DU
HboS BOM OMfOM éffilM», Cl I
On a souvent dit qneUvien était qnnnlonç rêve: cette réflexion philosophique est- pour moi , du moins, une vérité de fait ; je réve tout éveillé, et le
sommeil est pour mon esprit un état d aji^itation continuel : dormir, rêver, n'est pour moi qu'une même
chose.
De Romans à Grenoble le trajet est long: on ne compte guère moins de vingt lieues de poste. Un» journée livrée tout entière aux émotions de Tame et aux fatifpies du corps semblait devoir m'assurer
quelques heures d'un tranquille sommeil; mais j ea cherchai vainement les douceurs sur cet oreiller où rhomme du destin avait reposé sa tête. Son imar^e poursuivait ma pensée : je voyab ce nouveau Prométhée, après avoir ravi le feu céleste et parcouru
54 MON OREILLKH.
le monde snrun char de victoire, enchaîné maintenant au milieu des mers, et s*éteignant dans les tortures d*une lente a^^onie; je voyais, livré aux mains dnn de cesPhalaris subalternes, dontTAngleterre
tient école, celui que le prêtre aux liois eonroiines était venu, des bords du Tibre, consacrer par llmile sainte, aux rives de la Seine; celui qui reçut dans son lit la fiUe des Césars, et qui compta les rois de rEurope parmi ses adorateurs.
Napoléon, lorsque tu vis le jour dans l*humb1e demeure de tes pères, quel prophète osa prédire que ton fils hériterait du titre de Tarquin-Ie-Superbe et naîtrait sous le dais impérial; et lorsque tu remplissai^i le Louvre d^unc gloire dont il n avait jamais vn les splendeurs, quel philosophe, en garde contre les caprices du sort, eût pu prévoir que ta quitterais ce palais pour habiter une cabane sur un rocher au milieu des mers? Par quel prodige Ion génie a-t-il métamorphosé ton corps si faible en un colosse de bronze, et comment ce bronze est-il rc* devenu argile entre les mains de la fortune?
De cet abyme de réflexions, mon ame s*élança dans les ré(*îons intellectuelles, .le prêtai lomlle, et crns entendre une voix (jiii m'apjx'lait versTOrient : en portant les yeux de ce coté je vis une créaturc céleste qui s'avançait vers moi, et me faisait signe delà suivre. Sa robe brillante et diaprée était recouverte d*im crêpe; ses traits doux et sévères
MON OBEILLEB. 55
portaient lempreiate d imc douleur réceutc et piofonde : la flamme qui brillait sur son front était pâle et vacillante. A ces manpies, àPoiseau de la Gaule figuré sur son casque, je reconnus le génie de la France. Je ne sais quelle force invincible m*éleva auprès de lui dans les airs, et m'entraîna vers les ré{jions de Téquateur. Les îles , les coutincuts , les mers , passaient sous nos pieds avec la rapidité de la pensée. Aux premiers rayons du jour, l'amas de vapenrs sur lequel nous étions portés s'abaissa rapi^ dément vers la terre, et, en se dissipant, me laissa sur un volcan étciut au milieu de Tocéan Atlantique. « C est ici, me dit mon {^uidc, que tu peux le voir pour la dernière fois j c est ici qu'il dormira bient6t du sommeil étemcL » J allais demander quel était cet effroyable lieu, Tange des Gaules avait disparu.
Jerrais depuis quelque temps sur des rocbers noircis parles feux sonterrains, sans avoir rencontré aucune trace de véf;étation , lorsqu'on approchant du bord de la mer je découvris un bouquet d'arbres: je dirigeai mes pas de ce c6tc. Un homme était debout , les bras croisés, sur un tertre au bas duquel coulait une source ombragée par la verdure noirâtre des tropiques; vétn d*un frac vert, boutonnc^dans toute sa longueur, sa tête était couverte d'un petit chapeau militaire, fortementenfoncésur son front : ses yeux, d'où s'échappait un feu môurant et sombre ; son visage^ qne couvrait la pâleur de la cendre; son
56 MON ORFILLLII.
corps défiguré par une bouffissuiv {;éucmle« tont ch 'loi annonçait les ravages intérieurs d*nn mal invétéré. Ses regards, chargés d*ennuis et de pensées
mélancoliques, se promenaient lentement sur Timnicusc horizon clesniei's, connue s'il eût cherché audelà une terre plus douce, des cieux moins clévoranis , et des hommes pour qui le spectacle d une immense infortune ne' fikt pas le besoin d*une ame impitoyable.
