LE DÉPABTEMENT DE L*I8ÈRE
leur conteiiancr, jr les pris pour des prclrt s, ot je jiic crus destiné à faire roule avec un détachcnicut (le ces prédicateurs nomades , qui vont catéchisant les Français comme au siècle de Glovis, et comme si la Ganle, privée des lumières du christianisme, invoquait encore le farouche Tentatès, en immolant des victimes huniaiues sur les autels d'un dieu de liaine et de vcn{;eancc.
Hélas! ces san^^lants sacrifices ont à peine cessé sur cette vieille terre ronçte du sang de tant de générations : le fanatisme, sous le masque d*une religion de charité et d*aroour, y conserva long-temps nn cnke plus féroce que celui de la Diane taurique; car ce n étaient pas des étranfjers qu il immolait...
Quelques soupirs mal étoulfés, l'obscurité et le silence de la nuit u étaient pas propres à détourner mon esprit de ses sombres méditations. Quels souvenirs, me disais-je, oppressent ces poitrines? La douleur et le remords ont une pudeur commune: ces hommes gémissent peut-être des terribles effets d'un /.cle imprudent; ils accusent, dans le secret de leur conscience, leurs pirtlécesscurs d'avoir jadis .armé le citoyen contre le citoyen , le frère contre le frère; ils croient entendre les cris des protestants tombant sous les poignards catholiques... llsgémi»> sent, ils se repentent, et, revêtus du cilice, ils vont expier les crimes d'autrui dans les solitudes de saint liruQO. • .
LE DÉPATITEMENT DE L'iSÈRE: 5
Le jour qui commençait à poindre donna une antre direction à mes conjectures. Les empreintes de la douleur, et non celles du remords, se faisaient remarquer sur la figure des inconnus an milieu desquels je me trouvais.
Un liomme d'environ cinquante ans tenait et pressait affectueusement les mains d'un vieillard dont les rej^^ards cbarjjés d'émotiotis et de reconnais* sanee semblaient dire: Mon fiis. Dieu te bénira, car tu as rempli son précepte. Les autres personnagfes prenaient à cette scène muette un intérêt très tendre dont il m'était aisé de voir que ma prcscncc réprimait lf\^ élans : cette contrainte aufjnientait à mesure que le jour, devenu plus (][raad, permettait un examen plus attentif. I^e malaise est contagieux; je partageais cdni dont j*étais la cause : parmi des hommes qui seml>laient retenir leurs soupirs, ma respiration était laborieuse. Je profitai du volsinnf^e d'un petit bois qui borde la route aux approcbes do Sainl-Marceliii pour témoigner le désir de faire quelques pas à pied.
« On étouffe dans cette voiture, dis-je au conducteur en dtscendant ^ Cependant, répondit-il, la matinée est fralebe, et vous airiez baissé tontes les glaces : peut-être monsieur est-il malade, ajouta>t-il d'un ton (Tojruenard et paraissant compter les rides qui sillonnent mon front. — Vraiment oui, mon cber, je suis atteint d'une vilaine iulirmilé; vous
