‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 19 sur 39 · ALA1S · texte numérisé non relu

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que je parcours : le voyageur qui a quitté le midi de la France en i 8 i 5 , et qui s’y retrouve à la fin de 1818, est tenté de croire que dix ou douze générations se sont succédé pendant son absence.

J'étais parti de Nîmes pour me rendre à Alais, où ma vieille amie, madame de Lorys, m’avait fait promettre d’aller passer vingt-quatre heures chez son frère le comte de F*" : les ressorts ou plutôt les soupentes d'une espèce de gondole dans laquelle je voyageais cassèrent à une demi-lieue de la ville : la pluie tombait à torrent , et j’étais près du ruisseau d'Auzon, à quelques pas d’un de ces châteaux qu’on appelle mas dans le patois du pays ; j’allai m’y réfugier pendant qu’on faisait à ma voiture les réparations indispensables. Je m’amusais à causer avec une vieille femme, qui me fit de très bonne grâce les honneurs et l’histoire du mas de Lom, dont elle est concierge depuis environ cinquante ans. Ce château, avec les champs qui l’entourent, avait été, jusqu’en 168 5 , la propriété de la famille de Lom, que la révocation de ledit de Nantes obligea de s’expatrier : on ne sait par quelle considération ce bien confisqué, au lieu d’être vendu, fut mis en régie : le fisc en touchait les revenus depuis plus de cent ans, lorsque l’assemblée constituante rendit un décret qui autorisait, pendaut l’espace de cinq ans, la restitution aux descendants des religionnaires fugitifs de leurs patrimoines inaliénés , sous la condition

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spécialc de rentrer en France, et d’y exercer leurs droits de citoyens. La famille de Loin, réfugiée en Suisse , fut du très petit nombre de celles qui profitèrent de cette faveur, et le chevalier de Loin, arrière-petit-fils de celui qui avait été dépouillé, fut remis en possession du domaine de ses pères. Il fit plus que recouvrer, il mérita le titre de Français qui lui avait été rendu: élevé à l’ccole polytechnique, il en sortit pour entrer au service; et après avoir fait avec honneur et distinction toutes les campagnes à l’armée française , en Espagne , en Portugal , et en Russie, il est actuellement officier de l’état-major dans la garde royale.

M. le comte de I*'*”, chez lequel je suis descendu à Alais, passe pour un homme singulier; il est, en effet, vertueux, sensible, instruit, et modeste: ces qualités ne contribuent pas à son bonheur, il faut en convenir; le mal dont il a été victime ou témoin depuis trente ans paraît avoir brisé son courage et ses forces: après avoir observé ses concitoyens, il se croit en droit de juger les hommes, et s’afflige du mépris qu’il a pour eux.

J’ai profité de la journée que nous passâmes ensemble pour l’interroger sur les événements dont cette ville a été le théâtre il y a quelques mois ; sa réponse est un appendice à la relation de M. Durand de Nîmes et aux deux mémoires de M. Lauzc du Perret.

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« Les trois années qui viennent de s’écouler ici semblent appartenir à l'histoire de Charles VI, de Charles IX , et de Henri III , à en juger par les maux que les mêmes classes d’hommes y ont faits au monarque et à la nation.

« La population d’Alais, d’environ neuf à dix mille âmes , se compose de deux tiers de catholiques et d’un tiers de protestants: ceux-ci, en y joignant trois notables maisons de catholiques, forment le parti libéral, c’est-à-dire le parti qui veut franchement le roi et la charte : c’est la classe la plus riche, la plus industrieuse, et la plus commerçante. Le parti des royalistes, soi-disant purs, était formé, comme ailleurs, de quelques prêtres fanatiques, de quelques nobles sans considération , sous les bannières desquels s’était réunie cette foule de prolétaires que l’ignorance, l’appât du gain , et l’assurance de l'impunité laissent toujours à la disposition des factieux.