Cet homme, dont Vaspect produisait sur moi une impression indéfinissahie, s'assit au bord de la fontaine. A 1 abri du terrain sinueux qui conduisaitjusqu'à lui, je m étais approché d'assez près pour le voir et Tcntendre sans en être aperçu.
U trempa sa main dans Feau, la passa sur son front; et mesurant avec sa baguette Tétroit espace qui le séparait de la fontaine:
M Cinq pieds de terre, dit-il, quand il sera cou- « ché, sulHront ù Thonime qui, debout, se trouvait «trop serre entre le Tibre et la Yistule;il est vrai ' « qu'alors il avait pour cortège les nations et les rois. « Maintenant deux on trois amis viendront pleurer « sur ma tombe; bientôt ils sM1oi;;neront * je resterai «seul, seul à jamais, scellé sous la picrr»*, d(" pour « que ma cendre ne puisse quitter cette prison de • « feu...
tt Des monarques ont infligé cet affrenx supplice « à un monarque au banquet duquel ils se sont assis,
«dans la main duquel ib ont placé leur maia en V signe d'alliance ; dont lamitié, disaient-ils, était u pour eux nn présent dn ciel!...
«La religion qu'ils professent coniniande lepar-
« don des offensas: ils n ont point pardonné! Les « rois ont aboli le divorce; et ils ont séparé violem- « ment deux époux dont le chef de 1 JC^lise avait con- « sacré 1 union ! Us ont voulu que les derniers mo- « nients dn père ne fussent pas consolés par les « larmes du fils!... Cependant ils sont époux, pères, «•et chrétiens!... Ils sont rois avant tout... »
Je fis un niouvenuMit ; le spccti c héroïque lova la tcte, m'aperçut, et luc fit si^jne d'approcher.
«Tu es Françab, me dit-il, mon cœnr ne me trompe pas: je nai pas le temps de m informer du miracle qui t'amène près de moi, queUptes jours, quelques heures peut-être, avaut que je rende aux éléments ma dépouille nioi lelle. Tu veux eonuaître Napoléon et pénétrer le secret de sa destinée: quelques mots suffisent. Le soleil est fait pour éclairer le monde ; j étais né pour commander aux hommes.
• Alexandre était fils dun monarque habile et
victorieux; la famille de Jules Cé'sar était une des plus puissantes parmi les patriciens de Rome : ces deux fiéros, auxquels on ma souvent comparé, avaient Tun etTautre vu le jour parmi les peuples les plus renommés de Innivers; mais moi, la for-
58 MON orcilleh.
tune m avait oublié dans la distribution de ses ia- Teurs : fils duu gentilhomme obscur, né sur une terre à demi sauvage, je me suis en ijuelqoe sorte crëémoî-mème ; je fus porte par la seule force d*une
volonté conra(;cnse aux premiei's grades militaires dans une ai'iiiée où ils ne se confjuéraient qu'à la poiutede l épée, et où de nombreux eoucuri'ents se précipitaient eu foule vers le même but.
L*BRM1TE.
Âhl sll m*était permis de faire un moment trêve à mon admiration ; si je pouvais m*armer en présence
de votre aii(;u>tc infortune du courajje de eensurc dont je me sentais capable au temps de votre puissance, peut-être...
NAPOLÉON
Parlez: la vérité est désormais sans danger pour TOUS et pour moi.
L*E1IM1TE
Je puis la dire; vous n'y verrez que l'expression d'un regret que vous êtes fait pour apprécier. Vous êtes le fib de vos œuvres; mais Bernadette, Hoche, Murât, Ney, Suchet, Soult, SaintrCyr, sont partis de plus loin que vous: ils portaient la giberne lorsqu'ils franchirent la barrière qui vous fut ouverte.
