SENTENCE TÉLÉGRAPHIQUE
eachot? comment ponirài-je pénétrer jusqa*à eux?
«Je sortis ivre de désespoir. Grenoble ne manque point de citoyens généreux ; et cependant le nom d'aucun être sensible ne se présentait à imoq esprit. Je me trouvai, sans savoir conimeut j'y étais arrivé, devant la maison de M. Th... : ce nom, si donx à rinfortone, si cher an patriotisme, me rendit toute ma confiance; j*entrai brusquement : « Monsieur, lui dis-je en tombant à ses pieds, ayez pitié de nous! on va tuer mes frères; qu'ont-lLs fait? leurs mains sont innocentes conmie leur cœur; ils u étaient chargés, en approchant de la ville, que des fruits de nos veiig;ers: sauvez des malheureux^ des enfants qui n ont janiaû fait de mal à personne, w Le bon M. Th... me releva, et mêlant ses larmes aux miennes: «Brave homme, me dit-il, rappelez vos esprits; le calme est nécessaire... — Le calme, monsieur !... et mes frères vont mourir!... » Je posai sur mon front brûlant des linges trempés dans Feau gkcée, je rafraîchis mes mains en les faisant glisser sur le marbre des consoles. Rassemblant en • suite le peu d^idées et de souvenirs qui me restaient, je fis en quelques mots à M. Th... et à son diurne ami M. Alp. P..., qui se trouvait présent, le récit de notre déplorable histoire. Ces deux excelleatâ citoyens me prodiguèrent des soins et des consolations; une seule put arriver à mon cœur : i*antorit6
avait sursis à Texécntibn du jugement de mes frères; Baiimn tBOfuraiyT. m. 3
34 SENTENCE TÉLÉGiiAPUlQUE.
le. tribunal était convoqué' de nouveau; un avocat * célèbre s*était déclaré leur défenseur, et déjà sa voix
éloquente s'élevait en faveur de ces jeunes infortunés. ■ u M. Th... ne doutait pas que Jean et François ne me fussent rendus dès le soir même. U sortit pour âljcr à la salle d'audience, où il ne me permit pas de raccompagner; bien certain, me disait-il, de remettre avant une beure mes frères entre mes bras.'
«En effet, aii bout d^nne beure, au bout d'un siècle, il reparut; il était seul!... seul!... «Us sont' sauvés , )• nie dit-il en entrant ; mais sa voix u avait point cet accent de coaviction qui rassure : « Les juges ont, à l'unakimité, reconnu Chuiocence de Jean et de Françoii; ils ont décidé que vos frères seraienty àuec cinq autres condamnés, recomnumdés à h cté^ menée du monarque, n
« Si mes craintes n étaient pas entièrement dissipées, elles étaient moins vives. M. Tjj... me reujit la permisùon quil avait obtenue pour moi de passer chaque jour une beure dans la prison oik mes frères devaient attendre leur grâce.
« Je m y rendis en quittant notre bienfaiteur. De>' pnis six jours que nous étions séparés, queb ravages la douleur avait opérés sur eux! Je les trouvai couchés sur la paiUe: je n'essaierai pas de vous peindre cette première entrevue ; tant de bonheur et de tristesse, tant de crainte et d'espérance, tant dé sentiments déUdenx et pénibles! le cœur suffît i
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toutes ces émotions, l'esprit ne saurait en rendre compte... L'heure accordée à nos embrassements fraterneUs était écoulée ^ le geôlier vint nous avertir, et nous nous séparâmes.
« Vous jugez si je fus exact an rendez-vous du len> demain : je revis mes frères; le front du plus jeune était rayonnant de tendresse et d'espérance : je n'ai pas perdu un mot (l'tm entretien où j'observais , avec une sorte d effroi dont je ne me rendais pas compte alors, que le ianga(ire de ces deux enfants du hameau retraçait, dans les termes les plus purs et les plus élevés, des pensées et des sentiments au-dessus de leur âge et de leur condition.
