‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 16 sur 39 · MOEURS N I MOÏSES · texte numérisé non relu

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Manicle, et sur-tout par la manière dont ils em ployaient ce petit garçon de café, qui joint à une assez belle voix le talent de faire des grimaces, dont on fait grand cas à Nîmes. Grâce à cette double industrie, Manicle s'est fait un sort très agréable: au lieu d’obéir, il commande; au lieu de servir les autres, il est lui-même servi. Il a quitté le café Martin.

Le pilier principal de ce café est l’avocat N’”: je l’avais vu, avant le spectacle, à la première table du côté gauche; je le retrouvai, en rentrant, dans un coin à l’autre extrémité. Quelqu’un m’expliqua cette mutation. M. N*** change de table toutes les heures , et cette exactitude imperturbable tourne au profit des habitués qui n’ont pas de montre , et qui veulent savoir quelle heure il est. Quand il est à la première table, on sait qu'il est une heure; passe-t-il à la seconde, deux heures sonnent; dès qu’on le voit à la onzième, les gens réglés se retirent. C’est de cette observation réitérée que cette salle a tiré son nom de Cadran de f avocat . Un autre trait du caractère de M. N'** est son goût pour la déclama tion : le journal d’une main et Sa tabatière de l’autre, Use passe peu de jours qu’il n’essaic de prouver à des gens, qui sont pour la plupart de son avis, que Racine est le plus parfait des poètes tragiques; pour peu que vous ne partagiez pas entièrement son opinion, il se fâche, et vous répond que ce que

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vous dites n'est pas français : j’ajouterai , pour être juste, que M. N*** est ce qu’pu appelle ici un bon enfant, et en tout pays un homme spirituel.

Le café Martin est le plus fréquenté, et par conséquent le plus bruyant de tous ceux de Nîmes: c’est un tumulte, un chaos à fendre une tête de cyclope; il est vrai que tout cela tient aux habitudes et au naturel même de nos compatriotes du Midi : un éclat de rire d’un Nimois s'entend de plus loin que le cri simultané de douze Parisiens.

C’est au café Bolze que se rassemblent, pendant l’été, les élégants des deux sexes, qui viennent y donner ou y recevoir la nouvelle du jour en prenant un orgeat créponé.

La fameuse société Bolze s’y réunit dans un local séparé de celui du public. Avoir souffert tous les maux de la révolution, avoir servi dans la Vendée ou dans l’armée de Condé, avoir suivi le roi à Gand , n’ont point toujours été des titres suffisants pour être admis dans cette réunion: je ne dirai point ceux que l’on exigeait encore, je n’en ai point la preuve légale.

Par opposition à la société Bolze, je dirai quelques mots du jardin Grailhe, composé de protestants et de catholiques constitutionnels, au nombre de soixante, bourgeois, propriétaires oit négociants. Cette société, qui s’est formée il y a dix-huit mois, se réunit dans le plus beau local de Nîmes: l’entrée

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du vaste jardin qui en fait partie donne sur l'avenue qui conduit à la Fontaine. Ce voisinage, à l’époqne où s’ouvrit l’assemblée, avait bien quelques inconvénients pour des hommes que l’on menaçait sans cesse de jeter à l’eau ; mais les sociétaires du jardin Grailhe avaient déjà bravé trop de périls pour s’arrêter à des menaces, contre l’effet desquelles la présence dn nouveau préfet , M. d’Argout, vint leur donner de nouvelles garanties. Ce cercle, composé en très grande partie d’électeurs éclairés et patriotes , en s’étendant davantage, en se pénétrant mienx de tout le bien qu’il peut faire, de tout le mal qu’il peut empêcher, aurait infailliblement exercé la plus utile influence sur les élections qui se préparent, et d’où peut-être dépend le sort de ce pays, si des mains adroites ne fussent déjà parvenues, sinon à dénouer le faisceau, du moins à en relâcher les liens , disons le fait plus clairement. Il y a deux mois que tous les membres de cette société" constitutionnelle s'étaient mutuellement promis de ne donner leurs voix qu’à des hommes indépendants par caractère, par principes, par position. lis avaient senti que cette résolution, qui n’est qu’un devoir dans les autres départements, est pour eux une condition de l’existence ; que les citoyens du département du Gard ont spécialement besoin d’une voix éloquente et courageuse, non pour défendre à la tribune nationale des droits que

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la charte leur garantit, comme à tous les Français, mais pour en assurer l'exécution contre les derniers efforts du fauatisme religieux et féodal, dont le volcan, éteint par-tout ailleurs, brûle encore sous les cendres dont il a couvert le Midi.

