‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 10 (volume 3)Chapitre 5 sur 40 · LA SEMENCE TÉLÉGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

LA SEMENCE TÉLÉGRAPHIQUE

De lOOtM le« béiri rerocri , la plat <!ail|>erca||l MtllMNmae enivré de l'eiprit dr faciioa.

VOLTAIRB.

• u.To soi lais (lu collr({C de T^yon, où j avai^ été élevé, lorsque la première loi dappel aux armes fut publiée en France: je dus partir comme soldat dans un de ces corps quon appelait alors balaiUons de .vobntaires, bien qne Ton n eût consulté la volonté d^ancnn de ceux qui les composaient; mais les danjrers de la patrie, menacée par rinvasion étrangère, et riiyimie marseillaise, tenaient lieu de vocation et d'ardeur guerrière à ceux qui se sentaient nés ayec des inclinations plus pacifiques. J'étais de ce nombre : je fis mon devoir; mais il fallait faire pins alors pour être remarqué, et je restai dans les rangs obscurs des com{)a(;niesdu centre. Les fati{[nes, les infirmités, quelques blessures, affaiblirent ma ponstitutiou; je fus reformé en Egypte à la suite-

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d^unc ophtalmie. Je revins aux lieux qui m avaicut vu naître.

« Uélas ! je n y arrivai que ponr recevoir la bénédicdoD et fermer les yeux de mon vieux père. Il s*ëtait remarié tard, et laissait plusieurs enfants en bas âge ; je me trouvai le cbef de la famille. Le ciel

bénit mes efforts et mon coiiraf^e; jclevai mes frères. Nous cultivions en connnun 1 iierita^jc paternel, et nos travaux réunis avaient accru notre fortune ; elle était grande, puisque nous ne desirions rien de plus. Quelques mois, quelques hommes ont tout renversé, tout détruit ! "on ne verra plus couler que des larmes , on n'entendra plus cpio 'des san{jlots sous le chaume qui rcteutit si loug-temps de nos chants fraternels.

« Obscurs habitants cVun villa{{e, paisihlespossessenrs dW champ dont la richesse était le fruit du travail, qu'avions-oous à redouter des bouleversements politiques? Nous ne' tardâmes pas à rapprendre.

« Dans une forêt appartenant à Tétat, un de ces hommes revenus avec letran^^er, et qui se désignaient eux-mêmes sous le titre inconnu d'anciens seigneurs, possédait quelques enclaves, où son garde> chasse prétendait sans doute avoir droit de vie et de mort; car il tua d*un coup de fusil un pauvre homme qu il surprit ramassant quelcpies débris de buis mon, Oa déféra le crime à la justice: un destin

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biea fatal vonlut que mes frères et moi nous eussions

été témoins du meurtre; nous fûmes ,ij)pelés, et nous balançâmes d'autant moins à nonnucr le coupable, que loin de s en cacher il semblait tirer vanité decetassassinat. Arrêté par ordre des magistrats^ cet homme fut dès le lendemain mis en liberté: on en fut plus affligé que surpris: ces faits se passaient an mois de novembre i8i5. Mais quelle fut Itndi(^nation publique lorsfjue, le jour patronal de la fête de la commune, on vit arriver un détachement de soldats chaînés darrêter, d'enchaîner deux à deux, et de conduire à Grenoble les témoins qui mfaient eu h nuilheitr de voir commettre un crime! On ne nous mena pas à la ville, mais dans le château même de celui dont le garde avait assassiné notre malheureux compatriote.

« Le cachot féodal dans lequel nous fûmes provisoircmeut enfermés n avait pas servi depuis ia révolution, et les outrages du temps n avaient fait qu'ajouter à rborreur et an dégoût qa*il devait inspirer dans son état primitif. Pour redoubler les angoisses de notre position, le hasard voulut, car il m'est impossible de voir dans cette circonstances une intention cruelle, le hasard, dis-je, voulut que Fon donnât cette même nuit une fête auchâteau^ et que les éclats de la joie, le son des instruments ^ et jnsqa*anx pas des danseurs, arrivassent jusqu à notr^ oreille. Cest pour apaiser les remords des

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bourreaux que Ton parle sans cesse du calme de Tinnocence : nos cœurs , exempts de crimes, n*eo étaient que plus dévorés de craintes, que |»Iii8 en» flammés de colère et d*lndi{;nation.