«Ta présence, me dit le petit François en se jetant dans mes bras, achève de me lassurer; ils ne nous tueront pas. Jeun a de la force, et du courage : il était résigné à tout, même à la mort ; mais moi, ce mot affreux m*épouvante! le soleil se lèverait, et je ne le verrais plus ! mes pieds ne fouleraient plus la vendange , ne (graviraient pins les rochers!.... Je commence à peine la vie, pourquoi me l'arracher dans les douleurs? Ghailes, tu mas élevé, tu sais si j'ai jamais fait de mal à personne... Qu on me laisse jouir de cet univers qu'embrassent mes jeunes espérances; quon me laisse en> core errer dans ces plaines où mes mains, pour la première fois cette anoée, ont conduit la charrue:
ce moude est assez grand pour tous; occuperai-je
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moins de place couché que debout sur la terre? — Tu vivras, mon pauvre Fnmruis, disait Jean, lu n'as pas atteint 1 âge où la loi permet à rhomme de tuer son semblable; mais moi je mourrai, je cLois mourir : je suis arrivé innocent dans cette prison, j*en sortirais criminel, je le sens; il ny a plus de place dans mon cœur que pour nn sentiment con-
pablc ; je ne vivrais plus que pour la vengeance
Qu importe, quand la dernière lieure sonne, qu'on ait vécu cent ans ou cent jours... L'heure qui suit est la môme pour 1 adolescent et pour, te vieillard.... Je ne vemC point de leur çraice , mais j*épronve une terreur; Charles, tu peux m*en délivrer. Cet appareil du supplice, cette foule qui vous regarde, cette marche où cliaquc pas entrouvre la tombe, où chacun de vos regards rencontre un objet que vous ne devez plus voir, tout cela na rien qui mVpouvante; mais s'il devait partager mon sort, dit-il en regardant Frofaçots.... qui de lui ou de moi doit être frappé le premier? qui de lui ou de moi ioit entendre les coups, doit mourir deux fois en voyant tomber son frère? cette pensée seule boulevei*sc mon ame. D'un mot tu peux lui rendre le. calme; promets-moi de me procurer les moyens de mettre moi-même nn terme à ma vie si la sentence de Fral^ çois est confirmée. » Je promis par serment, bien persuadé que je n'aurais pas à loi rendre cet époa« vautablc service.
SENTENCE TÉLÉCRAPHIQUE. ^7
« Peu à peu je parvins à éloigner de son esprit des craintes dont le mien était délivré, et à lui faire partager les espérances dont le coenr de François et le mien étaient remplis.
« Limpatience était le seul sentiment pénible qui troublât UD bonbeur dontnons anticipions la jouissance. « Prenez courage , disais-je à mes frères; il y a loin d'iei à Paris ; les ministres ont autre cbose à Cure que de s'occuper de la vie de quelques citoyens obscurs: notre tour viendra. — Ohl oui, disait Fnifi> çois, nous pouvons attendre; une dame , qui n*a pas voulu se faire connaître, nous a envoyédes matelas, des couvertures, des aliments sains ; nous ne sommes pas mal ici : quand la liberté nous sera rendue, demain peut-être, nous retournerons au village, et nous réparerons, à force de travail, tant de jour* ' nées perdues, tant de maux injustement sou£^erts; qn*OD nous laisse vivre seulement.... L^existence est la seule propriété du pauvre; et nos juges Font dit eux-mêmes, nous n'avons pas mérité de la perdre. »
« Je quittai pour la seconde fois mes frères dans un calme d'esprit et de cœur que je n'avais pas éprouvé depuis long-temps. Je retournai à la fenne, où deux de mes sœurs, encore dans Tenfance,.
étaient depuis la fatale journée du 4 abandonnées aux soins d*une vieille femme qui avait oourri les^ aînés.
«Le lendemaio,jour épouvantable 1 en approcbant
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de la ville,je crus reconiiaitrc, de loin, surla route,un des domestiques de M. Tb... , qui était dans 1 attitude d'un homme qui regarde et qui attend; je ne pois définir le sentiment que j éprouvai à sa vue, et qui me di^cida h prendre un chemin de traverse pour l'éviter : ce sciilicr passait à travers le liiaiiip où se (ont les exécutions militaires : cette terre où je poi tai mes ref^dcds avec horreur me pai'ut fraîchement rou{j[ie et fumante encore d*un sang nouvellement répandu; je remarquai des bourres de fusil, dont quelques unes me semblaient brûler encore. M*avais-je pas, en sortant du village, entendu l'explosion lointaine il mie décharge de mousqiieterie?... Vne sueur froide »c répandit sur tout mon corps; je ne pouvais ni marcher ni respirer ; mes genoux se dérobaient sous moi; je tombai sur cette terre sanglante... Je me traînai jusqu'à la ville; les habitants consternés me regardaient et détournaient la téte ; j'en entendis plusieurs me désigner par ces mots: cW leur fi-ère. Au lieu de les interroger, je prends la fuite; je me trouve auprès d'une de ces niachiues ennemies delà clémence du prince , qui , taudis que des chevaux rapides portent des lois de grâce, trompent leur vitesse en transmettant par les airs des lois de mort, plus promptes que la foudre. Un homme suivait attentivement les signaux meurtriers de cette machine infernale. Tout-à-coup il s écria: Que nous apportes- Ut aujourd'hui?,,,.. J'ouvris la bouche pour lui de
' BEnTERCE TlËLÉGnAPRÎQnE. 3g
mander i'expUcation de ces paroles ; mais à mon as- .pect, il pousse un cri déchirant, et s'éloi(p[ie.... Je ne doutai plus de mon malheur; mais mon désespoir avait ranimé mes forces et mon courage. Je connà la maison de M. Th....; les portes et les volets en étaient fermés; tonte la famille avait quitté la ville... Je vole à la prison; le cachot de nies frères étart vide... u Où&ont-ils? deniandai-je au {][eôlier. Ils ne sont plus, me répondit-il; on a reçu Tordre de les faire mourir, m Ces dernières paroles ont éteint dans mon esprit un reste de raison; je ne peux dire ni ce que je fis, ni ce que je devins pendant cette nuit affreuse, .le 1110 trouvai au point du jour assis sur le seuil de notre maison, au moment où Tune de mes sœurs vint, inquiète, en ouvrir la porte. Le cri qn*elle poussa en me voyant attira la vieille nourrice; leur» fûbles efforts parrinrent à peine à ma conduire auprès du foyer.
