L'ÉCHEVIN AGE
les classes oisives de leurs plaisirs. Les savants sont ici peu nombreux, et ne sont pas recherchés; on compte beaucoup plus d'artistes, mais ils ne jouissent que d une bien faible considération. L'estime
des nobles est réservée tout entière pour les titres, les parchemins, et les rubans qui ne sont plus en rouleaux.
. «I Nos magistrats, prescpie tous anciens avocats et procureurs, ne jouissent point de ces fortunes qui permettent de dbtraire une partie des fonds
destinés aux jouissances du luxe pour encourager , pour récompenser les travaux des artistes; et la plupart de nos riches négociants préfèrent, comme on Ta dit, aux belles-lettres de bonnes lettres de change. » M. Bissardon possédait une belle collection de gravures; on voit quelques tableaux dans la maison de M. Ooudère, député, et chez M. Évéque, à-la-fois banquier et marchand de soie; mais ces honorables exemples sont rares et ont peu d imilateurs.
Les bibliothèques particulières ne sont pas encore considérées comme un besoin des hommes civilisés, dans la seconde ville de France: je ne connais que M. Ruolz et M. Coulon, avocats, qui possèdent des
collections un peu nombreuses de livres, et dont les bibliothèques méritent d'être citées pour la bonté et la beauté des ouvrages qu'elles renferment. L'éducation des enfants des classes industrieuses
l'ÉCIIEVIiNAGE. ^o^
«e resseot des babitudes ordinaires de ces classes, èt ne dépasse ^ère ce qu*exigeat les besoins du commerce : les fils des nég[ociants reçoivent cetle éducation dans les pensionnats et dans les coMè^es;
ceux du peuple sont abaiidouucs et croupissent dans la plus déplorable i^jnorance : ou cite à pciue quelques ouvriers qui sachent écrire passablement. Lyon abonde en gens profonds qui pensent comme le père Nicoméde,
Qu'Archiméde autrefois gâta le geore hiunaio.
Ces bons homuies poursuivent de toute l'ardeur de leur zélé hypocrite reusei^nement mutuel, découverte infernale de ces insulaires hérétiques qui veulent avoir des lois qui les protègent, et des magistrats, non pottr vivre à leurs dépens, mais pour veiller à leurs intérêts. Cette méthode d enseignement n*est tolérée à Lyon que dans quelques pensionnats de demoiselles, où les suites eu ont paru moins séditieuses.
• 11 se faisait autrefois à Lyon un assez grand commerce de librairie; mais ce conunerce de livres de dévotion avait peu de rapport avec la littérature et les sciences. L*E$pagne était pour les théologiens
et les pères de l'Eglise une vraie tei re promise ; tous les ouvrages mystiques y trouvaient un facile débouché : In Fleur des Saints y était en grande réputation; Marie Alacoque était vue de très bon œil
4o4 L^ÉCUEVINAGE.
dans tous les touvciits dcjiioiiu*s; niaintcnanl on y prise davantage les «euvrcs de sainte Thérèse et celles de Torquemada.
' Par sa position entre deux grands fleoves, placée comme elle Vest entre TEspagae et Tltalie, et près delà $iiisse,d*où elle communique avec TAIlemai^ne, Lyon doit être une ville d'entrepôt et de eommerce ; son histoire prouve qu'elle puni rait au besoin devenir aussi une place de guerre , susceptible d'une longue et vigoureuse résistance. De toutes les grandes puissances de l'Europe « la France est la seule qui n*ait qu une capitale, où siège le gouvernement; quand cette capitale est occupée par rennemî, le j>ouvernement u a plus de lieu de refuge. Paris n'est éloi{jné de la frontière du nord cjue de quelques journées ; il n'en est séparé que par quelques places assez fortes pour soutenir un siège, trop faibles, de trop petite capacité pour retenir une année par la crainte de voir une armée française sortir de leurs mui*s et se former derrière l'armée envahissante.
Pourquoi une ville couverte jiar la Loiie, Tours, par exemple, ne serait-elle pas agrandie.et mise en état de recevoir le chef de l'état et le gouvernement tout entier lorsque les erreurs de la victoire lauraient fait passer sous les di'apeaux de Tétranger, et les aurait amenés sur les rives de la Seine? Cette ville est garantie par deux Henvcs, la Loire et le (ihcr; deux autres rivières la protègent encore, i'ludrc, à
L'ÉCIIKVIN AGE.
line petite distance, et la Vienne ud peu plus loin: Louis XI, si craintif, si préoautiooneox, s Y trouvait en sûreté.
Lyon est é{;alement proté[;éc par de (grands fleuves: pom- y arriver du dehors, il faut passer par des dt-Hlcs faciles à défendre, franchir des luontagues qui ne sont pas toujours accessibles. Les chemins de la Suisse ne sont pas incessamment oiiverts aux ennemis de la France : la forteresse élevée par Louis XlV'peut sortir de ses mines indignées; d'antres forteresses peuvent s*é1ever auprès d*IIuniu{jue, où se trouve une porte ti op prompte à tourner sur SCS (jonds : la prudence avertie peut jeter les fondements d'un mur de séparation à jamais infranchissable. Une grande leçon peut n'êti« paa perdue.
Défendue au roidr, au levant, et au couchant , par
le Rhône et la SaAne , la place de Lyon n'a besoin d'être protégée que vers le nord par des reiiiparth et des bastions. Des redoutes et des fortificatioi^ construites au-delà de la Cwix-RoussCy sur le Mont- Suy, à ÏJle^Barbe, à: la Tour de la ifelle Jlkmande, et sur la-montagne de Fourvières, en défendraient les approches et retarderaient un sié(;e qui ne pourrait être entrepris qu(.' lentement avec des forces considérables, et qui donnerait le temps de pivparcr de redoutables diversions. « Ce plan, m a dit en riant M. de M'% n'est peut-être pas le meilleur:
4o6 L*ÉCHETINAGE.
je ne le propose pas au f;ouvcrnement, à qui il en a été présenté plusieurs et qui semble décide à sea occuper dune manière sérieuse; mais Tétran^^^er a soin, toutes les fois que nous songeons à nous fortifier contre ses coups, de détounier notre attention par quelque distraction diplomatique, et jamais, chez nous, il n'a manqué de trouver dans une certaine classe des auxiliaires prompts à secouder ses machiavéliques efforts. »
Il est des gens qui avant d être hommes. Français, citoyens, et même sujets, se croient quelque chose de plus ancien et de plus important. LaFrance peut cesser d être France , être morcelée en provinces russes, autrichiennes, espagnoles, piémontaises, prussiennes, wurtemhourgeoise$,ct badoises, sans qu*i1$ cessent d'être ce qu'ils sont aujourd'hui. Il n y aura de changé que les couleurs dé leurs cociardes, de leurs rubans, et la broderie de leurs livrées; ils auront encore des brevets, des char{;es, des litres, des portefeuilles, et des pensions. Si ces pensions sont moins fortes, ils paieront moins aussi; peut-être même n'auront-iis qu a recevoir et rien à donner, comme an bon vieux temps : ces gens-là s'entendront toujours avec les étrangers quand l'in* térét du pays ne sera pas le leur; sous ce rapport Fesprit des habitants de Lyon est peu rassurant pour les hommes du priviléj^^e. Us combattirent vaillamment sous les étendards de Charles-Martel contre
l*échevinage: 4^7
les Sarrasins, qui avaient pénétré en France et s*étaient rendns maîtres d*une partie do Daupfatné. On sait avec quelle vijjueiir ils assiégèrent les clianoines dans le couvent de Saint-Just, pour se soustraire aux vexations du chapitre de Féglise de Lyon qui prétendait soumettre les citoyens à sa juridiction tonsurée^ Cent arquebusiers de Lyon secondèrent si puissamment le comte de Guicbe, qnll parvint à repousser quinze mille Espagnols qui avaient fait une irruption dans la Bresse, sous les ordres du baron Poulieville. Maligny, jeune gentilhomme maçonnais, s'était introduit dans la ville, avec des troupes, en i56o; il était au moment de s'emparer d*nn poste important^ le Pont de Pierre : les habitants surpris, mais non découragés, s'assemblent à la hâte, s'arment au hasard , et se rangent sous les ordres du premier chef qui se présente pour les mener au combat; c'est un abbé, nommé de Savigny: n'importe, ils le suivent, attaquent, repoussent de rue en rue le Méconnais , et bientôt le chassent de la ville, où il laisse le plus çrand nombre des siens.
Amis des lois, et par conséquent ennemis de toutes les tyrannies, les courageux habitants de Lyon attaquèrent le duc de ÎNemours, qui voulait se faire prince souverain, l'acculèrent à la montagne de Fourvières, et le forcèrent de se rendre prisonnier.