« Le juge qui nons interro{;ea le lendemain n*aviUt point son caractère et la majesté des lois jusqu'à dé* clarer crime la déposition en justice de ténjoins ir* réprocbables; il reconnut notre innocence et nous rendit la liberté.

« Peut-être croyez-Tons que le garde^cbasse âstassm fut satisfait des himiiliations, des avanies à'uaé seule journée; vous connaissez bien mal ces maîtres et ces valets du bon vieux temps. La semaine suivante on produisit je ne sais quels procès-verbaux dressés par les confrères du meurtrier contre deux de mes frères. Ils furent arrêtés de nouveau, jetés en prison, et n*en sortirent trois mois après qu'eb vertu d*un jugement rendu sur llntenrention du seigneur, à qui le tribunal accorda une indemnitéde trois cents francs. Les frais de la procédure se mon*» taieut à plus de mille francs; nous épuisâmes toutes nos ressources pour les payer. Un mois après, de nouTeauz mandats d*arrèt furent lancés contre mes malfaeiureux fbères : ils se cachèrent; mais, apprenant que leur fîiite servait de préteite pour accabler la commune du poids d*nne garnison qui devait y rester aux frais des babitants jusqu*à ce que mes frères eussent été arrêtés , ceux-ci vinrent deux-

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mêmes présenter aax fers qui les attendaient leur»

mains ^encreuses. Mais la haiuc elle-même a ses heures de lassitude : aucune cliar{^e ne s'élevait contre eux; après une tittUième détention de quarante-deux jours, on les renvoya sans autre forma* lités. Enfin le même toit nous voyait réunis; nous avions repris nos travaux avec d*autant plus d*ardeur que nous avions de (jurandes pertes à réparer. La terre arrosée de notre auvuv se montrait [)lns fertile, et cliaque jour nous allions tour-à-tour vendre à la ville les fruits et les légumes qu'elle produisait en abondance.

il Le 4 mai, jour à jamais funeste, ouvrit pour nous une source de larmes, que pourra seule tarir la mort du dernier de notre malheureuse famille. Grêlait le tour de In aiicois et de Jcnii de se rendre ;\ la ville : ils arrivent sous les murs de (irenohle au moment où fuyaient de toutes parts, poursuivis parles troupes de la garnison, deux ou trois cents insensés que des provocateurs perfides étaient parvenus à .égarer, au point de leur faire croire qn*avec des b&tons, et quelques mauvais fusils dont ils étaient armés , ils pourraient prendre d'assaut une ]ilace de guerre dont les remparts étaient hérissés de canons, et que défendait une garnison suffisante; extravagance plus digne de pitié que de colère.

« Mes frères ,qui n*avaient aucune raison de fuir, tombèrent aisément aux mains des cavaliers qui

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parcoaraient la plaine: ils voularent s'expliquer; on ne les écouta pas : saisis, confondus avec les

paysans pris les armes à la iiiaiu, ils fuient jetés daus les luènics cachots.

« IjC bruit de ce fatal événement parvint en quelques heures au fond de nos villages, grossi par la peur et le mensonge: aux premiers mots, je piuv» je me hâte, et j*entre dans la ville. La terreur est peinte sur tous les visages ; je crains dtnterroçer , on n'oserait nie i-cpondrc; je l etoiirnc au villafjc, mes frères n'y avaient pas reparu ; je reviens à Grenoble avant que les ])ortcs ne se referment, et j'y reste jusqu'au jour où la cour prevôtale commence ses terribles fonctions: je pénétre dans la salle ; quatre accusés sont sur les bancs, mes frères ne sont pas du nombre: trois de ces malheureux sont condamnés à mort.

« La couà' prevôtale ne pouvait suffire à 1 impatience de quelques lioniines, une commission purement mihtaire est établie : trente individus y comparaissent, Jean et François en fesaient partie; Tun venait d'achever sa dix-huitième année , et Fantre touchait à peine à sa seizième.

« Onze heures sonnent : la séance commence. Le rapporteur fait de l'affaire l'exposé le plus succinct, en s'excusant sur le peu de temps qui lui avait été accordé pour en multiplier les enquêtes nécessaires; sans doute il va condnre par la demande de quel*

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