6 LE DÉPARTEMENT DE l'isÈRE.
•• vous en ressentez voiis-nitine , bien que votre mai soit UD peu luoius avancé que le mieu. — Ce qu'il y a de pis, c^est quoa n y a pas encore trouvé de remède. — Comptez-vous la mort potar rien? — Pour peu que le cœur vous en disê pendant la route , nous avons on curé dans la voiture, et vons ne mourrez pas sans confessiou : e'est cou^olant, [uis vrai? — Sans doute; mais c est pendant la vie qu'il faut son- {;er à faire son salut. — Encore faut-il avoir le loisii' dy penser; nous autres pauvres -gens, nous avons tant de peine à vivre dans ce monde que nous n*a* vons guère le temps de nous occuper de Tautre, et ccst pour nous rassurer, sans doute, (]uc les riches qui nous emploient ont (jrand suiii d(; nous dire : Qui travaille prie. — Celle maxime u est pus seuleinent do consolation, elle est aussi de vérité: le ti'avail éloigne les coupables pensées et détourne des mé- ^ cbaqtes actions. — Je croirais plutôt qull les con* seille : quand la ftitigue m*accable, je me demande par quelle injustice le sort me condamne à {jaj^ner mon pain à la sueur de mon front, tandis (juc tous ces rielics u ont rieu à faire pour vivre à i aise et prendre du bon temps.- — Croyez- moi, j*ai passé par les deux épreuves; à la fin de la vie, et tonte compensation faite, la meilleure -part est encore la vôtre. Vons ne savez pas que le poids de Tennoi est plus lourd, plus insupportable que celui de la chaleur du jour^ que, placé à 1 cxtiémitc de la longue
tE DÉPARTEMENT DE L*l8èRE. 7
chaîne du pouvoir, vous avez iuâaimeot plus de liberté que ceux qui tiennent aux premiers anneaux; que ces fatigues bienfaisantes, dont Tappétit et le sommeil sont les inséparables compagnons , sont mille fois préférables aux létbar^es de 1 oisiveté-, aux lanffueiirs des désirs satisfaits. — Partlinc, monsieur, je suis bien aise d'apprendre que les riches ne sont pas si heureux que je croyais... Mais je vois notre bon cnré qui me fait signe; votre pas ralentit celui de mes bêtes, et je vous invite, an'nom' des voyageurs, à remonter dans la voiture. — Vous avez raison, mon cher conducteur; mais dites-moi, ce monsieur à cheveux ronds que je prenais pour un missionnaire est donc un euré ? — Oui vraiment. — Tant mieux , j'aime et j*estime les bons curés. •
Ces dernières paroles, prononcées à la portière de la voiture, ont été entendues des voyagéors et ro*ont valu cette Fdîs un accueil plein de bienveillance. « Vous estimez les bons curés, me dit le vieux pasteur, et sans vouloir me donner pour exemple, je ne crains pas d'affirmer que la plupart sont dignes du respect qu'ils vous inspirent : leur mission il eux est une mission de paix et de.charité; mais dans les villages, dans les hameaux, où leur vie s'd* coulé an sein des familles laborieuses dont ils sont les soutiens et les consolateurs , la conformité (les besoins, des travaux, et des innocent^ plaisirs ne suffit pas pour maintenir le bienfait. duuç consu-
8 LE DÉPARTBMBIIT DB L*I8ÈBB.
lantc union, f^a jalousie {jlissc parfois dans l'asile du pauvre; l orgueil, liùte habituel des palais, ne dédstÎQùe pas toujours 1 humble chaumière, et peut* être aUje quelques droits à Testime publique pour avoir su les écarter pendant qnaranie ans de la demeure de mes heureux paroissietis. Avocat de tôutes les bonnes cause.*;, arbitre choisi par toutes les partics, je Il ai jamais remis au lendemain à prononcer mou arrêt, et jamais la discorde n avait passé une nuit dans mon village: pour s'en venger, elle vient de men bannir, et à mon Age tout exil est éternel »
Gomme je témoignais le désir de connaître plus particulièrement Tbistoire de ce vénérable prêtre, un des voyageurs reprit la parole ;
« f /homme est imitateur de sa nature; il r(''j>étece qu'il entend , il fait ce qu'il voit faire, le mal comme le bien. Aux jours les plus* sanglants de nos discordes civiles, on fit des arrestafioiis dans les pro* vinces, par la seule raison qta on en faisait dans la capitale; la terreur dressa des échaiandssur les places des petites villes comme elle en avait dressé dans les grandes : i8i5 revit, en moins grand nombre il est vrai, les mêmes excès dune cruauté imi-
* Je prie le lectear de se toavenir que dans le cours de ce voyage tout est vrai, tout est historique. Je change quelquefois le nom des pci-sonnapcs , mais jamais leur caractère ; je «lévi-ioppe quelquefois leurs pensées et leur* opioioos, mais je ne leur prête jamais le» micaocs.
Digitizoa Ly Li(.)0^le
LB DÉPARTEMEKT DB L^ISÈBB. 9
latrice; le fatal tombereau parcourut les canipaj^ncs pai^equ'il avait parcouru les ii|cs de Marseillp, de Lyon et de Grenoble. A cette déplorable époque » les exils et les emprisonnements affligeaient nos contrées; lantorité séculière seconda |le zèle persécatear de Tantorité ecclésiastique; rbumanité, la modération, la tolcraucc devinrent suspectes, et la persécution, qui s'attachait plus particulièrement à ceux qui donnaient l'exemple de ces vertus, n'oublia pas un excellent curé: ministre d'un Dieu de miséricorde , jamais il n'avait repoussé aucun fidèle du banquet pascal, jamais il n'avait .fermé le temple du Seigneur à ceux qui venaient prier; il n*avait point divisé le troupeau par les couleurs d«^s opinions politiques de ses ouailles : leur union fut sou crime.