De nos jours nous les avons vus combattre avec
4o8 L'éCnCTIRAGE.
moias de bonheur, mais non moins de courage, les hommescpii voulaient fonder eo France, an lieu de la liberté par le» loi», la tyrannie populaire par la terreur et ranarchie.- Les fils de ceux qui avaient su se soustraire à loppression des chanoines, et au joiijj (jiie leur préparait \c duc «le Nemours, n'endurèrent pas lon^^-temps celui d un lou furieux et âauguiuaire tel que Chalier.
Les bataillons de la ^rde nationale lyonnaise, surpris et dispersés d*abord par des déchai^ges à mitraille dans la journée du mai 1 79 ne tardent pas à se réunir : ils ne répondent à l'ordre de quitter los armes sons peine de mort (pi cn formant deux coloDnrs d'attaque, dont Tune remonte le quai du BhAnc et soutient vaillamment pendant deux, heures le feu.de six pièces de canon qui les foudroyaient, tandis que 1 autre s^avance sur les quais de la Saône, repousse un détachement de troupes de la municipalité , qui s'était présenté sur la [)bice Saint-Pierre, et, mal^^ré les coups de fusil qui lui sont tirés. par. des liorames embusqués derrière les murs et dans les maisons, elle parvient à s'établir sur la place des Carmes, en feee de rhôtelde-ville,.où le combat devient général entre les deux armées; car tons les stipendiés, tous les sicaires, tous les lionnnes accourue du deliors par Tcspoir du pillaye, se trouvaient là dans les raufjs des anarchistes: tous les bons citoyens, tous les hommes qui
L'ÉCHEVIX AGK. 4^9
voulaient Tordre, la sûreté, riionneiir^Ies garanties sociales pour la vie et les biens de chacun, étaient •venas se placer dans les rangs opposés ; la victoire ne pouvait être douteuse , elle fîit remportée par
l'armée des sections : à cinq heures du malin elle avait chassé ses ennemis et setait empairc de la maison commuue.£lle trouva les cours jonchées des cadavres des prisonniers égorgés pendant la nuit. Gbàlier etRiard payèrent ce crime de leur tête. Mis en jugement, ce Riard de* Beauvemon, noble de race, qui s'était fait sans-culotte, convaincu d'avoir tué d'un cou|) de pistolet un citoyen qu'il avait engajjé à s'avancer vers lui sous ju ( texte de faire des propositions de paix, et Cbàiier, accusé d'être un des auteurs et des provocateurs de la journée du 29 mai, furent condamnés à mort. Ce Gbàlier, tourmenté par la fièvre morale qui alors portait le trouble dans les cerveaux faibles, était un homme irréprochahle dans sa vie privée; il prêchait le meurtre et le pillage, mais jamais au milieu des plus grands désordres il ne ehar(;ea ses mains des dépouilles des vaincus. Froid el calme âpres sa sen-> tence, asas au mflieu de ses amis, il les console, dispose de ses biens et en fait part anx prisonniers. JjC jour de l'exécution il ne maielic pas, il court vers le lieu du supplice et se plaint d y an iver trop lentement. Un magistrat, un philosophe, un homme qui avait médité sur la fragilité de lexistencc et 1 inst»'
4io l'échevinage.
bilité des choses humaines, de Tbou, n'avait pas sa placer sa tète sous la hache de Texécuteur; Ghàller livra sans pâlir la sienne an bourreau, en recom» mandant son orne à Dieu et sa vengeance à sa patrie*
Par un trait qui tient an temps, et qni fait connaitre cet homme tout entier, avant daller à lechafaud il remit à sou avocat une note dans laquelle il Finvitait à faire imprimer le plaidoyer prononcé pour sa défense, en y ajoutant les noms des juges et des jurés qui tavûient condamné, Ghàlier avait commencé par être prêtre, et sVn souvint après avoir entendu sa sentence: Craignez le relourde matines , dit-il à ses jujjes.
Ce retour fut affreux: une armée savança contre Lyon; quelques habitants allèrent à sa rencontrelolivier àla main; ils furent impitoyablement massacrés: Une restait d*espoir que dans ladéfense; mais quelle défense pouvait opposer un peuple in accoutumé aux armes, et qni neconnaissait pas même l'usa^je de celles avec lesquelles on allait l'attaquer? Cependant rien n'effraya le coura^^e deâ Lyonnais ; rien n'ébranla leur constance: réduits à défendre leur liberté, leur vie, contre dlnjustes agresseurs, on les vit, dn^rant un siérre de soixantecinq jours, braver tous les dangers, supporter avec une patience héroïque toutes les privations, se soumettre sans murmures aux travaux, aux fatigues inévitables dans ces circonstances périlleuses, et ne céder enfin qu'à une
armée clu^que jour plus formidable , et à laquelle il était devenu impossible de résister. Lyon, écrasée .par trente mille bombes, par cent mille boulets , résistait encore; mais la funine abattait plus dliom- -mes que les bombes, les boulets , et cent mîUe soldats do la convention dont tous les efforts n avaient abouti qu à s'emparer de quelques postes avancés.
Lesjualbeurs et les crimes qui suivirent lareddition de cette cité héroïque sont connus du monde entier; les circonstances qui précédèrent ce terrible .désastre sont encore enveloppées de quelques mystère: on ne sait pas bien par quelle faveur de la forlune, lorsque tous les détachements formés par ces bommes qui cherchaient leur salutdaus la fuite tombèrent au pouvoir de Tarmée assiégeante, et furent entièrement eï^terminés, celui à la téte duquel se trouvait M. de Précy put s*écbapper, atteindre la frontière de la France, et parvenir jusque sur une terre étrangère. Environ deux mille hommes, cavaliers et fantassins, composaient cette petite armée, qui traînait avec elle quelques pièces de canon , quelques chariots où étaient déposés les débris de la fortune de ceux qui tentaient de dérober leur téte au glaive des vainqueurs: un plus grand nombre de proscrits aurait grossi ses rangs, s*ils eussent été avertis de ce qui se passait; niais cet avis salutaire ne leur fut pohit donné. M. de Précy et les siens, sortis par la porte de Vaise, ne furent ni at-
4 12 L*ÉCnEVINA6E.
la(juos ni poursuivis d'une manière bien vive. Ou ne sait s ils durent cette faveur au ha<>aixl, on à des conventions secrètes : les historiens de la révolution doivent s attacher à bien éclaircir ce point, pins important qu*on ne le pense peut-être pour se faire une idée juste des hommes et des événements de celte époque.
' Ce que les Lyonuais voulaient alors, ils le veulent encore aujourd'hui ; c est le régne des lois, Findépendance nationale , la liberté, la sûreté de tons les membres de la grande famille française. Enx qui n ont rien à feire pardonner , qui n^invoquent lonbli pour aucune de Inirs actions publiques, ne cessent de rappeler ce noble vœu d'union et d'oubli ^ objet d'insolentes railleries, ou d'imprécations sacrilèges, dans les concihabules des fauteurs do fanatisme et de la féodalité.
Lyon comptait an nombre de ses privilèges celui de se garder elle-même; le prévôt des marchands, élu par les citoyens, était en même temps le couimandant de ces gardes urbaines qui , sous le nom de penonnges, veillaient à la sûreté des citoyens : il serait difficile de dire où finissaient ses pouvoirs, où commençaient ceux des go» verneurs. Lyon était une espèce de république: fille de Tlndustrie et mère de Tégalité, elle rc^jnait parmi ses habitants ; et encore aujourd ilui un certain ridicule y est attaché aux distinctions nobiliaires. Les hôtels hriUants du quar-
l'échevinage. 4'^
tier Bellecoarl ne sont guère connus que par leurs noms de famille; les titres de marquis, de comtes, éevicomles, et de barons, y sont peu en îisaf;p, même panni ceux cpii s'en montnmt les plus fiers : ce n'est guère (|u au dehors que leur vaoiié se hasarde à ea faire parade.
Cette causerie nous avait ramenés vers la me Saint-Dominique : la journée était avancée; j'avais besoin de repos; il restait au baron quelques affaires à régler : nous nous sommes séparés.
4l4 DIMANCHE A LYON.
Oui, j'habite cd efTet nn iio{;ulier tojour; Car oo y dort la nuit, on y veille le jour :
y— w i CT wtm fÊ» loal-: «a iTy bk më ddCec Dg mwaM; pH wn ot t ctt mimt — wwdce.