«Mon visa{i;e, mes cheveux, mes habits, étaient souillés de poussière et de sang ; les pauvres enfants me regardaient avec effroi. « Ne n>e fuyez pas , leur disje: ce samçy je ne lai pas versé; ma bouche et mes mains Font disputé è la terre qui s'en abreuve... Voilà tout ce qui nous reste àeJean et de François!!! Malheureux enfant, tu ne wnttaU pas mourir ern core! Cet affreux supplice, dont la seule image accablait ta pensée, tu en as éprouvé répouvantable aaonic... Est-ce lui?... est-ce toi?... Des traits si doux
4o SENTENCE TÉLÉGRA»HIQUB.
horriblement défi(][iirt's! des balles cnfoocées dant la poitrine d uo enfaot de seise ansl... »
Je m arrête} et, retrancbaDt de ce récit les ré» flexioos déchirantes qui le tarmiiient, je ne pois in'enipécher de dire avec Voltaire:
« De toutes les hêtes féroces, la plus dangereuse «• est 1 homme enivré de l'esprit dr fiu tion. »
La fureur de Charles était portée jusqu'au délire^ je n*essayai pas de la calmer: il est des mouvements de Famé qu^il fant épuiser pour s*en rendre maître. J*ai tiré ma montre, je me sois levé, et nous avons repris ensemble le chemin de la ville. Ce paysan est »(> av ec une amc forte : Téducation avait développé en lui l'amour des hommes et de la justice; Imiquité, plus encore que de grandes infortunes, a fini par altérer cet heureux naturel. Qui sait si is bon et rhonnéte Charies, vaincu par le malheur» ne cédera pas aux inspirations de la vengeance; si, après avoir été la victime des hommes pervers, il ne deviendra pas un jour leur agent ou leur complice; tout est à craindre, il a prononcé le blasphème de Brutus: Ferlu, tu lies qu un nom.
LES ANCIENS DAUPUINS. 4>
L£S ANCl£iXS DAUPHINS.
Notre absence avait été loDgue. Le déjeuner du cnré et de «es deux jeunes neveux était fini; nous remontâmes en yoîture, et bientôt Faspect d*on pays superbe, en fixant notre attention, nous arra* cba aux pensées douloureuses dans lesquelles nous . étions absorbés.
En sortant de Saint-Marcelin, le curé me fit remarquer sur notre droite le villa{;e de Beauvoir, où se trouvent les ruines d un château des anciens dashpliins. G*étaîent d*asses pauvres princes que ces che6 de la maison d*AliMMi , de la maison de Boui^ gogne, de la maison de La Tour-dn-Pin ; on n'en vit pa<> un soûl s'élever au-dessus des misères et des superstitions de son siècle.
Guigues^Fieux, préférant le repos du doitre
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aux soins du trône, et le salut de son ame à celui de ses sujets, se retira dans 1 abbaye de Gluni, o& il prit Tbabit religieux.
La conduite de son successeor GuiguesUe'GFas le rendit si odieux par sa tyrannie, ses injustices, cpill devint un objet d'horreur. Hugues, évêque de Grenoble, prélat plein de charité et de vertus, osa lui faire des remontrances, et fut obligé deux fois de sortir de Grenoble pour échapper à la vengeance du daupbin. Las d*étre tyran, Guigues-U'Gntt se fit dévot, et crut racheter ses crimes en cédant à ce même évé(|ue et à labbaye de Gluni les é|>;li8es et même les dîmes qui lui appartenaient. 11 se préparait à faire le pélerina(;c de Gompostelle, lorsque la g[uerrc avec le comte de Savoie le détourna de ce noble projet} mais bientôt, à Texemple de son père, il abdiqua le pouvoir, se fit raser et mourut dans un froc .. .
Si Gitigues Illy qiii le premier prit le titre de Dau* phin, ne fut pas un monarque habile, si dès ce temps les alliances des princes u offraient aucune garantie à la tran<]uillité des peuples ; si , après avoir donné sa sœur au comte de Savoie, il fit la guerre à ce prince pour se dispenser de remplir avec lui ses engagements, du moins il combattit en homme de cœur, et sut mourir en guerrier.
Guigues IF borna son ambition à se faire recevoir chanoine de Lyon.