« — Le siège épiscopal était vacant, continua le curé; je reçus Tordre de me présenter devant ceux qui en exerçaient provisoirement Fantorité. Un trajet de quinze lieues est un voYa{^e pénible pour qui doit le faire à pied à soixante-dix-sept ans : je fis taire les iufirmités et la vieillesse; je me hâtai de comparaître. De dures paroles, d^amers reproches me forent adressés; j^entendis avec plus d*bumilité que d'humiliation mes nooveanx anpérieors m*4iccuser d*étre un mauvais prêtre, et invoquer poor m'en convaincre le témoiyoajjo des puritains d Angleterre et des calvinistes de Puisse. Quarante an»
10 LB DÉPARTEMENT DE l'ISÈBE.
dune vie exemplaire, runanimité des 8nfFi'af[cs <Ie
mes paroissiens ne parvinrent pas à me justifier; on m'envoya an séminaire, prison ecclésiastique liors dc.la juridiction des tribunaux et de la surveillance des magistrats : j y fus abreuvé d opprobres, je ies souffris sans me plaindre ; mais je n appris pas sans un profond chagrin, après avoir subi une punition si nouvelle pour moi , rpie l'exercice des fonctions sacerdotales m était interdit , et que j'étais privé de la presque totalité du plus modeste traitement, .ressayai vainement de représenter à mes sa» périeurs qu une pareille condamnation ne pouvait être portée quVn vertu dun jugement canonique; j eus recours à Tantorité civile : la cour royale , fidèle à la justice, allait me rendre à mes fonctions lorsque mes accusateurs, puissamment secondés par une autorité invisible, élevèrent le conflit de juridiction et prétendirent que la loi attribuait au con-seil d*état la connaissance des appels comme d abus ; Faf^re fut enlevée à la cour, évoquée à ce conseil, et, sur le bord de ma tombe , je me suis vu ravir à* la-fois mes fonctions et mes dernières ressources. Quel parti me restait-il à prendre? me cacher et mourir. Je toucbais au terme ; les privations de tonte espèce se pressaient autour de moi; je ne vivais pins que dn pain de la pitié; mes neveux ont découvert la retraite où je couchais sur la pierre. Pressé par leurs larmes, j'ai quitté sans retour la fa**
LE DÉPARTEMENT DE L*1$ÈRE. Il
mille que la rcli(;ion m'avait faite, pour me réunir à celle que m'a (l«)iiiiée la nature, ou plutôt au\ tristes débris de cette famille où le fer et le plomb des bonrreaux ont fait tomber à-la-fois les têtes innocentes des vieillards et des adolescents... Mais je in*arrète : la douleur est indiscrète; elle aime à frapper de ses cris les cœurs qni lui répondent. Vos traits, iiion>it iii , vo^ re^jaids expriment une tendre compassion; le bruit de nos malheurs est venujusquu vous. Quel Français, quel étranj^er les ignore? ik ont épuisé la pitié des' coeurs les plus compatissants. Pardonnez-moi, je ne vous attristerai plus de mes plaintes.... — Homme vénérable, dis-je en lui serrant la main, exlialez vos douleni*s, je les sens, je les parta{;c : loin, loin de nous le froid égoïsmc qui craint de rencontrer les regards des malheureux et de s'attendrir du moins au récit des maux qu'il ne peut soulager!
« — Mon histoire a déjà trop long-temps occupé votre attention, reprit le bon curé; laissons un moment les hommes pour nous occuper de la terre qn ils habitent. Nous voici à l'entrée de la belle vallée du Grésivaudan , du côté où elle se termine eu s étendant vers le Rh6ne. De Saint-Marcelin à Grenoble la distance est grande, quand on la parcourt aussi lentement que nous le faisons, et vous anrez le temps d entendre le récit de mes malheurs. Charles, conliuua-t-il en s'adrci>anl à celui de ses ne-
12 LE DÉPARTEMENT DE L'iSÈRE;
▼eux qui tenait afifeetneasement ses mains, voos.
connaissez mieux qne moi le pays que nous ti^aver-sons: cette (lescriplion vous rojyarde.