Le son des clocbes, et lemonvement plus animé deFhôtel de madame Bondonneau, m*onl rappelé
de bonne henrequclc jour nouveau, dont les rayons pénétraient dans mon alcôve par. les fentes nombreuses des volets, était un jour de fête. Bientôt une fiUe forte et vive, aussi prompte de la langue que du geste, est entrée dans ma chambre en me demandant pardon de m^éveiUer si matin. Elle s*est excusée sur la nécessité qui Toblif^eait de 'finir promptenient son ouvrage, afin d aider une de ses parentes à se remuer, c'est-à-dire à déménager.
Cette parente allait se marier, et venait de lui en^ voyer des dragées. A Lyon ce n'est pas au baptême, c*est aux épousaiUes que Ion distribue des bonbons;
il est d'usage dans les diverses classes de la société den donner aux membres de la famille et aux amis des époux futurs: ces bonbons sont renfermés dans de petites boites de carton peint. La forme de CCS boites rappelle plutôt un sarcopli.ij;»* (ju'un berceau, .l'ai accepté avec plaisir un de ces petits coffreisj il tiendra place dans le musée de mon crniitaye.
Ma jeune chambrière, tout en changeant les rideaux de mes fenêtres, qui, disait-elle^ j^isaren/ regret, ce qui signifie , dans le langage lyonnais, qu'ils étaient sales , ma appris que ce n*était point avec des dragées, mais avec des rôties au vin qu'où régalait les personnes qui venaient visiter les femmes en couche. Elle ma demandé la pennission de quitter ses groUes, ses pantoufles, pour monter plus aisément snr une chaise, s*est hâtée d*enlever quelques toiles d*araignée qu*elle a été déposer dans la boîte aux équevilles (aux ordures), et s'est retirée en emportant un bout de chevillard, île la limoge, une gojarde, et des anilles, ce qui veut dire en français un bout de ruban de fil , du coton rouge, tme serpette de jardinage, et des béquilles, qu'elle avait été prendre dans le cabinet voisin: on me pardonnera de signaler ainsi ces expressions locales ; les vices du langage ne sont pas étrangers aux mœurs d'un pays.
Fidèle aux mœurs de ma profession, les fruits,
4l6 LE DIMÀISCIIE A LYON.
lesracines, etle laita|;e, tiennent la plus grande place dans mes repas: j^avais demandé pour déjeuner des carottes, on ni*a apporté des pana/s; c*est sous ce nom que les panais sont connus à Ijyon.'Quand
on veut des carottes, il faut demander des betteraves. Pour me dédominaj^rr de la méprise, on m'a offert des ranets, nom que l'on donne ici au lait caillé, et amandé avec la feuille de laurier. On rapporte à Lyon de Sainte-Foix, village situé sur la Saône. Ces espèces de fromages, renfermés dans de petits vases de terre rouge , sont délicieux au goût.
« On se promène de bonne heure à Lyon , m'a dit M. de M**; si nous voulons voir et le beau monde et le monde utile, il est temps de partir. » Nous nous sommes acheminés vers le quai Saint- Clair. M. de M** me dit en passant devant Bellecourt: uLes personnes désœuvrées ne sont jamais les premières prêtes à paraître aux lieux où elles doivent se rendre j arriver tard est ici, comme à Paris, un des petits secrets de lamour- propre. Dans la capitale, le jour des solennités théâtrales, il reste toujours, au lever du rideau, quelques loges vides qui s'ouvrent à grand bruit lorsque les acteurs sont en scène. On y entre avec nonchalance et en causant, afin d'interrompre la pièce et de se faire regarder. Sij'étaisjournaliste,je ferais justice de cette impertinence; je tracerais, des fous et des
LE DIMANCHE A LYON. ^l'J
folles qui se donnent ainsi en spectacle, des signale? ments si fidèles qu'ils ne pourraient plus se montrer dans le monde sans faire naître le rire, et au théâtre sans exciter les sifflets et les épigrammes du papr terre. Je suis plus indulgent pour les promeneurs en retard; la petite vanité i[m les porte à se montrer les derniers ne nuit à personne et fait sourire lobservateur. Les gens qui paient à la malice hur maine le léger tribut de leurs ridicules ont droit, sinon aux respects, du moins à la reconnaissance des amis delà gaieté; sans eux on ne rirait plus en l' raiice.
La toilette et la médisance sont les deux grandes occupations de Beilecour, ou plutôt on n y en connaît pas d^autres. Avoir un état, faire partie de la magistrature, exercer quelques fonctions publiques, ce serait déroger. Les nobles du quartier féodal de Lyon vivent dans une oisiveté complète ; il est impossible de se montrer plus gentilshommes. On ne cite que deux familles qui fassent exception à Cette régies lune, issue de Jehan Belliévre, notaire royal à la place Saint^ean, vers Fan i48o; et Tantre des princes d'Albon : le maréchal de Saint- André était de cette famille. Camille Jordan, De* gérando, Delandine, l'académicien Ampère, les peintres lîichard et Uevoil, le maréchal Suchet, et tant d'autres Lyonnais qui depuis trente ans se
sont distingués à l'armée, dans Tadministration, Eimin m motucb, t. m. 97
4l8 lE DIMANCHB A LYON.
dans les scieuces et les arts, par leur bravoure, leur savoir ou leurs talents, sout tous tic race plébéienne : les choses et les hommes utiles en sortent presque tous. Ce privilège naturel vaut à lui seul tons les privilèges de convention ou itinsHiution, comme les appelle le moraliste Nleolle.
Les maris de Lyon ne sont pas renommés pour leur fidélité, et à cet é^ijard les bourgeois ne sont pas plus exempts de reproches que les nobles. Pour cenx-ci les parties de campagne offrent bien •des circonstances périllenses; pour ceux-là les soi* rées an théâtre ne sont pas sans dangers : les loges les plus recherchées sout cellés dri eeintre ; toiites sont louées à l'année et retenues lou[;-tenips à Tavance j il u'eu vieot guère à vaquer que par décès ou faillite.
La ville renferme une foule de jolies grisettes qui aiment le spectacle et la parure, et beaucoup de négociants charitables se plaisent à leur procurer les moyens de satisfaire ces goûts innocents. Cependant Tunion régne dans les ménages; les Lyonnaises ont le bon esprit de ne pas s'enquérir de ce qu elles doivent ignorer: femmes économes, mères tendres, elles tournent toutes leurs pensées vers les soins que demandent leurs maisons et leurs enfents. Le bonheur de la fomille est ici le premier devoir des femmes , et celles de Lyon s'y consacrent tout entières. Cependant elles ne se montrent point iusen-
LE DIMANCHE A LTOV. 4^9
sibies awiL plaisirs de la société ^ elles aiment les longues causeries, les rénnioas nombreases, les bals pencUot l'hiver, les fraîches parures et les modes nouvelles. Ce luxe de bon goût sfttisfiilt la vanité desTerreaux, et humflie un peu eelle de Bellecourt, où Ton est plus noble que riche, car les fortunes que l'industrie ne renouvelle pas ne tardent pas à s épuiser. Les habitants de Bellecourt se veogeut par des traits impoissants de ceux qui s*opposent en riant à l'opulence, an sot or;gueil des titres anciens, et à Tor^eil plus sot encore des blasons de fraîches dates.
La foule commenc ait à se presser sur le quai de Retz, où nous étions parvenus; je remarquai de tous côtés des femmes brillantes de jeunesse et de beauté. Les Lyonnaises sont en général d'une taille élevée ; leur teint est éclatant; Ul finesse de leur corsage ne nuit pas aux formes heureuses que la nature se plait à leur donner; mais il y a peu de ' rapport entre leur pied et celui des Chinoises. Ou attribue , fort gratuitement selon moi, aux cailloux petits, coniques, et inégaux , dont les rues sont pavées, la rondeur désagréable et Tespéce de tournoiement qui distingue le pied des femmes de Lyon,
Pendant que je faisais cette observadon, im homme d*cnviron cinquante ans, d^nne taille haute, portant le nez au vent, est passé tout près de nous.