« Un comité formé à Beaucaire, et dirigé par un comité central, était parvenu à peupler de ses créatures les administrations, les tribunaux, et principalement la garde nationale. 11 était temps que le ministère connût la vérité : le péril était imminent ; la réaction du Midi ne tendait à rien moins qu’à le séparer de la France. Les changements opérés parmi les autorités locales paralysèrent les efforts du comité secret, dont on peut apprécier l’influence par

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les obstacles que rencontra dans son exécution l'ordonnance royale qui prescrivait la dissolution et le désarmement de la garde nationale du Gard , dont la formation avait été l’ouvrage de ce comité de Beaucaire.

« Dans cette circonstance décisive, le nouveau préfet, M. d’Argout, eut besoin de tonte la fermeté de son grand caractère pour comprimer les factieux , dont l’audace et la sottise ne sè signalèrent nulle part avec autant d'impudence que dans la ville d’Aiais. J’entrerai, à ce sujet, dans quelques détails qui ne sont pas assez connus.

« Une insurrection dans la garde nationale avait été complotée pour le dimanche i août ; l’autorité en fut instruite , on demanda des troupes , et la veille cent vingt hommes entrèrent dans la ville : cette poignée de soldats ne changea rien au projet des révoltés. La garde nationale, s’il faut appeler de ce nom la foule de gens sans aveu qu’on y avait introduits , cette partie de la garde nationale , poussée par les chapeaux noirs', qui la suivaient par-tout, se transporte sur la place de la commune, où elle proclame la révolte dans les termes les plus injurieux au gouvernement et à la majesté royale. En présence de la force armée, les caissons qui renfermaient les fusils provenant du dépôt et du désarmement sont

* Agitateurs du haut parage.

enlevés, brisés à coups' de hache, et brûlés sur la place publique.

« Après ce premier exploit , la bande se porte au fort, dans l’intention de le faire sauter en mettant le feu aux poudres, et de se répandre ensuite dans la ville pour y piller les maisons des libéraux : la compagnie de pompiers et celle des grenadiers de la garde nationale, composée en grande partie des plus riches propriétaires , parviennent à suspendre le désordre jusqu’au lendemain, où les mêmes scènes se reproduisent avec plus de fureur.

« Ces brigands, sur le bruit répandu à dessein par les meneurs que Nîmes et Uzès avaient arboré l’étendard de la révolte, se portèrent en foule chez un pauvre grenadier de la vieille garde, retiré du service. Ce brave homme, que les honnêtes gens avaient proposé de mettre à leur tête, était un objet d’effroi pour la populace insurgée. Sa maison fut iuvestie; on s'apprêtait à y mettre le feu, lorsque l’autorité, sans doute pour soustraire ce militaire à la fureur des assassins, le fit conduire en prison: il fut sur le point d’être égorgé en route. L’arrivée d’un bataillon suisse prévint, en ce qu'il avait de plus horrible, l’exécution du projet des factieux; le calme se rétablit, et on arrêta vingt-deux des plus forcenés agents conspirateurs. Beaucoup de gens furent affligés, mais personne ne fut surpris de l’ordre qui depuis les a rendus presque tous à la liberté.

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u Ce mouvement d’Alais, ajouta le comte de F***, u était qu’une fausse attaque; il avait pour but d’attirer ici le préfet, le général et la garnison de Nîmes, où devait s’opérer, en leur absence, une insurrection qui se serait infailliblement étendue à toutes les villes du Midi. »

Je crois devoir passer sous silence une foule de détails du plus grand intérêt que m’a donnés la même personne sur la vaste conspiration qui a enveloppé trois ans le midi de la France. On connaît les faits principaux. 11 m’en a révélé la cause. ■* C’est « un abyme de fange recouvert d’un tapis d’or.... » Me voici dans la ville d’Uzès, où m’affligent les souvenirs récents des horreurs qui s’y sont commises. Un témoin oculaire en a retracé l’odieux tableau : je ne reviendrai pas sur cet amas d’atrocités; il me suffira de dire que vingt-deux victimes ont été sacrifiées à Uzès, dans l’espace de quelques jours (août 1 8 1 5 ). Dans ce nombre se trouvaient six paysans de Saint- Maurice, fusillés sur l’esplanade , sous les fenêtres du sous-préfet; ils ont laissé vingthuit enfants;

Six prisonniers arrachés deux à deux des prisons, et fusillés également sur l’esplanade ;

Dix autres individus, vieillards, femmes, et enfants.