« — Vous pouvez remarquer, monsieur, me dit Cliar1o<t en c(^dant à l'invitation de son oncle, quele sol de ce département présente nne grande va«^ riété de cultures et d^aspects; ses nombreuses et fer> tiles vallées sont formées, arrosées et trop souvent rava(jécs par des rivières qui , presque toutes, à certaines rpocpies , devieiuieut d impétueux tori'cnts eu tombant du sommet des monta^'piesqui s éiévent des deux côtés de notre route. M.. Yiilars, natnraH. liste de Grenoble, a mesuré chacune de ces mon* tagnes; la pins petite, le Prabert, a cinq cent cin* quante-deux toises d'élévation, et la plus grande, le Col de Sai.i, porte les neiges de sa cime à sept cent seize toises au-dessus du niveau de la mer.
" Une partie de ces monta^rnes , en se rapprochant à trois, quatre, et cinq lieues du Rhône, laissent entre diie et le fleuve nue vallée de même largeur. Les plaines situées an pied de ces montagnes, arides comme elles , ont encore l'inconvénient d'être parsemées de ces cailloux arrondis par le mouvement des eaux, que Ion nomme j^^alets : les montagnes situées sur la rive droite de Tlsère sont composées de roches calcaires dont plusieurs, sous la forme depics, s^âévent à une grande hauteur; enfin à la gacK che de la rivière, au-delà de Grenoble, entre le
Digitizoa Ly Li(.)0^le
LE DÉPARTEMENT DE L*18ÈRE. l3
Drac et la vallée du boiirf; d Oy^ans, vous voyez comme amoncelées les unes sur les autres les montagnes ^granitiques qae cooroiinent les hautes Alpes de la Manrieime et les sommets du Mont- Blanc. Les espaces que ces montagnes laissent entre elles ne sont y pour la plupart, que des gorges étroîtes au fond desquelles roulent et nifjissent des torrents qui entraînent les terres et ron{j[eut les rochers: quelquefois aussi ces espaces sont occupés par de riants vallons où murmurent les paisibles ruisseaux. Les eaux qui tombent des montagnes, ne trouvant pas toujours une issue vers les grandes rivières, for» ment des lacs nombreux, mais de peu d^éteodue. ÎjC plus {jraud, le lac de Paladru, situé dans l'arrondissement de la Tour-du-Pin, n'a que deux mille trois cents toises de longueur sur une lai|reur de six cents toises: des trois lacs qui se trouvent aux environs de Grenoble, lun, le lac de Lajrty, est de moitié moins grand que celui de Paiadru; les deux autres sont plus petits encore : mais ce que ces lacs ont de remarquable c'est qu'ils sont presque tous situés au sommet des plus hautes montagnes. L'élévation des sept lacs dans Tarrondissement de Grenoble est de mille deux cent cinquante-buit toises ; -les eaux qui s epancbent de ces grands réservoirs, ou des rivières grossies par la fonte des nei{;es et des torrents, couvrent et noient les terrains bas où elles séjournent, et forment ces nombreux marais qui,
l4 LE DÉPARTEMEKT DE L*I8èRE.
non moins {|ue les saMcs, lavissrnt à raprirnlluiT des plaines entières. 11 serait facile de les lui readre, et de transformer en vallons fertiles les immenses marais de Bourgoin qui s*étendeot depuis Jouste jiisqa*au pont de Cltéri, où la rîvière de Bourbe se jette dans le Rbône. Le dessèchement de ces marais, si néeessairc à la salubrité du pays, si avantarjeux à l'agricnlture , est vivement désiré par le dj partemcnt; la possibilité de l'opérer a été d<'nioutrée: des craintes chimériques, les rivalités d'une foule d'intérêts particuliers, sont des obstacles, qni se ren* contrent dans tontes les grandes entreprises, et qu*on finit toujours par surmonter avec une volonté persévérante et de !«*f;ers sacrifices. L'insouciance du {jouvernenieiit, seul obstacle insurnu)ntable, est maibenreusenicnt celui que rencoutrcnt le plus souvent en France les ^ands travaux et les entreprises nationales.
« Vainement répéte-l-on que la reconnaissance, les mains char{;ées de fruits et de fleurs, serait aux
portes du palais des rois nne seîitiucHe plus sûre et plus vigilante que des soldats armés du glaive; vainement offre-t-ou pour modèle la conduite de quel* qnes princes doués d'un cœur généreux et d'un esprit éclairé, leur exemple est perda poor le vulgaire des rois.