4'ai vu le baron sourire^ c'était exciter ma curiosité^
il s'est cinprcssc de la satistaire. « Cet homme, m'at-ii cUt,€st célèbre par ses aventures {);alaates. Au temps où les cbaaoioesses de Remiremont recevaient ailleurs que dans leur chapitre les offiden de In garnison de cette place, il était lieutenant de cavalerie, et le bruit courait qu une de tes dames lui dut ravaiUa(jc d allt r passer quelques semaines dans la maison mystérieuse qu elles possédaient sur la l'oute de Vannier, et qui s'appelle encore aujourd'hui la retraite des cbanoinesses. Deux dames de Lyon ont failli se couper la fforge en son honneur. L*une d elles lui a joué le tour le plus humi* liant pour un homme à bonnes fortunes. Il se présenta chez elle au moment ou t lU; allait sortir pour une de ces affaires qui ne souffrent ni remise ni retard : il offrit son htras à la dame; elle avait aliéné le droit de le refuser^ mais sûre de sa complaisance, madame de*** pria son attentif de l'attendre sur le quai des Gélestins: tout près de là logeait une de ses amies partant pour la canipa^jne; elle avait des adirux a lui faire, des commissions à lui donner. Le docile sigisbé obéit, re{;arda patiemment couler leau de laSaône, examina à loisir le pont de l'Archevêché et le Pont-Volant; il répéta plus d*nne fois que les femmes, comme les amants, ne se quittaient jamais tant qu*il leur restait quelque chose à se dire. Enfin . madame de*** reparut; la conversation quelle venait d avoir avait rehaussé sou teint, animé ses
traits, rendu sa respiratiou plii& courte, et donué à sa toilette un ordre nouveau auquel M. de*** ne s'était pas attendu sans doute, car il en parut sui^ •pris: il se hâta de reconduire chez elle sa. belle essoufflée, et revint sVnqnérir de la dame voyageuse. De questions en réponses, de réponses en questions, il parvint à savoir que cette dame était un jeune cavalier, beau ciianteor, bon comédien, brave s'il en lut, bien fait de sa personne, et capable en fait de conversation de tenir téte à la plus intrépide causeuse. M. de*** revint chez madame de***; il était en colère, elle était encore émue; il lui jeta au nez une très vilaine parole, elle lui lanea au visage un fort beau chandelier. Alors perdant tout respect et usant du droit du plus fort, il s'oublia au point d infliger à son infidèle une de ces* corrections que les mamans les plus sévères n appli^ quent qu'aux petites fiUes et aux {];arrons en jaquettes. Madame de*** s en plaifjnit; M. de*** s'en vanta; et, comme vous le jugez bien, cette affaire leur fit à tous deux iufioîment d'honneur. »
Il y a dans la médisance je ne sais quel attrait qui captive : tout occupé de Taventure du quai des Gélcstins, je n'ai pas vu un gros homme qui s'avan» çait vers moi en regardant d'un autre c6té; nous nous sommes heurtés assez rudement pour me faire perdre l'équilibre : à mon âge un rien écarte du centre de gravité. Le gros homme est poli; tout en
432 LE DIIIARCHE A LYON.
m'aidant à me mettre d'à-plomb sur mes jambes, il ma bien a&suré qu'il m avait roqué saos dessein. « Vous pouvez Ten croire, ma dit le baron; ce pro* meneoT à laides hanches déjeune lon^enent et ne met point d'eau dans son vin^ Il donne le bras à une femme grande, belle, blanche, et leste; c'est la sienne : elle a voulu épouser un baron ; mais m échange de ce titre il semble qu il ait exi(;é dVllc le sacrifice de ces cbarmes extérieurs qui doivent être Tapanage exclusif du beau sexei cependant, comme tous le voyez, c'est lui qui en porte seul le double poids. Suivons ce couple vaniteux : nous allons bien» tôt savoir qiu? madame N**' ne va pas toujours à pied. "En ef f et jr n'ai pas tarde à l'entendre demander sa voiture du ton dont Madelon dit à Aimanzor: Laquais i voitute>nùùs tes commodités de ta conxfersation, Uu vieux coupé délabré, attelé de deux chevaux étiques et mal harnachés, voflà ce que madame la baronne appeOe son équipage.
Un homme roide et droit a traversé à cheval le Rh<^ne sur le pont de la Guillotiere. Cet homme, meilleur avocat que bon écuyer, est savant dans les matières commerciales : il donne audience à ses clients an passage des Gélestins, et va lui-même con^ snller une aimable jurisconsulte qui loge au troisième étage dune maison de la place Bellecourt.
Voici un vieux troiiliatlour qui lïiï point trouvé dans ses Soirées provençales le secret des sirvarUes et
LE DIMARCBB A LYON. 4^3
des tensons: simple correspondant de l'Institut, il prend le titre de membre de cette docte société; c'est ime petite Tsnité très excusable de la part d*uQ poète octogénaire , qui d'ailleurs est un fort galant homme.
S*il fallait ju^jer des gens sur la mine» il serait difficile d'avoir une idée avantageuse de cet homme grand, niince^ au teint olivâtre, au nez à-Iafois long et retroussé, qui parle diin ton doux, et dont le langage mielleux annonce plutôt un disciple de Loyola i|u*nn fabricant. Cependant les plus belles étofies de Lyon sortent de sa manufacture; nul nç porte à lindnstrie française un intérêt plus éclairé : le premier il a introduit en France la laine longue d'Angleterre : il a proposé au gouvernement de planter à ses frais une certaine quantité de mûriers, près de Lyon, sur la rive droite de la Saône. T^a corres-^ pondance qu'il entretient avec les iles Ioniennes a pour objet de procurer à nos fabriques des cotons. à un prix inférieur de moitié à celui qu'ik coûtent aujourd'hui, et d'obtenir pour les soies étrangères un entrepôt semblable à celui qui existe à Londres. Lyon reoferme peu de citoyens plus recomman^ dables.
« Parmi les hommes dont les membres longs et grêles n ont dans le régne animal que des analogues sinistres, remarquea»vous, m'a dit le baron» celui
qui marche seul , et sur lequel chacun jette en passant un regard de mépris et de haine ^ Cest un de
ces misérables qui , dans les temps de eolèrc , se moutrèrent disposés à servir toutes les fnr(Mirs du pouvoir. Aux jours des réactions et des Tcngeaaces il remplissait un ministère redoutable, et loin d*eâ adottdr les rigueurs il se pliit à les ag^ver. Habitué du café Casati, û à cessé de s y montrer depub qtiélques mois. Un né^^ociant, placé auprès de lui, s'en éloigna en disant : Cet homme exliale une odeur de sang.
h Tout près de lui marche en se rengorgeant un gros garçon blanc et rose. Qnoiqu*il soit an monde depuis près d*un demi-siècle, à sa mine jonflne ne diries-vons pas qu*il vient de quitter sa nourrice,
ét qu*il n'a pas encore éprouvé le besoin de recourir à Tart des l)ai l)iers? Cet orateur à voix grêle sVst marié, et n a point d enfants : les femmes n'eu sont pas surprises.
«A quatre pas de cet époux imberbe marche une femme qdi fat mademoisëlle dé*^, après avoir consenti, en face' de TÉglise, d obéir à M. N***. Cette dame ne renferme point ses àfTections dans le cercle étroit d une ville, d'une province, et même dun royaume; son grand cœur embrasse les intérêts de l'Europe tout entière. D'humeur martiale, elle préfère les militaires aux mégistrats : les Autrichiens, les Pirussiens, ks Russes^ et les Suisses, se vantent de l'avoir vue marcher sous leurs drapeaux.
Petit, maigre, lo(;eant dans le corps le plus étroit
la vanité la plus expansive ; jaloux des prérogatives de la place quil occupe autaot quun roi puisse Tétre des prérogatives de sa couronne; mais, par un honorable contraste/plein dlionneur et de ce couirage civil liiiUe fois plus rare que le courage militaire, stir-tont chez les Français, M. R*^ à quitté les fonctions judiciaires pour les emplois dans l'administratioD : c'est un véritable inallieur pour les tribunaux, où il donnait le bon exemple d'une indépendante trop rare, et dWe volonté qui ne savait céder qn^aux inspirations de sa conscience. Le peuplé de Lyon n*a point oublié ses titres au res^ pect de tous les ^ens de bien. Dans 1 émeute qui a eu lieu au sujet des dernières élections, une pierre fut lancée contre les dépositaires du pouvoir. Malgré sa petite taille et son âge avancé, M. R*** demanda hardiment à qui cette pierre était adressée. Plusieurs voix s'empressèrent de répondre : Ce fCest pas à vous; et le tumulte cessa»
«Voici encore un Lyonnais dont le mérite est plus grand que la taille : il fait avec un succès égal des traductions et des rubans , et n est pas moins bon commerçant que bon helléniste. On le trouvé souvent à Lyon dans la grande salle de Tacadémiè, et à Paris dans le beau magasin de madame Ban***. Les voyages ne sont pas moins favorables à sa santé (]ue les muses et le conmierce. Admirez comme il est fleuri!
4a6 LE DIMANCOE A LYON.
••Un peu courte, un peu f;rassc, mais blanche, appétissante, élé{jante dans sa parure et dans son main" tien, depuis que mademoiselie est devenue madame de les bords du lac de Bouqj^ei ne lui sont pas moins comms <{iie les rives da Rhône. Nos Lyonnaises ont beaucoup d'estime pour les noUes savoyards.