Je ne parle pas de cinq ou six maisons incendiées, de trente maisons pillées, et d’une grande quantité

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d'autres que l’on se contenta de rançonner. Et tant de crimes n’arrachèrent pas même une plainte aux autorités d’alors ! ! !

Pour me distraire du spectacle des ruines modernes, j’ai été visiter les ruines antiques du temple des druides. Ce temple, si ridiculement vanté, n’offre aux regards qu’une caverne profonde, creusée dans le sein d’une montagne , où l’on remarque un autel taillé dans le roc, autour duquel on reconnaît la place des anneaux qui servaient à attacher les victimes humaines destinées aux sacrifices. On frémit d’épouvante en songeant à cette rivière de sang alimentée par le fanatisme religieux, et dont les flots ont couvert notre vieille terre des Gaules , depuis le temps des druides jusqu’à celui des missionnaires.

De retour de cette course un peu fatigante, je me suis reposé dans les magnifiques jardins de l’évêché. Que de grands souvenirs se rattachent à ces beaux lieux! Au bas du parc se trouve cette fontaine d'Eure que les Romains, par des travaux immenses, conduisirent à Nîmes; là commence ce superbe aqueduc qui dans son chemin formait le pont du Gard.

Me voici dans un pavillon où Racine a composé sa première tragédie. On peut croire que le tableau magnifique qu’il avait sous les yeux ne fut point étranger à l'inspiration du génie dont on sent déjà l’influence dans ce monologue de Jocaste, qui pré-

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sageait l’auteur de Phèdre et d’ Iphigénie. Je n'ai pas été surpris de rencontrer dans ce sanctuaire poétique l’auteur de Thémistocle ; et ses vers sur la mort de Rotrou, que M. de Larnac voulut bien me réciter, me parurent dignes du lieu et du poète citoyen qui les avaient inspirés.

Dans un entretien que je prolongeai aussi longtemps qu’il me fut possible, ce littérateur, plein de goût et d’instruction , m’apprit qu’Uzès reconnaissait pour fondateur le fils aîné de Caton , l'infortuné Porcius , qui suivit le dernier conseil qu’il avait reçu de la sagesse paternelle : « Quand le vice triomphe, » quand l’autorité tombe entre les mains d’hommes >< impies, le poste de l'honneur est dans une noble « retraite. »

Les lettres ont toujours été cultivées dans cette ville, où naquirent le savant pharmacien Charas, le commentateur Cosle, et qu’habita long-temps le biographe Marsollier.

Racine passa ici sa jeunesse près d’un oncle, l’un des dignitaires de la cathédrale. Dans plusieurs lettres et dans quelques pièces de vers il vante la beauté d’un climat

Où nous avons des nuits plus belles que vos jours.

Abauzit , immortalisé par Jean-Jacques, abandonna Uzès, lieu desa naissance, où il avait éprouvé des persécutions religieuses, et se retira à Genève.

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Les larmes de regret coulent encore sur la tombe de madame Verdier : les plus sévères critiques out été désarmés par le charme de sa poésie pure , élégante, et harmonieuse, où respire la douce chaleur du sentiment. Son idylle sur la fontaine de Vaucluse arracha cet éloge à La Harpe :

Et Verdier dans l'idylle a vaincu Dcshoulières.

Je viens de traverser le pont du Gard. Tout a été dit sur cet admirable ouvrage, où la puissance et la grandeur des Romains brillent encore après vingt siècles.