« Depuis le mois de juillet 1808, le dessèchement des étangs de Bourgoia a été entrepris par une corn-
LE DÉPARTEMENT DE L*ISÈRE. l5
paçuie à laquelle M. Latour-d'Auvergne, dernier coacessionDaire de ces marais, a cédé ses droits: et tout fait espérer que cette patriotique eotreprise sera 'couronnée d un plein succès.
« Il est d'autres travaux d'une importance plos ' grande encore, desquels rautorité détourne son attention avec une persévérance bien difficile à justifier. L'Isère traverse le département an(|uel cette rivière a donné son nom, depuis le fort Barreaux jusqu'au confluent de lîsère avec le Rhône, au-dessous de Romans; il n est point de torrent dont les ravages soient plus fréquents et plus redoutables. A partir du pont de la Gâche jusquVi (ircnoblc, et même au-dessous de cette ville, sur une longueur de vingt mille toises , qui comprend la belle vallée du Grésivaudan, le lit de l'Isère est peu profond, et, ne se trouvant resserré ni par des levées ni par des dignes, à la moindre crue de ses eaux, la rivière se déborde dans la vallée et entraîne quelques parties des fertiles terres qui la bordent. On voit souvent ces terrains détacbés par masses énormes s engloutir avec les arbres, les fabriques, les bateaux, quelquei fois même avec les habitants qui n*ont pu fuir assez vite devant le fleuve destructeur. La ville de Grenoble tout entière est menacée. Dans les diverses sinuosités que forme l'Isère aux approches de la ville, il en est une qui ne peut manquer d amener avant peu les eanz vers la plaine, et Ilnondation
l6 LE DÉPARTEMENT DE L*I8ÈBB.
sera dès-lors iiun ilal)!»-. La foute des neiges rcDouvelle chaque auuée les justes craintes d'une si terrible catastrophe; de jour en jour le dan^r augmente, et les effort» des riverains, pour le prévenir, se bornent à rétablir les digues détruites et à réparer celles qui menacent ruine/ Un travafl général est au-dessus dés moyens réunis des plus riches propriétaires; eepeiulant six millions sufHraient pour la conservation de Grenoble et de la vallée du G«ésivaadan la garde suisse ne coûte guère plus..'..
« *^Gharies, interrompit le bon cnré, il ne faut pas que nos malhem^ partîcnlien nous rendent m*
justes; les Suisses sont de pauvres ffens, et la France est assez riche pour nourrir quelques régiments de cette nation, et pour faire fkire des travaux nécessaires à la sûreté de' ses propres habitants. — Soit: mais charité bien ordonnée commènce au logis; et avant de faire Taum^ne à six mille Helvétiéns, oh pourrait commencer parprdtéçerles biens et la vie de six mille habitants de Grenoble. »
. Le vieillard s'empressa d'interrompre une seconde fois son neveu pour nous faire remarquer, dans la vallée de Sain^Donat où filous nous tron* vîons alon^ les nsîiies d^une filature de coton àp^ partenent à M. Sain^Oyf Baudin. iiA chaqne pas, dans ce pays, continua le cùré, vous trouverez les traces d une révolution bienfaisante. L mdustiie est
LE DEPARTEMENT DE L*I8iBE. 17
devenue plus active, la terre est plus féconde depuis qu'elle est cultivée par des mains libres. L'étranger lui-même, épris de la beauté de nos sites, est venu se fixer parmi nous. Il y a trois ans qu^un Suédois, revenant de Marseille par le Daupliiiié, aperçoit sur le penchant d une colline, an milieu d*nn paysa(^e délicieux, un château d*assez belle apparence: son postillon lui apprend que cette terre est à vendre; il s'arrête, se rend au château, le trouve tout meublé, l acliéte, le paie, renvoie ses chevaux de poste, et s'y installe. Au premier coup d œil il s'aperçoit que les terres des environs sont mal cnl*> tivées, et il croit eu découvrir la cause dans Tétendne trop considérable des propriétés : Fétran^rer s associe à quelques capitalistes du pays, acquiert toutes les terres qui sont à vendre, les divise en petit lots, et les recède ainsi morcelées aux paysans, heureux et fiers de cultiver un sol qui leur appartient. La vente se lait au milieu de la joie et des fêtes que le maître du ch&teau donne aux nouveaux acquéreurs. Le Suédois et ses associés ont augmenté leurs capitaux; les paysans ont doublé par une meilleure culture les produits et la valeur du champ dont ils sont devenus propriétaires: en s'enrichissant ils ont acquis une certaine politesse, 'ils sont devenus meilleurs, et ont senti, du moins pour leurs enfents, le prix de rinstmction qui leur man^ que.