On se promène beaucoup à Nîmes: le Cours et le boulcvarl de la Comédie sont abandonnés au peuple; les gens de bou ton vont à {'Esplanade , ou font le tour de la ville. Il ne m'est pas arrivé une seule fois d’achever cette promenade sans y rencontrer un grand homme en redingote, portant canne et lunettes, qui se dandine avec beaucoup de majesté: toujours seul, le regard fier et la tête haute, on est tenté de se fâcher quand il vous regarde; la nonchalance est dans tous ses mouvements, le dédain sur tous les traits de sou visage: j'ai murmuré en passant près de lui le mot d'égalité; tout-à-coup il s’est grandi de six pouces, et le coup d'œil de mépris qu’il a laissé tomber sur moi a rencontré sur mes lèvres le sourire d’une bienveillance qu’il a pu prendre pour de la pitié.

En faisant quelques tours à la Fontaine, dont j'ai parlé dans mon dernier discours, j'ai trouvé deux ou trois couples dans l'allée des Soupirs , quelques jeunes geus dans l'allée des Philosophes, et le beau monde dans l’allée du Milieu, qui fait face au Cours-Neuf: le défaut d’air, intercepté par la montagne du nord, et l'abondance des moucherons,

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obligent les beautés nlmoises à déserter pendant les chaleurs cette délicieuse promenade, et à venir respirer sur 1 Esplanade avant d’aller prendre des glaces au café Bolze.

L'Esplanade, située sur le chemin par où passent les marchands de Montpellier, de Toulouse, de Bordeaux, pour se rendre à Beaucaire, attire une foulé considérable à l’époque de la foire célèbre qui se tient dans cette ville, du 1 5 au 3o juillet, et qui, soit dit en passant, n’a plus d’utilité depuis que les droits dont elle affranchissait ont été supprimés: la file des carrioles, des charrettes, des voiturins, des montures de toute espèce , donne alors à la ville en général, et à ce quartier en particulier, un mouvement, un air de fête que je n’avais encore vu nulle part. Il est bon d’observer que le dimanche, connu à Beaucaire sous le nom du beau dimanche, les Nimois, impatients de voir arriver les voyageurs qui retournent dans leurs foyers, se portent en foule au-devant d’eux, sur le chemin même, au quartier appelé les Aires, où l’on jouit alors d’un spectacle tout-à-fait pittoresque. Les femmes du peuple, assises sur les bords du chemin, d’où elles apostrophent les passants ; les pères s’acheminant lentement jusqu’au mas Verdier, qu’ils ne dépassent jamais; les jeunes filles, bras dessus, bras dessous, laissant derrière elles leurs mamans, réduites à les suivre de l’œil , pendant qu’nnc légion

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d enfants se roulent sur la paille, dont les Aires sont couvertes pendant cette journée ; les paysans qui reviennent de la foire, accompagnant du bruit des tambours et des trompettes, qu’ils y ont achetés pour leurs enfants, les chansons patolses qu’ils répètent en chœur; tous ces objets, distribués par groupes, et qu’on peut néanmoins rassembler d’un coup d’œil, forment un tableau qui s’embellit encore du beau ciel qui l'éclaire.

L'Esplanade cesse detre fréquentée vers la fin de la première quinzaine de septembre: les jours alors deviennent plus courts; les vendanges appel-? lent tout le monde à la campagne, et les promenades de la ville sont abandonnées jusqu'au moment où les beaux jours d’hiver ramènent les Nimois à la Fontaine.

Pour terminer le chapitre des promenades, il me reste à parler de celle du Fistre. Le Vistrc est une très petite rivière formée par l'écoulement des eaux de la Fontaine, et qui va se jeter directement dans la Méditerranée. Un usage immémorial veut que tous les Nimois, de quelque âge, de quelque condition qu’ils soieut, aillent, le lundi de Pâques, faire une partie sur les bords du Vistre. La seule différence qu’il y ait à cet égard entre les pauvres et les riches, c'est que ceux-là sont assis sur les bords de la rivière, ou répandus çâ et là dans la

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plaine, tandis que ceux-ci occupent les mas et mai-' sons de campagne des environs. Les dix ou douze mille personnes que cette fête attire, ne pouvant* trouver à s'établir dans la plaine, se répandent dans les avenues, dans les cours, et dans les jardins des métairies voisines.

Le goût des représentations théâtral*» est assez généralement répandu; et, quoiqu’il soit vrai de dire que la tragédie soit abandonnée pour le niék>-> drame, la comédie pour l’opéra comique, et qu'un pas de ballet passe ici pour le nec plus ultra de l'art dramatique, on n’y résiste cependant pas à l’ascen-> dant d'un talent supérieur, et l’on se laisse facile-» ment ramener à un jugement plus sain : nulle part le prodigieux talent de Talma n’a excité plus d'enthousiasme et n’a été mieux apprécié. On ne saurait trop louer le directeur actuel, M. Singier, de son zélé pour la composition de la troupe, et de son empressement à satisfaire, à prévenir même le vœu du public. Ce zèle est d’autant plus digne de louange, que depuis trois ans cette direction ne lui avait procuré que des dettes, [.es protestants insultés, menacés, provoqués au spectacle, avaient fini par y renoncer entièrement; le calme les y a ramenés, et M. Singier commence à réparer ses pertes. Il est d'usage à Nîmes que les gens riches aient des loges à l’année; les choses s’y passent

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comme en Italie: on s’y fait des visites, on y cause, on y prend des glaces, et l’on écoute la pièce quand on n'a rien de mieux à faire.