Je veux reposer mon admiration, et je m’arrête à considérer le majorai de Castille, comme l’appelle le noble propriétaire; le mas d’Argiliers , connue disent les gens du pays, ou le palais des Mille Colonnes, comme on devrait nommer ce singulier édifice, où plusieurs centaines de colonnes figurent des temples, des portiques, des tombeaux, des ponts, et des galeries. 11 y a bien quelque chose à dire sur le goût qui a présidé à ces bizarres constructions; on ne peut nier cependant que l’effet général n’en soit imposant, comme on peut le voir sur les cartes de visites où M. le baron de Castille a fait graver la vue de son palais. Malgré son goût exclusif pour les colonnes, et le noble orgueil de la naissance que M. le baron de Castille porte jusqu’à l’enthousiasme , il n’en jouit pas moins de la réputation d’un excel-

lent homme et d’un bon citoyen; ù ces titres de gloire il eu ajoute un plus réel, celui d’avoir perdu au champ d’houneur, en Espagne, son fils unique, ne d’un premier mariage.

De rocher en rocher j'ai atteint les hauteurs de Villeneuve- lez- Avignon , d’où l’on découvre une parlie de la Provence et tout le comtat Venaissin.

Eu sortantde Villeneuve, je quitte le département du Gard, et j’entre dans celui de Vaucluse. Honneur à l’ingénieur Duvivier, qui donna le plan et posa en 1807 les fondements de ce pont construit sur les deux bras du llhône 1 ! Vingt-neuf arches sur la branche droite, quatorze sur la gauche, unies par une digue de deux cents mètres de longueur : il y a là quelque chose de la magnificence du pont dn Gard; mais les Romains, qui travaillaient pour la postérité, ont construit cet aqueduc en pierre: les peuples modernes ne portent pas leurs vues si loin ; le pont du Rhône est en bois. J’arrive à Avignon.

1 Emporté depuis par le fleuve.

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R° XLIX. (29 NOVEMBRE l8l8.]

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Barbaroux fîmes joigned with cal ami tir s and du a sla*.

Strkni, Sermons.

lia ont voulu noua ramener le» calamite* cl Ica deaasirc* des temp» barbares.

I,a première personne que j'ai rencontrée en cntrant à l'hôtel du Palais-Royal , où j’étais logé à Avignon, c’est le major Montéval 1 , que je n’espérais rejoindre qu’à Marseille, où nous nous étions donné rendez-vous, en nous quittant à Tarbes, au mois de septembre de l'année dernière. J'ai revu ce brave homme avec autant de plaisir que de surprise. « Quand je vous promettais de vous attendre à Marseille, me dit-il en m’embrassant, je ne me doutais pas que je me marierais à Avignon, et que j’épouserais, à quarante-cinq ans, une femme qui n’en a pas dix-buit, et qui m’aime comme on aime dans ce pays quand on s’appelle Laure, et qu’on a pris naissance à dix pas de la fontaine de Vaucluse. »

‘ Voyez le premier volume tic X Ermite en province , page aof».

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Le major vint m’installer au Palais-Royal , dans une très belle chambre, dont les deux croisées donnaient sur la place : au moment où je pris possession de ce logement , je crus remarquer que mon hôtesse faisait un signe à M. de Montéval, auquel celui-ci répondit par un mouvement de tête; je n’eus que le lendemain l’explication de cette pantomime.

Pendant que l’on faisait dans mon nouveau logement les petites dispositions convenables , nous profitâmes d’un beau reste du jour pour aller nous promener sous les allées de la porte de l 'Ouïe, sur les bords du Rhône. Rien de plus agréable , de plus pittoresque que cette vue au coucher du soleil. Du côté du nord on voit les montagnes du Languedoc couvertes d’oliviers et de vignes, où se récoltent ces brûlants vins du Rhône, avec lesquels il ne faut pas plus plaisanter qu’avec les hommes qui les cultivent.

Vers le midi, les yeux suivent le cours du fleuve qui se présente dans le lointain sous la forme d’un lac immense; au levant, ces jolis petits remparts, dont les Avignonais sont peut-être un peu trop fiers.

Depuis que nous nous étions séparés, le major m’avait suivi , la Minerve ' à la main , dans les courses que j’avais faites; il me reprocha quelques erreurs d’omission dans lesquelles j’étais tombé en parlant

' Ld?s divers chapitres dont sc composent ce volume et le précédent ont d'abord été publiés dans un écrit périodique qui a obtenu un succès européen , sous le non» de In Minerve.

