LE T UÉSORIER DE FRANCE
l'aïutas vanitntiim.
Kcci.
Vaniit- <lc* vaiiiiei.
« Je vois, messieui's, dit le petit vieillard à tournure (grotesque , (}uc ce sont les remords et le re^ pentir qui vous aniéiu-nt dans cette solitude : j^race au ciel, mes mains sont pures, mes lèvres innocentes; et, si je me sépare à jamais des hommes, ce n'est, je dois en convenir, qae pour échapper à cette insolente égalité à laquelle je ne consentirai jamais à me soumettre.
«* J'étais né, j'en snis sûr, excellent gentilhomme; mais, au Irmps de \ii Jaciincric , ma laniille avait perdu siîs titres, et, par hasard, mou père se trouvait maitre-d'hùtel d'un fermier-général au moment où je vins au monde : il n eut pas plus tôt fait fortune qu*il reprit le sentiment de sa noble origine, et qu*il nous réinléf^ra dans l'ordre de la noblesse en m'acbclant une cliarf^e do li ùoria de l'iance et uu mar-
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quisat. 11 y avait à peine deux ans que j'avais repris lc> îii nn's et la livn e dt; iirs ancêtres l()rs(nio la n^'voliilioii éclata» et qu'un décret du l'assemblée constituante, rendu sur ia proposition du premier baron cbrélien , supprima la noblesse. Je tins bon pendant quelques mois, et je ne consentis à faire peindre un nua(;e sur les armoiries de mou carrosse qu'après avoir failli être lapidé parla populace , eu passant un jour sui- le l'ont-NeiiF. Mivii convaincu qu'il n'y avait plus en France de siireti'^ j)our les marquis, je réalisai la plus (grande pai'lie de ma fortune, et j'émigrai. Je fus fort bien reçu à Coblentz, et j*eus même rhonnenr d*étre inscrit dans la légion de Mirabeau : il est vrai que cette inscription me coûta cher; mais tout {gentilhomme se doit à ses scinhlables. Malheureusement j avais hcaucoiip de semblables de Tautre cAtr* du Hbin^ et, à force de soulager de nobles infortunes, j en vins à avoir pitié de moi-même, et je rentrai en France, ou j'eus le courage de renoncer à mon titre pour me faire rayer de là liste des émi^^rés.
«J'allais nie\j)atricr une seconde fois lors(|ue Bona[)arte rétablit la noblesse- Quehjues protecteurs que je m'étais ménagés dans la chancellerie me firent nommer baron : c'était décboir de mon rang de marquis ; mais j'étab bors de la tourbe plé* béienne, et je pouvais attendre sans rougir le jour des restaurations. 11 luit cnBu, et je dus nratteudre
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à recevoir la récompense de tant de malheurs et de sacrifices : le croirez- voas? je n*ai éprouvé delà part
(le mes nobles semblables qu'injustice et qu iiijji atilude. Un duc de mes amis, qui m'avait clairctnent prouve, en lu'enipruatant mon ai^gent à Cobients, que nous étions très proches parents, prétend aujourd'hui (|ue c'est une plaisanterie d'émigration, et qu une liaison sans conséquence de son grand-père avec la femme de chaîne d'un de ses châteaux ne pouvait, quelles tju'en nient été les suites, établir de parenté enti'e uous! l^ucorc s'il m'eût icndu mou argent...
