce nouvel amour. Hélas! le fait n'était que trop «frai*. Agnès se revêt de ta niante à capuchon dont les fefhmes avaient déjà adopté la mode; eHe vole à Saint-Maurice, laisse tomber un voile sur sa figure, et attend l’heure fixée pour le rendez-vous. O douleur! c’est lui-même: une jeune femme le suit. Elle, s’agenouille derrière un çilier, à l’entrée de la sacristie; elle entend distinctement ces paroles: à neuf l\eures ! Certaine de son ’rqalheùr, elle verse sur le marbre du temple des *torrents de larmes, qui ne sont point des larmes de pénitence. La clarté mourante des cierges, la sainte horreur du lieu , les transports' de son imagination bouleversée , le silence profond qui régne
dans l’édifice, tout allume ebez elle un délire
terrible. Elle rentre, et saisissant un rasoir, instrument dont l’histoire ecclésiastique a déjà conservé un souvenir semblable, elle attend le retour de son amant infidèle. • ,
« A minuit, Isidore rentre : Agnès était couchée et paraissait dormir. Il se dépouille lui-même de ses vêtements , prend soin de ne pas éveiller celle sur le front de laquelle des gouttes d'une sueur ardente
LE AfJtFieiEK DE SAINT-LAUD. 399 trahissaient le délire qui J’embraSait. A peine le sommeil a-t-il' fermé ses paupières, il s’éveille, baigné dans son sang. Agnès veut sp' ffapper; mais' les cris du chanoine avaient attiré du monde, et malgré la rage de la malheureuse Angevine et les soins prodigués à Isidore , elle conserva la vie, et il mourut peu d’heures après dans des toufnaents affreux.
■< Le dernier acte de cotte tragédie est aussi horrible que ce qui précède. Agnès fut brûlée vive sur la place, vis-à-vis * l'ancienne académie d’équitation. La maison du chanoine fut rasée, et une colonnç de vingt pieds de haut fut érigée sur l'emplacement du bûcher. Au sommet, se trouvait la statue d'Ag'nès, avec Une bride de cheval à la main droite, un rouleau de papier dans la main gauche , et une boule sous, le pied gauche. Les auteurs contemporains expliquent d’une manière assez bizarre cette allégorie mystérieuse. Le rouleau de papier fermé signifiait, disent-ils, l’impénétrable destinée qui nous attend; la boule, l’instabilité des choses humaines, et la bride, emblème plus moral et plus facile à comprendre, indiquait la nécessité de réprimer ses passions.
«Telle' est, mon cher Ermite, l'origine de cette colonne que vous avez vue et qui, si elle, n’est pas un monument de l’art très remarquable, est du
4**0 LE BÉNÉFICIER DE SAUJT-fiUD.
moins un des plus . singuliers raohument* historiques, l’un de ceux qui nous instruisent le mieux, des habitudes, réelles de nos ancêtres, de la barbarie de leur prétendue dévotion , et des crimes où entraîne le- fanatisme, qui, en méconnaissant la nature,* croit exalter l'homme et ne fait que le conduire à tous les égarements. » .
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