NAPOLÉON
Lorsque j'entrai dans la carrière, ils étaient déjà loin devant moi; je ne tardai pas à les atteindre, et bientôt je les vis à ma suite.
HON OKEILLEB.
L ERMITE
Dans les champs où Ton combattait poar la pairie et ponr la liberté Kapoléon remporta d^inimorlelles victoires; mais les palmes de Montenotte, de
Millésime , de Mondovi , de Bassano , de Gasti- {jlione, de Lodi, et d Arcole , n'avaient point obscurci celles de Iloiienliadcn , d'Aldcahoven, de Loano, delà Montagne-Noire, de l'ieurus, deWatbi^ies, de Hondtschoote, de Jemmapes, et de Yalmy.
NAPOLÉON
IjCs noms de MareDgo, dlJlm, d'Ansterlitz, de
Wagram, dléna, et de Friedland , retentiront plus haut dans la postérité; d'ailleurs que restait-il des trophées de Jemmapes et de llolicaliudeu <|uaadje débarquai à Fréjus? •
L*ERHITR.
Les véritables conquêtes de la révolution: les Alpes, les Pyrénées, et le Rhin, pour barrières; la liberté et légalité pour lois.
NAPOLÉON
Mais CCS précieux débris de la gloire républicaine, un gouvernement feible et incapable n*était-il pas an moment de les laisser ravir à la France?
l'ermite.
L'énergie nationale avait dija plus d'une fois trompé cette prévoyance ambitieuse , et la liberté ' ne fut perdue que le joor où des soldats dispersèrent à Saint<<Uoud les députés de la France.
6o MON OnEILLER.
NAPOLÉON
Le i8 bramaire a saavé la patrie: il est des eir* coDsiaDoe» où la dictaturs est le seid recoon dei> peuples libres.
l'ermite.
it Aussitôt (disicz-vous) que les dan(»ers qui m'ont « forcé à saisir le pouvoir seront passés , j'abdiquerai M ce pouvoir; » vous lavez signée cette abdication...
Les dangers avaient-ils cessé?. où est la France?
où est Napoléon?... (11 agita sa main dans Fean de la fontaine, la passa de noovean snr son front, et, après un moment de silence, il continua.)
NAPOLÉON
En prenant le pouvoir je n^abjurai aucun des principes de la révolution; je prêtai serment à la souveraineté du peuple, àlarépubliqoe, àlaliberté, tu système représentatif.
L ERMITE
Kt bientôt la mouarcliic consulaire succéda à la république, et l'empereur au premier consul.
NAPOLÉON
Ce titre nouveau me fut conféré par le triJranat.
L*EBMITE*
Quel fnt le prix de la noble résistanee de 4|iieU
qucs uns de ses membres?...
NAPOLÉON
Pour conquérir la paix sur les grandes puissancea de TËurope il fallait mettre Dotrct ^uvernemeni
MON OREILLER. 6l
en harmonie avec les leurs: ce que la nation fraoçMie voulait avant tout, ce qu elle voudra toujours, c'est la considératiou ao-debois et Tégalité au-de» dans. Sa volonté fut la mienne : j*ai voulu , et la révolution a fini; j ai voulu, et le niveau de légalité s'est étendu sur toutes les têtes: j'ai voulu, et tous les cultes ont ouvert leurs temples ; j ai voulu, et la France est devenue Tarbitre des rois et des peuples.
L*EaiIITB.
Tons aves étovfl!6 la liberté sons la gloire : en imposant aux Français une admiration sans bornes pour votre génie , vous les avez replacés triomphants sous le joug qu'ils avaient brisé.
SAPOLÉON.