« La douceur du jour a enf][agé les plus sédentaires à venir sur le quai Saint-Clair jouir des derniers rayons du soleil d automne. Madame Ch*'* sort peu; cependant ses talents Font rendue célèbre : graveur» dessinateur, et nmsicienne, elle n est pas moins distinguée par son amour des belles-lettres que par son goût pour les beaux-arts. Au milieu de sa famille on la prendrait pour la sœur aînée de ses filles: jusqu'ici elles n'ont hérité que de la beauté de leur mère. »
Pariout l'éducation, la fortune, et les conditions sociales, divisent la grande famille humaine en masses séparées qui s'évitent et qui ne jouissent pas
même en commun de ce qui appartient à tous, l'air et la lumière. Le pauvre et le riche prient sur des sièges différents; sous la terre ils ne dorment point côte à côte : ce n'est qu après avoir été broyés et réduits en poussière par le pilon du temps que leurs atomes roulent dispersés et confondus, tantôt dans le sable des mers, tantôt dans ces tourbillons que le veut promène sur la surface de la terre.
Je rac livrais à ces réflexions que fait naître surtout la population des grandes villes, en voyant les canuts travefsf r le quai Satnt>Glair sans s*y arrêter, passer le pont Morand, et se répandre dans la plaine des Brotteanx, tandis qne le beau monde des Terreaux reste en-deçà de ce poiit et ne quitte (jiièrele quai (lu Rhône; à peine quelques couples, entraînés par Ja causerie et le désir de se dire de ces choses que tout le monde ne doit pas entendre, poussentils jusque sous les ombrages de la grande allée, plantée au-delà du fleuve. Moi qui ne suis pas de la ville, moi qui ne crains pas de compromettre ma difjnité d'ennite en me mêlant aux (i;roupcs populaires, j'ai entraîné M. de M'" vers les Brotteaux.
Arrivés au milieu du pont, il ma fait remarquer de ce point de vue, vers la ganche, la viUa Bissardon, dominant les terrasses qui s'élèvent en amphithéâtre jusquau point où elle a été bâtie;' les kiosques et les jolies fabriques qui font partie de cette cbarmante villa, et d autres encore qui parent la colline au bas de laquelle passe le chemin d'Herbouvillc. Sur ce chemin se trouve un des plus beaux cafés de TEurope, appelé la salle Gt^et, du nom de celui qui Ta fait btlir : cette entreprise a plus augmenté son renom que sa fortune. On assure que la construction de cette salle immense a coûté quatre cent mille francs. I^e biscliolf ou punch au vin et la bière qui s'y vendent ne procurent au pro-
LE DIMANCBE A LTOR.
priétairc qu'uti faible intcri't de tout 1 ai jjent qu'il a dépensé pour élever ( et estamiDct célèbre.
£n descendant vers la ville, le Rhône faiL le coude, et semble sortir de la masse des rochers qui l'ont forcé de rompre cette ligne droite qa*il afiecte de suivre depuis sa source jusqu'à son emhouchure. M. de M** ma tiré de la rêverie où me pIon{);eatt la contemplation de ce grand et magnifique tableau, pour me faire prêter Toreille aux discours d'un. groupe de canuts arrêtés tout près de nous. Les femmes étaient proprement vêtues ; les unes de robes de percale, les autres de robes de soie: les hommes portaient lliabit olive, la boucle d'argent an soulier, et la canne à pommeau sous le bras ; ils se complimentaient les uns les autres sur la beauté' de leur habit; C'est de mes déchets, était leur ré[)onsc à tous. Je ne concevais rien à cette phrase : M. de M** m en a donné lexplication :
Fain qu'on dérobe et qu'on mange en cat liette Vaut mieux ^ue paia qu'on cuit ou <^u on aciiète,
a dit La Fontaine.
Les fatigues du pauvre n obtiennent pas toujours une équitable récompense; trop souvent le fabricant fait entrer dans le calcul de ses bénéfices ce quil retranche au nécessaire de Fonvrier, et celui-ci cherche par toutes sortes de moyens à rétablir l'équilibre. Uu toit et du pain ue suffisent pus au ca>
LE DIMANCHE A LTON. 4^9
iiut le plus Luinble , il lui faut eucot e du linge et des habits. Si le travail le plus opiniâtre ue peut les lui procurer, il les demande à. la fraude, à la ruse. Ne mettez pas le besoin aux prises ayec Tavarice, car tout active, tonte rusée <)u*elle est, sa finesse et sa surveillance seront mises en défaut. Vous avez.beau peser la soie, calculer avec la dernière exactitude ce qu'il faut d'onces, de gros, et de grains de soie pour fabricjuer une piéoe d étoffe de la longueur et de la largeur par vous déterminées, et vous aider, dans ce travail, de Texpérience et des conseils de vos devanciers : l'ouvrier vous la rapporte ; le poids , les dimensions, rien n y manque , et cependant il ne vous rend pas tout ce que vous lui avez donné. A l'aide de substances grasses, il s'est procuré ces déchets doQt il A besoin pour acheter un babit. Ces substances, qui écbappent à votre vue, se manifesteront plus tard, quand 1 étoffe, mise en œuvre., aura passé dans les mains 'du consommateur. La couleur çrlse est la plus propre à cacher ces larcins : c'est elle aussi qui les découvre le plus tôt et le mieux.
Les déchets ue pourvoient pas seulement à l'entretien de la garde-robe des canuts j ils en tirent encore Targent nécessaire à leurs plaisirs du dimanche. Dans ce jour consacré .au repos et i la joie, les canuts remplissent les nombreuses guinguettes dout la plaine des Uiottcau.\ est scuiéc; ils y boivent
43o LE DIMAMCHB A LYON.
de la bière et mangent des craquelins, espèce de couronnes épineuses faites avec de la pâte semblable à celle des échaudés.
On a élevé dans cette plaine des montafpies rns» . ses; on y voit des Junambules et des marionnettes. Une autre partie de ce peuple ouvrier, plus embarrassée deses loisirs qnedeses travanx, va passer les Iniijjucs lieiircs du dimanclic sur le quai Saint- Antoiue, où sout exposés les auimaux féroces, et sur le quai des Cordeiiers , quartier-^énérai des sal« timlianqaesydes nains, des géants et des monstres.
Le lundi et le nuirdi de Pâques, le lundi et le mardi delà Pentecôte, toute la population de Lyon se rend à Ille-Barbe: le beau monde y court en voiture pour voir et être vu; les ouvriers y vont pour danser , et s y rendent dans de petits bateaux appelés bûchers, couverts de toiles, et qui ressem- Uent assesamibatelets des blanchisseuses de Paris. Ajoutez à ces plaisirs les jeux de boules et de quilles, et vous aures une idée complète de tous les passer temps du peuple de Lyon. M. de M** ma faitremai^ • quer quelques couples qui, à la sortie du pont Mo-
rand, prenaient à gauche pour rentrer en ville par le pont de la Guiliotièrej les amants prennent tou* jours le plus long.
Après une courte promenade dans la plaine , nous sommes rentrés en ville; des promeneurs du meil* leur ton marchaient devant nous. La dame, bien
prise dans sa taille, brune, è Toefl ardent et spirituel , donnait le bras à un de ses cousins , M. de JN***, homme sin^ilier, qui fit annoncer son mariage sans consulter sa future: la demoiselle, quoii|tte depuis long4enips mijeurei n*o8a pas le dédire ; mais on a des raisons de croire qa*elle loi garde rancune. Grêle et de taiUe moyenne , peu soigneux dans ses vêtements, et n'attachant ses haut-de-chausses qu'avec des épiugles, M. de N*** fut, comme les premiei's Homains, forcé de recourir à la ruse pour se procurer une compagne.
Deux heures sonnttent à peine, et d^a la promenade devenait déserte. i> G esl, m*aditM. deM**, le moment où Ton dine en BeDeconrt : le commerce se met à table vers trois heures; la justice et l'administralion n'y prennent place qu à cinq, et tout le monde soupe à dix. Beaucoup de ceux qui louent à 1 année les loges du ceintre^an Grand-Théâtre, dînent deux fois, la première avec leur femme. Le dimanche est à Lyon le jour des indigestions ; il est certains gourmands qui s'en donnent toute la semaine : presque toute la semaine ils dînent en ville après avoir dîné chez eux.
u Admirez Téconomie qui régne parmi nous, ma dit le baron en nous retirant; vous n*avez pas aperça une belle voiture, une seule calèche élégante. Sons ce rapport BeUeconrt ressemble aux Terreaux, et nos comtes les plus fiers de leurs titres ne di£Fèrent
432 LE DIMAfiCHE A LYON.
pas de ce bon M. G*** qui se fait traSiier par an seul cheval , condnit par un f^vos paysan , et dont la voiture ressemble à celle du vieux docteur P'". Cependant M. G"* possède une fortune évaluée à près de deux millions. ■»
Cette observation est la dernière que je ferai sur les mœnrs des Lyonnais ; demain nous quittons cette viUe, recommandable à tant d'autres titres. Le baron retourne à Paris, moi je vah à Femey.