Depuis que les Arènes ont été déblayées, on emploie ordinairement les trois mois d'été qui ne sont pas remplis par le spectacle à faire courir des taureaux dans l'amphithéâtre. Ces courses, qu’il ne faut pas confondre avec les combats de taureaux, ainsi que l’ont fait quelques journalistes parisiens , rappellent, ainsi que le remarque M. Millin, les antiques taurocalapsies , especes de fêtes qui réunissaient la chasse, la course , et les combats de ces animaux. Quelles que soient la noblesse et l'antiquité de leur origine, ou peut-être par cette double raison même, ces jeux sont tout à-la-fois les plus cruels et les plus insipides que l’on puisse imaginer.

Les marais de Camargue nourrissent (ainsi que les petits chevaux qui portent leur nom) une espèce de boeufs sauvages , noirs , petits , armés de cornes moins longues , mais recourbées et plus aigues que celles des taureaux des montagnes : ces animaux, plus caractérisés encore par la fierté et la légèreté qui les distinguent, sont les principaux acteurs des modernes taurocalapsies. Je ne décrirai pas la chasse au trident, au moyen de laquelle on parvient à se rendre maître du taureau, et à le faire sortir du pâturage natal pour le lâcher dans l’enceinte, ou l’attend la multitude des curieux et des combattants. Ces der-

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nicrs, armés de longues baguettes, appelées bédiganes en laDgue du pays, assaillent à-la-fois le malheureux animal. Moins effrayé du nombre de ses ennemis qu’effarouché par le mouvement et le tumulte de la foule, il fuit d’abord; mais bientôt, poussé à bout, il s’élance, et malheur au maladroit qu'il atteint : il n'est pas rare de voir ces modernes héros du cirque, victimes d’une témérité sans gloire, payer d’une mort cruelle leur barbare plaisir.

Je l’ai déjà dit , en parlant de jeux semblables, en usage à Mont-de-Marsan : une administration sage, une police paternelle, si ces deux mots ne sont pas trop étonnés de se trouver ensemble, devraient interdire ces amusements féroces, dont l’inconvénient le plus grave n’est pas dans les dangers qu’ils font courir à ceux qui s’y livrent, mais dans l’influence qu’ils exercent sur les mœurs. S’il faut craindre en tout pays d’accoutumer les hommes à voir couler le sang, l’autorité doit snr-tout se faire une loi de déraciner cette cruelle habitude dans les contrées où le climat , l'exaltation naturelle des esprits, les traditions de la haine, et les souvenirs de la vengeance, tendent déjà si fortement à rallumer les discordes civiles et à étouffer la pitié dans les cœurs. Cette vérité avait été sentie par l’ancien préfet, M. d'Alphonse. Les courses de taureaux ont été défendues tout le temps de sa sage administration ; on les a rétablies : quand on veut faire revivre

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les préjugés du peuple, il ne faut pas le chicaner

sur ses plaisirs.

Ii’intérieur de la ville 11e forme qu’un labyrinthe de rues étroites et tortueuses, qu’un amas de vieilles maisons, 6 ombres, mesquines, et mal distribuées, dans lesquelles on n'a presque jamais songé à sauver l’irrégularité des angles. Un très petit nombre de maisons, rebâties depuis cinquante ans, parmi les* quelles deux ou trois ne dépareraient pas la Cbausséc-d'Antin, offrent du moins quelque symétrie et quelques formes d’architecture : pour le goût et l’élégance, le mobilier paraît être de même date que les masures qui le renferment.

Les hommes n’ont rien qui les distingue par le vêtement de ceux des autres parties de la France; seulement, dans la classe ouvrière, ils portent assez généralement des pantalons et des gilets verts, qui s’accordent assez bien avec la légèreté et la vivacité de leur allure. On rencontre encore çà et là, dans les montagnes des Cévennes, quelques femmes vêtues à l’ancienne manière du pays, d’étoffes tissues, dans les ménages mêmes, avec des matières provenant des débris des filatures de soie; des corsets à longue taille et à petites basques, et pour coiffure des petits chapeaux de feutre, bordés le plus souvent d’une dentelle d’or: mais, dans les villes et dans les bourgs de la plaine, les femmes portent presque toutes des espèces de tuniques grecques à

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