Les bouMnes, pour la plupart, ne voient que 1<^ but dans tontes les cboses dont Texécntion ne fenr est point confiée : les obstacles les pins insnrmon»
tables disparaissent à Icnrs yeux, le succès est tout ce qui les frappe. Cependant l'architecte qui veut bâtir un palais ré^pilier sur un terrain couvert d'antiques constructions ne peut jeter les fondements de son nouvel édifice avant devoir déblayé le sol des vieux débris qui le couvrent, et lorsque ces travaux exigent des années il construit à la hâte quelques baraques pour s y mettre à couvert avec ses ouvriers. Si les évèoemenls ou les hommes forçaient cet arcbitecte à renoncer à ses projets, ne seraitril pas plus équitable de juger de la beauté dn monu-
62 MON OllEILLER.
ment qa*il se proposait d'élever sur la nature et Is coupe des pierres déjà préparées, qoe sur le bâtiment provisoire qu^il aurait construit pour les besoins du moment? Cette justice, je la réclame pour
moi: jo n'avais pas nicore donne à la France la [jârantio des institutions que je lui destinais, mais j'en avais posé les hases dans le code le plus vaste et le plus parfait qu aucune nation ait jamais possédé.
L*ERM1TE.
La nature avait fait de vous le plus ^nd des
hommes; l'ambition n'en a fait que le premier des rois: la liberté est le bien de tdiis, le pouvoir ne peut être que le partage du petit nombre; vous avez voulu le pouvoir. Digue de votre siècle, vous pouviez le devancer dans sa mai*cbe rapide;, vous pouviez aller loiu ; vous avez préféré aller haut. H appartenait à un gfénie comme le vôtre de fonder sur la liberté publique cette monarchie représentative quel assemblée constituante avait révélée au monde; vous avez mieux aimé élever sur des trophées militaires un trône dont rien negalait la splendeur, mais dont rien aussi ne pouvait (jprantir la durée. Dans Tespoir, jo pourrais dire sous prétexte, de rassurer les consciences, qtii étaient en paix, vous avez rendu au cler[;é son ancienne influence; vous avez préludé au rétablissement de la noblesse féodale par rétablissement d'un ordre de chevalerie. Le même général, qui avait dit aux musulmans d*É-
MON OREU.LEn. 63
l^ple ; N'e^'Cf ffts nous qiii avons détruit le pape, n est-ce pas nous qui avons détruit les cJtevaliers de Malte?. sL9igaé an cooconbt avec le pape, a instîttié des majorats, et.D*a conservé des vertus républicaines qu'une valeur héroïque et un sentiment profond d'amoui* pour la patrie des victoires. .
Je me suis mesuré avec mon siècle : soit or{];ueiI« soit raison, je me snb trouvé plus grand. Qu'avaisje à £iirc fintre chose que de descendre jusquà Ini? quanrais-je fait, à l'application, de ces vertus républicaines dont personne ne voulait? T^c destin avait mis en moi la force de volonté, riaflexibilitc de la résolution, la patience des détails, riinpétuositd d exécution, la sa^citc dans le choix des hommes:, j'étais né ponr fonder un état libre. .Varrivai trop tard pour prévenir la cbutc d un gouvernement qui n*avait que le nom de république; je dédaignais la monarchie, et je me sciilais di;jiie de Tempirc. .l'y p.arvins, et j assurai aux Français les biens qui leur sont les plus chors : la gloii*e et Tégalité. . . . l'eumite.
En effet, sous votre rcgue tous les Francis étaient* égaux devant Icmpcreur ; rpiant à la gloire , aucune n'osa s'élever à c6té de la votre. Chose étranjjc, nul général fameux ne se forma à votre école : la France , . aujourd'hui même, est réduite à ceux qui s elevcrent dans les rangs de la vieille armée républicaine;
peut-éti*e même In (jloirc des anciens noms s'est ellc obicurcie sous le vaia éclat des titres féodaiix. La France entière savait quek hommes étaient Masséna, Lànnes, et Ney ; beaucoup de Français ifp€h rcnt quels furent les ducs de Rivoli, de Montebello, et d'Elcljiù(|;cn.
Ne voyez-vous pas que je traitais avec les vanités de mon siècle, et qu en récompensant par les titres' de duc et de prince les grands services rendus à la patrie je détruisais autant, qu il était en moi, le
préjugé de la uoblc^su d origine?
l'ermite.