FERKEY-VOLTAIRE. 4-^^
K*ijBa. [Soo&omaB 1819.]
Cb (nad bomau lîcttl k mOiro entre U more et h divinité : inférieur à ecll»ci »
il en n ^de uM de Fentre.
C'est en appliquant à Voltaire cette pensée de iiéuéque qu'on en reconnaît la vérité; j'ajoute qu'après avoir défini ce mot de grand homme, les aonales du inonde nous offriraient difficilement 1 occasion d*en faire un aussi juste emploi. Si, pour mériter ce titre, il suffit d*avoir fait preuve de couia[;e, de talent, de^^énie même; sll suffit d*avoir ravagé la terre, d'avoir conquis des royaumes ou (j[0uvemé des états, Voltaire a beaucoup de rivaux; mais si Ion réserve cette qualiBcation de (;rand bpmme pour ces êtres privilégiés qui ont été à4afbis la gloire djs leur pays, Torgueil de leur siècle, et rhonneur 4e rhnmanité ; pour ces génies bienfaisants dont chaque jour a été marqué par un grand service rendu à leur patrie ; pour ces esprits de lumière dont la parole sublime a dissipé autour d'eux les
EbMlTB Ui VilOTl>CS, T. III. a8
434 FEBÎIET-VOLTAIIIE.
ténèbres de Terreur j pour ces maîtres de la pensée qui ont si prodigieosémeiit agraodi sa sphère et reculé ses limites; pour ces hardis novatears qui ont vengé la religion des superstitions qui la déshonorent, et de rintolérance qui la fait haïr; en un mot, si l'on ne doit honorer du titre de grand que l'homme qui a su rcuiiir en hii seul, et au phis haut degré, le génie , le talent , la raison , le courage , et la vertu , je ne trouve dans les annales du monde qn*nn seul homme auquel la définition de Sénéqne soit par^EÛtement applicable, et cet homme c*est Voltaire.
Cette réflexion suffirait peut-être pour motiver la brusquerie de la résolution qui me détermine à passer des bords du Rhône aux bords du lac Léman; la lettre suivante achèvera de mettre le lecteurdans le secret de cette excursion improvisée.
« Vous parcourez en ce momient les bords du Rh6ne, monsieur l*Ermite, et votre philosophie y recueille des cris plaintifs que les échos de ses rives ont si douloureusement répétés ; c'est à Tami des hommes, c est sur-tout à l'ami de la patrie et de la vérité qu il appartient d élever la voix et d'imposer silence aux fureurs des partis : n*en doutez pas* vos écrits resteront gravés dans les cœurs français.
«iMais,ilans un voyage qui vous rapproche de lliabitation, ou plutôt du temple d*nn demi-dieu , ne viendrez-vous pas rendre hommage à lombre honorable du défenseur des Calas, des Sirven, des
Labarre, des Lally? Vous que la France aime à
compter au nombre de ses meilleurs citoyens, n'irez-vous pas à Ferney, dans ce lieu d'où s'éleva la voix céleste qui affraDchit les serfs du Mont-Jura; d où partit le foudre qui brisa dans les mains des moines de ^ain^Claude le sceptre liéodal dont le monarque Ini-méme s*était dessaisi?
«Qui sait mieux que vous que cette çloire da philosophe était associée dans Voltaire aux plus beaux lauriers du poète, et que toutes les muses s'étaient disputé l'honneur de tresser sa couroime? Accourez donc, ermite Toyagem*, venez retremper Totre ame et votre esprit au foyer de Voltaire 1 venez nous entretenir de ce bienfaiteur de lliumanité qui créa une ville pour les proscrits , qui combattit le fanatisme pendant soixante ans, et qui finit par écraser l iufame.
« Ub iiaiNtaiit des bonis do lac.' « A. Bi. »
Les Suisses ne peuvent entendre le ranz des vaches sans brider du désir de revoir leurs montagnes; le nom de Femey a sur moi la même influence: je
ne puis l'entendre prononcer sans qu'il réveille dans mon ame le souvenir de Voltaire, et toutes les pensées qui s attachent à ce nom immortel ; aussi n'avaisje pas achevé la lettre que je viens de transcrire, que ma pointe sur Femey était résolue : dès le lendemain j*étais en marche.
436 FERNBT-VOLTAIRE.
De Lyon à Ferney , n^aî rien vn me ma ronte :
l'esprit pirocLupé d une pensée unique, poiidant deux jours la terre se borna pour moi au pays de Gex, et ses habitants à un seul homme.
J ai déjà dit piusienn fois que depuis ma pins tendre jeunesse jnsqn*à TAge extrême où me voilà paiw venu ) j ai tenu très exactement le journal de ma vie; c'est le seul livre que j'emporte avec moi dans mes coinses, et, toute vanité d'auteur à part, celui que je consulte avec le plus d(; fruit et déplaisir: pouvaisje manquer d y avoir recours en pareille occasion ?
Mon père, qui ma légué son admiration ponr le grand homme par excellence, faisait tous les deux ans le pèlerinage de Ferney: il m*avait juromis de m*y conduire quand je saurais par cœur la Henriade et les Dificotirs philosoj^hiqucs ; il me tint parole en 1776, Taunée niênu* où je remportai le premier prix de version à l'université. Au moment de revoir les mêmes lieux après tant d'années, je suis curieux de comparer mes impressioiis à un demi-siicle de distance ; j*ouvre donc mon journal sous la date du 25 septembre, et je lis:
VOYAGE A FERNEY EN 1776. — 22 septembre.
Nous arrivons à Ferney; je suis frappé de la propreté , de Télégance de ce joli village. « Il y a seize ans, me dit mon père, que je Tai traversé
pour la première fois en allant à Genève ; il n y avait alors quWe douzaine de chaumières où laii- Kiiissaieiit quelques malheureux: aujourd'hui vous y voyez cent viD|[t-deux jolies maisons entourées d*arbres, occupées par autant de familles industrieuses, et renfermant une poj)ulatioii de douze cents habitants; tout ici respire 1 aisance et le bonheur: ce bonheur est Touvrage de Voltaire.
tt Vous allez le voir,.mon fils, ce vieillard dont la renommée remplit aujourd'hui le monde, et dont la mémoire se perpétuera d*âge en âge au milieu
des bénédictions de la postérité vous allez le
voir , et ce moment ne sortira jamais de votre souvenir. «
Nous quittons la route de Genève, et nous sui* vons une avenue de tilleuls qui nous conduit au château de Femey : avant d*y entrer, mon père me fait remarquer, en avant du mur d*enceiate, deux
petits édifices placés à droite et à gauche de la grille; 1 un est l'église, avec cette inscription, Dco erexit Voltaire, et lautre la salie de spectacle. J*avais fait part à mon père d une réflexion que ce rapprochement me suggérait «il n'a pas eu le temps de me répondre: nous entrons dans la cour, où je remarque avec surprise que nous passons entre deux haies de jeunes gens en uniforme vert et ronge, qui suititnlent eux-mêmes eu riant, Gardes-du coqis de Foliaire,
438 PERNET-TOLTAIRE.
Ce n était pas à nous qu'on rendait ces honneurs, mais à ud illustre voyageur dont la voiture précédait la nôtre : j'ai su un moment après qae c était > le prince de Hesse-Darmstadt.
Après avoir traversé nn vestibule de forme octogone, décoré de quelques statues, un valet de cliambrc nous introduit au salon , où nous trouvons réunis madame Denis, deux jeunes demoiselles» et quelques étrangers dont j'ignore encore les ndms.
Mon père a été reçu par madame Denis comme une vieille connaissance; cette dame m*a comblé de caresses, et poar la première preuve d'aflection elle m'a permis d'aller courir dans le jardin et dans le villa{;c en attendant riicurc du dincr, où son oncle devait assister ce jour-là par extraordinaire.
Madame Denis, en m*accompagnant dans la cour, m*a confié à un jeune homme appelé Mignolet, qui commandait la compa^jnie verte des gardes-ducorps*.