«Que vous dirai-je, messieurs? ruiné, repoussé, bafoué,*par les hommes de ma caste; décidé à ne point cUroger à ma nohlesse, et à ne reconnaître
d égalité que devant Dieu, j'ai quitté la cour, et je viens m'eUterroi* aoblenieut à la Cbartreuse. »>
C'était mon tour de parler; un religieux, qui entra ne m'en laissa pas le temps : instruit que mes trois compagnons venaient avec des intentions de noviciat, il les conduisit dans des cellules de l'intérieur, et revint ensuite satisfaire au désir que j'avais témoigné de visiter la maison. Je lus inti oduit dans le cloître, vaste galerie, qui m'a paru avoir trois cents pas de longueur. Les portes et les tours, placés de distance en distance, indiquent les cellules des char> treux. Ces cellules sont séparées et composées d*un petit nombre de pièces; dans celle où le solitaire
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repose se trouve une espèce de coffre rempli de paille qui lui sert de lit : quelques uns couchent sur la plaacbe séclie; d autres, par excès d'austérité, •nr la terre nue. Un petit jar4in dépend de chaque cdlule; mais en le cultivant les pèi«s ne cessent point d'observer le vœu quHls ont fait d'une solitude perpétuelle. Des murs de huit à dix pieds d élé vation séparent ces jardins les uns des autres. Il est encore peimis aux solitaires , pour abré^jcr les lougues heures de la méditation, de se livrer à des travaux manuels : presque tous ont apf^is quelque métier; la plupart sont tourneurs. H est sorti des cellules de saint Bruno un petit nombre dWvrages remarquables par leur élé(;ance et leur léjjèreté : je n'ai point demandé comment les chartreux parvenaient à s'instruire dans cet art sans rompre le vœu de solitude et de silence. "
VespatiemoA est un lieu vaste où les religieux vont une fois par semaine faire des promenades en conlmun : ce jour excepté , ils ne se rencon<'' trent qu'à ré{;lise; ils ne voient pas même l'homme chargé de leur apporter leur nourriture : les aliments déposés dans le tour sont reçus par eux sans apercevoir la main qui les y a placés. On ne rencontre dans les bois que le général de Tordre, le procureur, et (ptel^pies frères lais. L'habit des pères est entièrement blanc; le liseré noir, qui bordait la robe de celui qui nous conduisait, est suns Eaxi.TB sa raovincE, t. ta. 1 1
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doute la niat nuf d une di'Miité de 1 ordre : v aurait-il encore (juehjiKN distinctions mondaines parmi ces liotniues qni ont renoncé au monde? existerait-il des supériorités sociales chez les égaux de la tombe et de la prière? Jai appris qull y avait dans la maisÔD une vingtaine de cbartreux et quelques do- ▼ices : ccnx-ci portent l*habit brun. On n est point admis à subir l< '^ < |>i cuves avant 1 â{je do trentecinq ans; elles durent trois années, et pendant ce temps le chef de la communauté sonde à plusieurs reprises les dis||0%tious des novices. La religion et la ré^le de saint Bruno ne permettent pas de repousser les malbeureux de Tasile austère qu'il leur a ouvert ; mais riiumanitc commande de ne pas abandonner un imprudent aux conseils préci[)ilcs d'un sentiment misanthropique ou d'une passion dccue. De charitables avertissements ont souvent arrêté des voeux téméraires et rendu an monde des honimes qni ne Pavaient quitté que par dépit.
Ou nous a montré un bâtiment destiné à fournir le pain de la communauté; sa distribution est telle que le blé, déposé d'abord dans Tétafje le plus élevé, descend à Tétage immédiatement inférieur où il est écrase sons des ineules et réduit en farine; plus bas le blutage et le tamisage séparent le son de la farine; enfin 0 descend au dernier étafjc pour être mis en pâte et porté an four. La nourriture du chartreux est tout eu mai
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(ji-c, même daus le cas de maladie. La raison et la religion ne suffisent pas pour expliquer cette singulière régie. Certains prêtres des Indes refusent de se nourrir de la cbair des animaux; mats cette répugnance s étend à tout ce qui a rcru la vie, et celui qui ne veut pas se repaître do la cliair des animaux , compagnons de 1 homme, rejette aussi celle des oiseaux et des poissons : il place même un voile au devant de sa bouche afin que Tinsecte qui vole dans les airs ne vienne pas, en s'y précipitant ^ y trouver une mort Involontaire; mais le poisson, servi à la table des charti'eux, est-il moins l'œuvre du Gréatiuir, a-t-il moins reçu la vie (pie le lièvre de la plaine ou la gelinotte des bois? Si c'est poi* mortification, pourquoi ce cuisinier, ces apprêts, cette recherche? pourquoi ces mulets chargés de marée et venant à grands frais d*Antlbes deux fois la semaine? Il y a toujours un peu de folie dans la sagesse humaine, et quelque chose de terrestre même dans les honnues qui paraissent le plus détachés de la terre. Les traces de ce péché originel se retrouvent de toutes parts dans le vaste enclos que je parcours : Tavoîne et le seigle qu on y cultive au fond de quelques vallées peuvent être nécessaires à la nourriture des chartreux; mais les noud^reux troupeaux (pii pai•^sellt (huis (es gras pâturages, est-ce le besoin ou 1 avarice <pii veiile à leur nudliplica"