Permettez-moi de vous adresser non des reproches, mais des objections plus graves, et auxquelles vous serez pent-étre plus embarrassé de répondre : .
On ne comptait que des Français sous les drapeaux de Valmy etde Jemmapes ; Faillie deNapoIéon admit sous ses ailes des auxiliaires et des niereenaircs qui entrèrent en parta{^e de noti'e (j[loire. Le jour des revers arriva, et les Français eurent à combattre à-la-fois et lennemi qui leur faisait front, et ValUé perfide que vous avies; placé à leurs côtés.
Sans doute aucun capitaine des temps anciens et modernes ne peut se prévaloir d'aussi prodigieux suecès que ceux dont vous avez étonné le monde : Alexandre, César, Annihal, ne peuvent vous être comparés pour rhabileté des plans, pour Timpétuo- .
MON OREILLEn. 65
silé de l'attaque, pour la hardiesse et la rapidité des marches; mais la guerre n'était pour vous que la science de la victoire , et vous auriez craint d'hu milier votre génie si, dans vos gigantesques entreprises, vous eussiez supposé la possibilité dun revers.
Non moins f];rand administrateur que guerrier liabile, l'habitude de commauder à des soldats vous a néaumoios conduit à penser que le gouvernement représentatif n était pas incompatible avec le régime militaire : vos sons^préfets devinrent des capitaines de canton; vos préfets des colonek de département, commandés par un général d'administration que vous appeliez ministre.
Dans les temps qui précédèrent la mort d'Alexandre, on ne pouvait arriver jusqu'à ce prince qu'après avoir traversé des flots de satrapes auxquels il avait confié la garde de sa personne : à son exemple, dans les dernières années de votre reggae ^ vous aviez éloigné de vous les plus anciens compagnons de votre gloire; vous vous étiez entouré de nobles courtisans, et, si j'ose exprimer ici toute ma pensée, vous étiez descendu au niveau des vanités royales.
Entre vos habiles et puissantes mains, la France, limitée aux barrières naturelles de la Gaule 4 le Rbin, la mer, les Pyrénées, et les Alpes, pouvait sans efforts, sans secousses, et peut-être sans combat, devenir, à l'abri d'un gouvernement constitu- EiiMiTfc li l'BoriscË, T. lii. s
tMimiel, le plus florissant empire du monde: vous ne ponviez de long-temps encore espérer de nrvir à rAii{;lcterre le sceptre des mers, mais vous pooTies
rciluirtî ses flollcs à jjromnncr sur l'Océan un pavillon sniis {{loirc et des marchandises sans destination. 11 élait digne de vous de rétablir la Pologoe, d affranchir l'Italie et la Grèce. Ces peuples, nnis par la reconnaissance à la grande nation, eossent offert aux mambres de votre famille des trônes véritablement léf^tîmi s, pnisfjnHls eussent été fondés sur les lois et du eonsenlenient des peuples.
La réforme reli^yieuse a suffi pour aeque^rir au nom de Luther une gloire impérissable : quelle n eût pas été celle de Napoléon, fondateur de la réforme politique! qneb moyens n*avaitril pas pour opérer cette grande révolution! huit cent mille soldats français, les tributs de la moitié des états de TEurape, cl Topinion où était le monde que toute résistance devenait impossible. La révolution était faite dans les esprits, le régne des lois était arrivé; il suffisait à Napoléon d'en avoir la pensée pour rétablir: la postérité dira qu*il ne Ta pas voulu.
Il fit tout pour la {jloire, et no fit ricii pour Home; Ce fut la grande faute où tomba ce graud homme.
SAPOLÉON.
£t moi ans.si jinvoque la postérité , et j ose pr^ voir son arrêt; car la vérité seule y. défendra ma
MON ORKttlïB. 67
cause : elle dira que j'ai voulu composer un tout bomdgène à» éléoMOU et des débris dÎTen qnç la révolntiott woLVfait légnés ; elle dira qne j y étab par' verni» et, mieax instniite, j ose croire qu'elle réformera pki» d*mi jn^^ement eontemporain.