* M. Bligîiolct est, de tontei les personnes que j'ai Tuet ft Fcrney CD 1776, la seule qui vive encore: il est étabU, à. Tépoque où j'écris, dans la rue Helvétios, k laquelle on a rendu depuis deux ans son vieux nom de Sainte-Anne ; il côntinne i cieroer hooorablement la profession d*borlo|ser. Cest une particularité bien remarquable dans la vie de oet estimable artiste-qne ses relations avec Voluire et Mirabeau : témoin de la mort de ces .deux ^nds bommes , il les assista l'un et l'autre à leurs derniers moments, et le rultc d'amour et de reconnaissance qu'il paie encore à leur mcmoire bonore à-la-fois son coeur et son caractère.
FERKEY-VOLTAIRE. 4^9
Pendant notre promenade, mon jeune gnide m*a appris qae c'était aujourdlmi grande féte an
château: M. de Trudaine, arrivé à Fcmey la veille au soir, en était le piiucipal objet. M. Mignolct m'a d abord cooduit sur la terrasse ; le temps était soperbe : j*ai pu distinguer la cime du Mont-Blanc, qoi s*élevait au-dessus des légers nuages dont Thorîzon^ait parsemée
Après avoir parcouru le jardin dans tous les "SÎMis et fait deux fois le tour d'une longue allée de peupliers qui n'a pas moins d'un j^^rand quart de lieue^ nous sommes venus nous reposer sous un berceau de charmille où M. de Voltaire vient se promener quand il se décide à quitter sa chambre; du côté de la campagne on y a pratiqué, dé dis-* tànce en distance , de petites ouvertures dans le feuillage, à travers lescpielles on découvre un paysage enchanteur. Uicn de plus joli cpie le village; nous lavons visité maison par maison, et il n'en est pas une où je n*aie entendu bénir Fadorahle vieillard qui a ressuscité Tège d or sur le petit coin de: terre où il achève sa vie..
Dans la maison du chef de la fabrique d'horlogerie que M. de Voltaire a fondée à Fcrncy on lit ces vers, gravés sur le marbre, au-dessus du buste du seigneur de Ferney :
« J'ai fait un peu de bien, c^est mon meilleur ouvrage; « Mon s^onr est charmant, mais il était sauvage.
44o FERNEY-VOLTAIBE.
u Depuis le {jrn ml «dit, muet, inhabité, ti Ipnoré des liuin.iiiis diuis sa triste beauté, •< La nature y mour;tit : je bii portai la vie; H .l'osai ranimer tout. Ma jx iiible imlustrie « Hassembla «l("> colons par la misère èp.ii s; «J'appelai b's métiers (jui pn-n'-di'iit les arts; 41 Kt, pour mieux cimenter notre utile entreprise, u J'unis le prutcblant avec ma sainte Eglise. »
Ces dix ven renfemieot rhbtoire entière de Fer^ ney.....
J*allais visiter la manufacture de terré cdmmune, éf^alemcnt fondée par M. de Voltaire... La docfaë
du (liin r me rapjx llc au L'ijatoau.
On se met à table sans atleudre le maître de la jmaisou : j étais place CD tre mademoiselle Corneille ' et mademoiselle Reine de Varicourt * . Cette dei*nière est charmante; die n*est ici qué depuis quelques mois: le lendemain de son arrivée, M. de Voltaiiie ra]){)( la 6e/ie et bonne; le nom lui en restera.
Les aufi'es roiivives étaient M. de Triidainc, le prince de Iksse, M. Vaniérc, premier secrétaire du groud homme j M.Luçou, musicien et secrétaire en
* On sait que Voilure maria depuie et dota de quaUv^vingU dix nillc fiaocs cette nièce dn grand Corneille.
' Depuis, madame la marquise de ViUettc, surnommée par lui belle et boune , et ilutée de cinrpinnto mille ériis. Cette dame est morte rnnnécdcrnièi'e,el ic nom de son iUusUe bienfaiteur échappa de ta iwuclic avec son dernier soupir.
FERNE Y- VOLTAIRE. 44 >
second; le père Adam, nn ministre protestant de Grenève, M. Meister * de Zurich, mon père, et moi.
Mademoiselle de Varicourt avait derrière sa chaise un domeslique iioiimié Morand'; je ne veux pas oublier le nom do cet homme si recommaU' dable par son attachement à la personne de son maître.
Pendant tout le dîner il n a été question qne du spectacle touchant dont le château de Femey avait
été le théâtre le dimanche précédent.
De temps immémorial, le pays de Gex était écrasé sous le poids énorme de l'impôt du sel ; l'impôt sur le tabac n était pas moins onéreux: M. de Voltaire, après plusieurs années de soins, de démarches, et de réclamations, est parvenu à racheter ce double droitdeses propres deniers. Les habitants de la campa(jne ont rerii avec des transports de reconnaissance un hienfait qui avait pour résultat de leur procurer à deux sous et demi le sel qu'ils payaient treize sous.
Dimanche dernier une dépiitation de tous les villages du pays de Gex , sons la conduite du doyen d âge , est arrivée au bruit des tambours et de la
* Ami de Diderot, et antear des Lettres wr fimm^imOitm.
' Il snivit Voltaire là Puis; et, pour ne pas s'en «éparer même après sa mort, il employa le reste de sa rie 4 sculpter en ivoire des portraits de Voltaire, t|u'il vendait dira le portier de rhàtel de luette, où il avait me chambré.
443 FERMEY-VOLTAIRE.
musique; tonte la popiilatioa de Ferneylai servait de conèf^e: trop nombreux pour être introduits dans le château, M. de Voltaire est venu les recevoir sur le perron.
M. Vaoière, eu racontant les détails de cette touchante solennité, a arraché des larmes de tous les yeux. La harangue de 1 ancien du pays avait été terminée au milieu des cris de vive Voltaire! En la répétant mot pour mot, M. Vanière excitait les
mêmes ncclainations de la part des convives
C esi en ce momcQt que M. de Voltaire est sorti de sa chambre.
Tout le monde s est levé.... Le prince deHesse était le plus près de lui, mais M. de Trudaine a obtenu son premier hommage: » Salut, avant tout, au ministre citoyen, lui a-t-il dit en lui tendant les
bras; j'aurais été fâché de mourir sans voir cette merveille. »
Ensuite il s'est approché du prince alicmaDd: «Soyez le bienvenu, monseigneur, tout hérétique que vous êtes; si vous êtes un pécheur endurci, frère Voltaire priera pour vous; si la grâce vous touche, père Adam est là pour vous convertir.
"Pour vous, (lit -il en embrassant mon père, maudit esprit de la famille d llelvétius, je ne désespérerai point de votre salut aussi long- temps que vous aurez foi à mes reliques. »
Mon père m*a présenté au grand homme, qui
FEBNET-TOLTAIBE. 44*^
m*a regardé avec beaucoup d'attention... J*ai pleuré
en lui baisant la main. « Il y a qur lqiie chose dans ce co ur-là, clit-il. — Je le crois bien, a répondu mon père; c'est là qu'est sa mémoiie; il vous sait par cœur. »
M. de Voltaire alla prendre place entre M. de Tmdàine' et mademoiselle de Varicourt: j épiais toutes les paroles cpii sortaient de sa bouche; j*ai
rcicnii souvent, sans les comprendre, plusieurs traits qui lui sont ccbappés dans une conversation qui clian<jea vingt fois d'objet : je les transcris le soir même dans mon journal.
N — Ce n'est point des Hibemois, c'est de nos Françab qu'il faut dire :
Gens tntione fwrcns et mentes posta chimœris.
—Heureux abbé de Senones ! il nie demandait un jour des nouvelles; je lui dis que madame de Pompadour était morte : Quesi-ce que madame de Pompadour? m*art4l répondu.
— ^Torc, tu crois en Dieu par Mahomet; Indien, par Wisnou; Chinois, par Folii; Japonais, par Xaca : eb! misérable, que ne crois-tu en Dieu par toi-même?
— Nos savants d'Allemagne sont comme les étoiles du pôle ; ils marchent toujours et n'avancent jamais.
— Oui, sans doute, Corneille s'affaiblit en vieillie* sant \ le plus beau soleil n'a-t-il pas son crépuscule?
... Je les bais (les fanatiques) , je les méprise; il y a soixante ans que je le répète, et je moarrai sur mon opinion.
— La vérité, pour être ntlle, a besoin d*UD grain
de nicnsoiifre; l'or pur ue saurait être mis eu œuvre sans un }>ou d alliag^c.
— Ce fonde Pascal est quelquefois sublime; mais le plus- souvent il obscurcit la question : c'est le géant Gacus, qui vomit des torrents de fumée quand Hercule le presse.
— On a admiré ce vers, que le Dante a placé sur la porte de l'enfer :
Xoictafe j^peronsa voi eh* infrate.
Mais ne conviendrait-il pas également au paradis?»