liou? J entends retentir la hache et crier la scie : le
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vaste palais des ciiiaiits de Uruuo ne suffit-il plus pour \oç^cv sa sainte famille? Le plus grand nombre des cellules est vide encore : ces planches sont donc destinées pour le commerce? des mulets les porteront jusqu'aux lieux où llsère pourra. les recevoir et les transporter au loin; elles seront ëchan{;ées, non conh o la hure des anachorètes et le pain noir de la pénitence, mais contre le dieu des avares, contre lor! C'est pour procurer de lor aux diartreux que trois à quatre cents ouvriers creusent des étangs, abattent les bauts sapins, et font retentir renclnme du bruit des marteaux; c'est pour ajouter à ces piofits du cotninerce les bcnéHces de la domination que les petites chartreuses ont été soumises ù une redevance envers la [;rande. Saint Bruno n*avait neo imaginé de semblable; iln'habitaitqu une humble cellule au fond des bois: allons la visiter. Mais cette cellule est située, à une demî4ieue de la grande Chartreuse , sur une colline élevée et difficile à gravir; ma journée étaitremplie, etj ai remis celle course au lendemain.
Le (jiiidc qui ma été donné pour me conduire à la chapelle de saint Bruno m*a paru être un des plus vieux employés de la maison. Sous son front chauve et blanchi brUlait encore un œil vif et malin , et sou sourire avait quelque chose de mordant et de sardoniquc; il m'a répété plu>ieurs fois, en nie montrant des lieux où je n'apercevais rien de remar-
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qiiable: « Cet auli oil a été purijic par le feu. — IL-, avaient donc cté profanés? — Oui, monsieur ^ ob! c'est une histoire fameuse. Je puis vous la raconter: on a fait ce qura a pu pour la tenir secrète; mais dans le temps tont Grenoble en fut informé, à ce qu'on dît C'était en 1 786, je vous parle de loin, et pourtant j'avais quarante ans alors : il y av.iit à Grenoble, dans la con{;r<''[;ation des pères de la Cliarité, im houime fort babile dans Tart de la chirui'jjie; c'était le père £1..., qui depuis a en llionneur de panser des infirmités royales, à ce quon dit. Il n'était pas moins ^Euneux à Grenoble par ses galanteries (pie par ses cures, et n*était pas, à ce quon dit, fort scrupuleux sur le choix de l'autel où brûlait son encens. Il y avait alors à Grenoble une dame . de M*** qoi n'était pas moins célèbre que le père El..., par ses aventures galantes. Tourmentée dudesir de visiter la Chartreuse, elle ne pouvait contenter son envie qu*au moyen d*un déguisement; mais des habits d'homme nelui faisaient pas peur, à ce quon dit. 11 fallait y aller accompajjnée de {rens propres à éloigner les soupçons : Textcrieur du père El... prêtait merveilleusement 4 la tromperie; un loup se cache encore plus facilement sous un froc que sous un hoqucton de bei^r , à ce qu^on dit: la partie fut concertée entre eux, et madame de M*** eut la satisfaction de parcourir des lieux où, depuis sept siècles uuUc femme n avait pu pénétrer.. Sa joie en
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iilt si (grande quelle ne put la tenir secrète : de son c6té, le bon père de la Charité ne fut pas fâché de faire connaître à quelques personnes de sa confrérie qu'il avait joué ce tour aux chartreux; car il a ton**
jours exisl»' (Mitre K\> différents ordres monastiques un peu de jalousie et un peu de haine, à ce (m'on dit. Le 8eci*ct paiTint de Janjjuc en lanffiie et d'oreille en oreille jusqu'à celle du général des char* treux: aussitiftt des purificationsv des cérémonies expiatoires furent faites tant dans la maison que dans les parties de rendes que madame de M*!** avait profaiK rs par sa pirseiiec La |)aille brûlée nettoie ailniirahlenienl ces soi tcs de souillures^ à ce qu*on du. des feux de paille furent doue allumés de tous les côtés; toutes les traces féminines disparurent, et furent remplacées par des taches noires qui ont disparu à leur tour: le vent a emporté les cendres ^ et l'herbe a effacé les stifjmates du feu. »
Si un jeune étudiant et une simple (jrisettc de Grenoble avaient donné ce scandale^ la justice s en serait mêlée, et peut-être les deux coupèbles auraient péri pai* le dernier supplice; mais comment exercer des poursuites contre nn révérend père , contre une haute et puissante dameFT/impunité était aussi un des priviléjjes de la race féodule: et ce n'est pas le moins re-j;rett('' parles vertueux du vieux temps.