EftMITC EN PROVINCE) T. II. I \

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des bonmies distingués, et principalement des généraux, nés dans le département du Gard.

« Vous réduisez, me dit-il, le nombre de ces derniers au seul marécbal-de-camp Fomier d'Albe', et vous oubliez le baron Teste, de Bagnols, uommé général de brigade en 1 8oG , sur le cbamp de bataille de Caldiero; distingué depuis, comme lieutenant-général, par des faits d’armes éclatants : le talent et la valeur qu’il déploya dans la mémorable journée de Dresde , le 2 7 août 1 8 1 3 , suffiraient à sa gloire.

« Le nom de cet officier-général vous aurait rappelé que, dans une autre carrière, son frère s’est également acquis une haute réputation, et qu'en quittant la France, en i 8 i 5 , M. Baptiste Teste l'a privée d'un de ses orateurs les plus éloquents et les plus courageux.

. >• On vous a laissé ignorer que la ville du Vigaii s'honore d’avoir donné le jour aux deux généraux à' Albignac : le premier, compagnon de La Fayette dans la guerre d'Amérique; le second, gouverneur actuel de l’école de Saint-Cyr.

u Parmi les maréchaux-de-camp, vous auriez dé citer les noms de Sorbier, d’Uzès, aide-de-camp du vice-roi d’Italie, mort de ses blessures; de Bruguière, mort à la bataille de Lutzen ; de Ménard et de Boisseroles, nés à Su mènes; de Meinadier, de Saint- André de Valhorgne; de Pascal, de Vallonguc,

' Voyez ci-dessus, page 19?.

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tué au siège de Gaëte, et dont la statue, exposée au Salon de 1 8 1 3 , était du nombre de celles qui devaient décorer le pont de Louis XVI.

« Ce n’est point pareeque le colonel Boyer de Peyrelau est mon ami, c’est pareeque je suis le vôtre, que j’ai été affligé de ne point trouver son nom dans votre notice sur les hommes les plus distingués d’Alais. A une époque où les actions héroïques étaient pour ainsi dire vulgaires, en i8o5, le jeune Boyer se signala en attaquant et en prenant, avec deux cents hommes, le rocher du Diamant, près de la Martinique, qu'occupaient les Anglais, et qu’ils avaient surnomme te Gibraltar des Antilles. Aide-de-camp du célèbre amiral Villarct-Joyeuse, Boyer a fait plus que de partager ses travaux et sa gloire; il est resté fidèle à la longue disgrâce de son général. Mis à la plus terrible épreuve où puisse être exposé un homme d’honneur et de courage, le colonel Boyer entendit l'arrêt de mort qu’un conseil de guerre prononça contre lui , le 1 1 mars 1 8 1 6 , avec le même héroïsme dont il avait tant de fois fait preuve sur le champ de bataille. La justice qu’il a obtenue du roi a conservé à la France un de scs plus intrépides défenseurs.

« Tous ces noms méritent d’être conservés à la mémoire ou à la reconnaissance de la patrie. »

Le lendemain matin, le major vint me prendre, et m’emmena déjeuner chez lui. En me présentant

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à une très jeune et jolie personne: «Voilà ma femme, me dit-il; je me dépêche de vous en prévenir, de peur que vous ne la preniez pour ma fille. C’est un ange pour la figure, comme vous voyez; mais je dois vous dire, ajouta- t-il en riant, que madame est jxipiste . — Ne le croyez pas, monsieur, interrompit -elle; il m’a pervertie: je suis française. »

Ce peu de mots, commentés en déjeunant, m’a mis au fait de la politique locale du département de Vaucluse.

I/ancien comtat Venaissin est politiquement divisé en deux partis , le parti français et le parti papiste. L’un tient pour la révolution, qui a opéré la réunion à la France; l’autre pour la réaction qui rendrait Avignon au pape. Lors de la première restauration, les papistes ont cru voir se réaliser leurs espérances, et n'ont pas craint d’en manifester publiquement le but et l’objet. A la tête de la réaction de 1 8 1 5 , le parti papiste, qui n’a pu la diriger uniquement dans ses intérêts, n’a rien oublié pour la faire servir à sa vengeance. De-là les désordres civils , les fureurs poptdaircs qui ont éclaté dans ce pays.