Les querelles religieuses étaient assoupies; mais les cendres de la Vendée fumaient encore. 11 fallait achever de les éteindre, et le clei^é se chai|[ea de ce soin, aussitôt qne j*ens rendu an sacerdoce ses ponpes et ses honneurs.
La fortune mit à ma disposition la force créée par l'enthousiasme républicain; mais cette force aveugle , il fallait s'en rendre maître et lui donner un but : je la dirigeai vers 1 éclat des triomphes mi* litaires; c'est sur-tout de gloire que la nation française est avide : son» mes étendards, les Français, dans Tespace de qninae ans, ont cneilli plus de lau- . riers, ont rendu plus de champs de bataille immortels , ont montré au monde plus d'illustres capitaines que ne peuvent en offrir en quatorze siècles les fastes de la vieille monarchie. Quant à la liberté, elle ne se donne pas^ il faut la conqiiérir; et c'est par cette conquête que je voulais terminer ma vie politique. Je n ai eu que le tort de croire que le peuple français n*était pas encore digne de Tentreprendre; je le jugeai trop souvent, je dois en convenir, par les hommes dont je m'étais entouré.
Vous me faites un reproche de a avoir pas fait
68 Mon OEEILLEB.
exercer par mes compaffiions d'arities les charges de palais que j avais rétablies^ mais quel autre appât ponvai»-je offrir à ces nobles que la vanité tenait éloi0[Dés du reste de la natioa et «{ue la vanité pou- ▼ait seule y ramener? J^at rendu les habitudes des CCNirtisans à des gens nés ponr smvir quelquun, et pour rpii ce besoin satisfait est une des conditions de lexistence : si vous m'objecte/ que la plupart d^eotre eux mWt trahi au jour des revers, je vous demanderai , avec plus de cbagrin que de ressentiment, à quelle classe appartenaient ceux dont ils ont reçu Texemple de la trahison? L^infertnne ne m*a point lait chan^^rr d*avis : dans Tespêce humaine le vice est la régie, la vertu est rexccptioii.
J'ai achevé avant cinquante ans la plus vaste carrière politique qu aucun homme ait jamais par> "courue : h vingt-six ans j'avais fait la conquête de l'Italie etdétruitsix arméesformidables; j'étaislepre^ . mier magistrat de la nation la plus éclairée du globe avant Tftge de trente ans ; bientôt après empereur, roi, protecteur, et médiateur, si j ai uioins sacrifié à la liberté qu'au pouvoir, j'ai du moins appris aux peuples à quelles conditions ils pouvaient s y soumettre sans s avilir. La mort s avance, elle s apprête à saisir sa proie... Un espoir console mes dermers moments : cette France que j'aimais avec idolâtrie conservera ma mémoire; mon nom lui rappellera une époque ù jamais glorieuse...
MON OREILLEB. 69
Mon ami , ajouta le {{rand liommc en serrant ma maia d'uoe main déjà glacée, dites-moi que les Français accorderont quel<|ueft regrets à mou .souvenir, quelques larmes à mon infortune... » L impression que firent sur moi les demiiers mots de cette voix défaillante in^arracha un cri convnlsif ; je m'éveillai. Quelque cbose de froid et d'humide enveloppait ma tête i mon oreiller était baigné de sueur et de larmes..
Quand le songe fut entièrement évanoui , je n en févai pas moins péniblement à iliomme dont la tète tonte-puissante avait, aussi vainement que moi, diercbé le sommeil sur ce coussin d*édredon. Tant de puissance, tant de doideurs; de si terribles contraintes, de si cruelles épreuves; la gloire du premier sceptre du monde placée entre Brienne et Sainte-Uéléne coifime entre deux néants; une vie si courte et si pleine de jouissances et d*amertnme, de ^randenrs et de tourments! qud abyme de réflexions!... Le bmit d*une discussion assez vive qui se passait à la porte de ma chambre pouvait seul m'en arracben
70 «RBMOBLB.
II* un. [losirmuM 1819.]