Nous avons gravi avec peine le sentier qui aboutit à la cellule de saint Bruno; la terre humide et grasse
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rendait le cbeiuin glissaot. Cctie cellule, eotretenne avec soÎD, D*a rien de remarquable que son extrême simplicité et le contraste qu'elle forme avec le palais magnifique qu'habitent maintenant avec or{];ueil
ces frères de riiiimilitr'. Unit fois ce superbe b.îlimcnt a été tiélruit par la {pierre et par le feu, sans que jamais cet évéoeraent ait fait ressouvenir les chartreux que leur humble fondateur priait sons un toit plus modeste; neuf ibis la charité a vu détourner les deniers de Faumône pour rele%'er ces murs somptueux , renversés tour-à-tour par la fureur des hommes et le courroux du ciel. Auprès de la cellule de saint Bruno étaient celles des six premiers disciples qui vinrent avec lui habiter le désert. Tous six furent nne nuit ensevelis vivants sous les neiges et les débris précipités du haut de la monta{jne par une avalanche: d'autres cénobites prirent leur place, au riscpie dètre emportés par les torrents subits que forme l'orajifc, ou ('crasés par réboulement des rochers. Mais, vei*s le milieu du douzième siècle, les chartreux établirent leurde* meure dans lendroit moins périlleux où se trouve maintenant leur mabon.
U en est des émotions violentes comme des scn» tîments profonds ; ils épuisent proiiiplnncnt toutes les forces de lame, et la lanjjueur (jui suit ces soldes de jouissances est aussi insupportable que la douleur. L accumulation, dans cet espace étroit , de
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torrents dévastateurs, de. roeliers suspendus et ineuaçants, de montagnes tantôt couronnées de noires forêts, tantôt dépouillées de terre et de verdure; ces abymes élevés, ces précipices profonds, an bord des- <|aeb le pied se pose en tremblant, que IWl mesure avec effroi, remplissaient ma tête dimages confuses : mon esprit éprouvait, encore plus que mon corps ,1e besoin du repos ; j'ai repris le chemin du monastère.
En y retournant, mon ç^uide ma fait remarquer une roche suspendue sur Tabyme. « Là, mVt-il dit , venait souvent se mettre en prière le seul chartreux que les ora^jes delà révolution n avaient pu chasser du désert. Jamais il n a voulu quitter sou habit, qui toinhait en lanihcaux; jamais il ne répondit autrementque par signes aux qucstionsqui lui furent adressées; et, lorsque les questionneurs s'éloignaient, il se parlait à lui-même en élevant la voix, pour prouver que son silence était Tefifet de sa seule volonté, et Taccomplissenient d un devoir dont il ne se croyait pas alïrancîii. l u pauvre frère lai continua aussi d hahitcr le désert; il y servait de guide aux étrangers. »
J ai donné le reste du jour an repos afin de me préparer à faire à pied, le lendemain, la route de la Chartreuse à Saint-Laurent-du-Pont; car les cfae*
mins sont peu pratiqués, et il ne serait pas sûr de faire la route à c hcval. Aussitôt que la fraîcheur du inatiu, ti'ès piquaute dans ces hautes régions, nous