« Les Parisiens ne savent pas, me dit M. de Montéval, et ne sauront jamais tout ce que leurs compatriotes du midi de la France ont souffert à une époque que nous associons dans nos souvenirs à

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celle de 1793. Ils ne saveut pas que la moitié de la population de cette viUe était fugitive, emprisonnée ou proscrite; que, pendant une année entière, une bande d’environ cinquante brigands se répandait chaque nuit dans la ville, attaquait, pillait ou dévastait les maisons; que des pères de famille ont été assassinés dans les rues ; que d’autres ont péri sur l'échafaud; que plusieurs sont aux fers à Toulon, ou gémissent encore dans les cachots. Les factions, ici plus implacables que par-tout ailleurs , y sont eu quelque sorte personnifiées : elles ne se distinguent point par la couleur, mais par le nom de l'individu quelles placent à leur tête. Ainsi, le parti papal était le parti B***; et le parti français le parti T***. Plus anciennement, le parti Lavcrne était celui du pape, et le parti A' Armand celui de la France...

« — J’ai lu les crimes d’Avignon, dis-je à M. de Monté val en l’interrompant; je sais de quels horribles excès se sont rendus coupables les forcenés de ces deux époques, et je crois m’npercevoir que cette conversation afflige votre jolie compagne; laissons donc le passé, qui n’a point existé pour elle; parlons du présent, quelle embellit ponr vous, et de l’avenir, dont vous jouirez ensemble. » La belle Laure me remercia par un sourire.

«Depuis un an, continua son mari, l’esprit public a fait ici quelque» progrès; les écrits constitutionnels oui converti bon nombre d ultra-royalistes,

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et parmi ceux qui restent les nuances sont tranchées de manière à' faire connaître deux classes parfaitement distinctes. La première, par droit d’ancienneté et d’exagération , se compose de quelques vieux privilégiés; l’autre espèce d’ultras renferme la plus grande partie des hommes que la fureur révolutionnaire associa jadis par la persécution h la caste privilégiée. Mais alors même que les souvenirs des maux passés, la vanité et l’intérêt exercent sur leur opinion une grande influence, ces auxiliaires de l’aristocratie n’en conservent pas moins, au fond du cœur, leur vieille animosité contre la noblesse; déjà même ces roturiers-ultras laissent percer leur haine, sans trop s’embarrasserde l’inconséquence où ils tombent en se déclarant contre des gens de leur opinion.

«Comme je vous l’ai déjà dit, toutes les idées prennent un corps dans ce pays. Chaque vice, chaque vertu a son nom propre ; parle-t-on de patriotisme, c’est M. Puj que l’on nomme: cet ancien maire d’Avignon, d’une probité, d’un courage à toute épreuve, était parvenu , pendant tout le temps qu’il demeura en place, à contenir et même à rallier les partis ; la fermeté de son caractère échoua contre les hommes et les événements de 18 1 5 . 11 donna sa démission. »

Comme homme public , autour duquel se rallient dans nos campagnes les amis de la France, je vous citerai encore un M. Morel. 11 est un de ceux

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qui se sont opposes à d'absurdes délibérations qui ont eu pour objet d’arrêter les progrès des lumières parmi le peuple, et de supprimer l’hôtel des invalides d'Avignon, par la raison passablement ridicule que cet établissement produisait beaucoup de bâtards. »

En parlant des obstacles que rencontre dans ce pays l’établissement du gouvernement constitutionnel, le fanatisme religieux ne fut pas oublié. Un jeune homme qui déjeunait avec nous, et qui n'avait encore rien dit, s’exprima sur cette matière avec une chaleur où je croyais remarquer quelques traces de jansénisme, que j’avais beaucoup de peine à accorder avec l’âge et les principes de ce nouvel interlocuteur.