Ermitc ra raOTiaoKt t. lit. »
l8 LE DÉPARTEMENT DE L'iSÈRB.
«Vers notre droite, de 1 autre c6té de Ilsère,
vous voyez un vilinjje ou les eaux, 1rs rochers, ei la verdure, semhlent avoir été di.>tiibués pour en- ^butiter les regards du voyageur^ la Suisse uoffre pas de site plus pittoresque: ce village s appelle Saint-Nazaire. Claude Lorraio l'eût choisi pour en composer un de ses tableaux, et c*eùt été le seul peut-être où sa riche imagination n'eût rien trouvé à ajouter.
w — Pourquoi laut-il, dit Charles avec un profond soupir, qu ou oe puisse jeter les yeux sur cette terre si belle, sans y voir des traces récentes de sanghumainl... Dans la commune de Saint-Hilaire, non loin de laquelle nous allons passer, se trouve une belle fabrique dont les in^^énieuses machinés sont Touvrarje du célèbre Vaucanson, l'un des hommes qui font le pltis d'honneur ?u Dauphiné. Cette manufacture ap{>artieut à la famille Jubié. A cette époque si fatale et si mémorable à laqueUe Thistoire conservera le nom des cent jours, M. Jubié, chef de ce magnifique établissement, fut vivement pressé de se mettre à la téte de la [jarde nationale: il refusa ce commandement; deux ou ti ois scélérats qui f aisaient partie du rassemblement firent feu sur lui et le tuèrent. Ce détestable assassinat ne resta pas impuni; 1^ auteurs du crime, traduits devant les tribunaux, périrent du dernier supplice: la punition fut aussi prompte qu'elle était juste.
LE DKPAllTEMENT DE LISÉRÉ. ig
> L*année suivante, la incme commune eut à gémir sur tm crime semblable, et ia justice resta muette. L^antorité avait donné Fondre darréter,. par mesure de haute police, M. Tabaret, vieillard
respectable et riche propriétaire, sifpsalé comme entretenant l'esprit d»? s» ditinn parmi ses concitoyens. La maison où il avait été chercher un asile est cernée pendant la nuit: rimagination pleine des terreurs que le récit des massacres commis à Nimes, à Avifpnon, à Marseille, y avait semées, le vieillard, dans Tim possibilité de fuir, cherche un ' refuge sur le toit de la maison hospitalière. On Ty découvre, on le soimnc de descendre; l'infortuné à genoux, les mains tendues et suppUantes, tarde à obéir: il était facile de se saisir de sa pa!80one sur un toit dont la pente, du c6té des assaiUants, n^était pas à plus de cinq pieds de terre; on trouve plus expéditif de Ten faire tomber. .Imitateur de ce comte de Gharollais, que les hommes de conr avaient surnommé Vabatteur d'hommes, un clief ordonne de faire feu, en donne lui-même l'exemple, et le cri de la victime annonce qu elle est frappée. La balle a brisé sa cuisse; en vain le malheureux qui se sent mourir demande-Ml que Ton bande sa blessure, en vain implore-t-il les secours de la religion : pour toute réponse on le jette sur une charrette epii le conduit à Saint-Marcelin; il expire, avant d'y arriver, dans d'épouvantables tortures. Les Bis du mal-
30 LE DÉPAtlTEUBNT DE L*ISÊRE.
heureux Tabaret ont deinandé venjjcance des meurtriers de leur père; des témoins ont été cutcDdus: ik ont attesté le fait du meurtre, le fait d un vol de 6,000 francs en or, dont le vieillard s'était muni en quittant sa triste famille; ik en ont nommé les auteurs, et ce double crime est resté impuni!...» Charles, ai{jri par ses propres malheurs, s'abandonnait de nouveau à toute Tamertume de ses réfleiuous, lorsque nous arrivâmes à Saint-Marcelin.
9AIMT-MARCBLIR. 21
u* unm. [ao aoot 1819.]