Le prince de Hesse lui demandait pourquoi il n*était pas retourné en Prusse pour y reprendre
des effets précieux qu'il y avait laissés: «Ulysse, rcpoudit-il, ne retourna pas dans l'autre du cyclope pour y prendre ses habits. »
« — .T'ai ouï dire au duc de Brancas qu*après la bar taille de Ramillies LoubXiV s'était écrié: «Est-ce que Dieu aurait oublié ce que j*ai fait pour lui? »
— Sublime majesté, hier on vous parlait à genoux; aujourd'hui vous avez une indi{];estion, votre médecin vous saif^ne, votre j«'.->uite vous confesse, vous mourez, on jette quelques pelletées de terre sur votre royal cadavre, en voilà pour jamais.
FEBKEY-VOLTAIRE. r 44^
— Je suis comme le Jbrmicaleo,}e m^enterre ici povr prendre des mouches. » .
M. de Voltaire s'est mis à table et na point mangé : depuis quelques années il suit un réf^ime
particulier dont il ue s'écarte jamais, il prend une tasse de café à onze lieures, le matin, mange une panade à deux heures, et une ailii de volaille froide à dix heures et demie du soir. •
iiprès diner on est rentré au salt^n, où se trouvaient réunies pluâeurs personnes* de Genève et des environs. M. de Trudaine a été Tobjet de tous les hommajjes, et mademoiselle do Varicourt lui a adressé, avec hcaucoiij> de f[race, des vers que M. de Voltaire ^venait d'improviser. Je regrette de ne les avoir pas retenus.
Mon père avait parlé de jna mémoire, et de mon talent pour la déclamation; M. de Voltaire a vonln m'entendre.
Au ({raud étonnement et à la grande satisfaction de mon auditoire, j'ai récité la mort dt Cvligni, le premier acte de Brutus, et successivement les morceaux les plus remarquables des œuvres poétiques, qui m*ont été indiqués par mes auditeurs , j*ai reçn les compliments et les félicitations de toute rassemblée, et pour comble de bonheur j'ai été embrassé par M. de Voltaire et par mademoiselle de Varicourt.
La nuit venue^ nous avons été jouir sur la terrasse
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du spcrtaclo de rilliiniination du château, et (l«i feu d'artifice, que le jeune Migoolet et M. Yanière avaient préparés.
Après le ha. d'artifice on a dansé} les jeunes filles et les jeunes garçons du village étaient invité an liai, dont lé capitaine Mi^nolet était encore 1 ordonnateur: M. Luron, le second sccriétaire, et un ménélrier de Genève ci)inj)osaient rorcbcstre.
M. de Voltaire a beaucoup ri en me voyant danser le menuet avec madame Denis : il a prétendu que ce tableau lui rappelait celui d'Olben. Fort heureusement madamê Denis n a point entendu.
11 s*est retiré à onze heures, et le bal a dnré jusqu'à trois heures du matin.
Nous devions partir pour Genève à sept heures; je me suis couche sur un canapé dans le salon, et à mon réveil j'ai eu le temps d examiner les peintures dont cette pièce est décorée :
Sur un des panneaux à droite de la porte d entrée, un tableau représentant des Amours endormis.
Sur le panneau à gauche, pour pendant, la Toi» leltc (le Vénus.
Mon père dit que ces deux tableaux de l ecolc italienne sont à peine an-dessus du médiocre , et qu ils peuvent néanmoins passer pour des chefs-d'œuvre à côtédeFi^/iotAéosequiiSe trouve aurdessus delà porte du fond; ce dernier tableau représente Voltaire reçu par Apollon au temple de la Gloire; la iaïuille
de Galas et Timpératrice de Bnsste raccompaj^ncnt :
de.S{jtMii(S (OUI Diiiu'iit le poète pliilosophe pendant que les fin ies fla[jel!ent les auleiu's des Trois siècles, de ï Apologie de In Sainl-Barthélcmiy des Erreurs de Voltaire, et de (Année iitléraire. Ce tableau est de linYeiition de madame Denis, qui Ta fait exécuter Tannée dernière pour la féte de son oncle, par un peintre ambulant.
Je suis parti à mon fjrand re(jr<;t sans avoir vu la chambre à couciier de M. de Voltaire.
yOTAGE A FERNET. — t823.
Après un demi-^écle je revob Ferney, et telle est la fraîcheur de mes souvenirs, que je reconnais
et que je nomme à njon jeniie compagnon de voyage les moindres objets qui s'offrent à mes yeux.
Le village a conservé quelques traces de son ancienne splendeur, mais la population en est réduite de pins de moitié.
. Les possesseurs actuels du château, de la femiUe de ceux à qui Voltaire avait acheté cette propriété
seiffneuriale, accueillent les étrangers avec une extrême complaisance : ils ont mis à nos ordres un domestique spécialement chargé de faire voir aux voyageurs la partie du château , c est-à-dire le salon et la chambre à coucher, â laquelle il n a pas été fait le moindre changement depuis 1778.
En effet j*ai trouvé le salon tel que je Vavais laissé quarante-cinq ans auparavant; j ai reconnu la tapisserie rouge, la vieille cheminée chai(|ée de dorures, et jusqu'au canapé sur lequel je m'étais endormi à la suite du bal donné en rhonnear de M. de Tnidaine. Si le temps n*a rien ajouté au mérite des tableaux qni décorent cette pièce, dn moins a*t-il beaucoup augmenté leur valeur : on m'a assuré que le propriétaire actuel eu avait refusé uue somme considérable.
La chambre à coucher, que je n avais pu voir à mon premier voya0ey est littéralement dans le même état où elle se trouvait le jour où le monarque du monde littéraire quitta Femey pour venir à Paris trouver le triomphe et la mort ; rien n a encore été chan>5é ni à lameublcnicnt ni im ino à l'arrangement des meubles j en voici la descriptiou et i mventaire :
Cette chambre est un parallélogramme de quinze pieds de long sur douze de large : parquet en bois , lambris à hauteur d'appui, tenture damassée bleue et jaune; lit en bois de hêtre non peint, couverture
d'indienne imprimée dans le gcnnî des dessins de caclieniires; rideaux de lit comme la tenture, déchiquetés à coups de ciseaux par ceux qui sont venus visiter Femey et qui ont voulu emporter quelques reliques du patriarche de la philosophie : main* tenant on ny peut plus atteindre: une table de
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nuit en bois indigène; un fauteuil et six chaises eu voleurs vert, plusieurs cannes dans un coin de la chambre près delà tete du li t. Les portraits qui orueut cette chambre y sont placés dans l'ordre suivant:
I* Portrait de Le Kain entre les rideaux, frappant par sa ressemblance en laid avec notre admirable acteur Talma,
1° Sur le même panneaii, à droite du portrait de TiO Kain , celui du grand Frédéric, remarquable par la vivacité du coloris.
3** £n pendant au portrait du roi de Prusse, sur le même panneau à gauche, le portrait de Voltaire à Fàge de quarante-cinq ans.
4" En face du lit, sur un des grands côtes, le portrait de madame Du Clidlclet.
5** Ëa pendant du côté opposé, le portrait de Cath€rine4a'-Grandej brodé en soie par un nommé Lasalle, et présenté à Voltaire par Tauteur.
Une cheminée de marbre blanc, de forme assez gothique:
Vis-à-vis, une espèce de cénotaphe au-de>sus duquel est écrit : Mes mânes sont consolés, puisque mon cœur est au milieu de vous; et sur le cénotaphe même : Son esprit est par-tout, et son cœur est ici. Ce coeur n*est plus à Femey ; madame de Villette a enlevé ce trésor dont el-le connaissait tout le prix.
EnMiiL ty PBoviscE, t. m. 19
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La table <\c marbre qui portait celte inscription a été brisée par des Aulricbiem! Les barbaresl quoi! ils u ont pas laissé le temps exercer leotement ses ravages! Les Français, en Espagne, ont respecté le village du Toboso en rhonnedr de lliistorien de Don Quichotte; et ces vandales' enrégimentés nont pas respecté le mouuinent consacré à la (gloire de Voltaire!
Entre le cénotaphe et la porte se trouvent trois cadres au-dessus les uns des autres: le plus élevé renferme im joli portrait en pastel, représentant la blanchisseuse de Foliaire peinte én vierge.
Au-dessous, le portrait gravé du papeClcmc.ulXIF, et sous la gravure uu autre portrait au pastel et non moius remarquable que le preniiei-, représeutant le petU Bamoneur du château, enfant dune figure charmante.'
Sur le côté de la chambre qui fait lace, au lit, plu* sieui s gravures dans Tordre suivant:
A droite. Au centre, A gauche.
THOMAS, LFHîMTZ, d'aLKMHKHT,
UELVÉTIDS, MAiRAT^, LE DUC DE CUOISEUL,