«La colère de mon cousin Geoffroy, reprit le major, est presque de la piété filiale; vous en conviendrez quand vous saurez le tour qu'un jésuite a joué à son grand-oncle, l'abbé Boyer, dont tout le monde ici connait l’histoire. Dans sa dernière maladie, le pauvre abbé avait envoyé chercher un curé. Celui-ci refusa d’abord de le confesser, parceqne ayant été Oratorien il était accusé de jansénisme : il se décida enfin , mais il ne donna au malade qu’une absolution conditionnelle. Appelé quelques jours après pour administrer l’extrême-onction au grandoncle janséniste , le disciple d’Escobar , au lieu de dire, projiciscere anima clirisliana, escamota les deux derniers mots, et sc contenta de prononcer

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proficiscere ( va-t-en) , comme ou dirait à un laquais insolent. Dieu sait, avec un congé pareil, ce qu'est devenue l ame de notre grand-oncle. »

Le lendemain, le major vint me prendre de bonne heure pour faire un tour dans la ville. Les rues sont étroites, comme dans toutes les villes anciennes, à l’exception des rues de la Calade et de la Carlerie, qui sont larges et belles; le marché aux fruits est couvert dans toute sa longueur par six rangs de jeunes provençales, aussi fraîches, aussi colorées que les beaux fruits qu elles vendent. A cela près, mon attention ne fut arrêtée par aucun objet, jusqu'à ce que nous fussions arrivés sur la place irrégulière où le palais des papes fut bâti dans le quatorzième siècle. Quel amas confus de pierres entassées les unes sur les autres, de tours, de voûtes, de constructions de toute espèce! L’aspect des prisons, dont les fenêtres étroites sont garnies d’une triple croisière de barreaux, serra mon cœur de tristesse au souvenir de 1791, de l’an 5 , et de 1816. Le major s’en aperçut: «Montons sur la plate-forme, me dit-il, votre cœur se dilatera. «

Parvenus au sommet d'un rocher taillé à pic, du côté du Rhône, un tableau magnifique s’offre à la vue; à l’horizon, entre le sud et l’est, une chaîne de monticules d’où sortent les eaux de la fontaine qui a donné son nom au département quelle arrose; à l'ouest, le mont Vcnloux, première colonne des

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Alpes. En parcourant des yeux les points intermédiaires de ce magnifique panorama , on suit la Durance dans son cours sinueux, du pied du Luberon, où elle commence à paraître, jnsqu’à son embouchure dans le Rhône; on découvre l’antique Aeria, aujourd'hui Chdleauneuf-Lahornier, où campa jadis Annibal après avoir traversé le fleuve : la ville est sous nos pieds ; le département tout entier s’offre à nos regards. En s'orientant sur la montagne du Luberon, qui s’étend jusqu'au département des Basses-Alpes , le major m’indiqua l’endroit , au sein de la montagne , où se trouvent Cabrières et Mérindal; je lui demandai s’il y avait encore des protestants. « En les faisant massacrer, me dit-il, le procureur-général Guérin, d’abominable mémoire, en a doublé la population.

« — Un philosophe de mauvaise humeur, lui dis-je en l'interrompant, me disait un jour que la nature, par esprit de contradiction, se montrait presque toujours avare d’hommes de mérite dans les pays où elle était le plus prodigue de ses autres dons; cette belle contrée apporte, autant qu’il m’en souvient, d’assez bonnes preuves de la fausseté de ce paradoxe.

« — Oui, sans doute, le département de Vaucluse fournit un contingent très honorable dans la liste des hommes illustres dont la nation sc glorifie : Crillon, cc brave Grillon, à qui le grand Béarnais

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écrivait de se pendre parcequ’il avait vaincu sans lui, est né dans ces murs, tout près de l’endroit où nous nous trouvons dans ce moment. Si vous passez quelques jours avec moi, je vous conduirai daus la retraite de la Palud, où le lieutenant-général Julien , ex-préfet du Morbihan, cultive à-la-fois son champ et les lettres. Vous voyez d’ici le mont Ventoux , au pied duquel est né le général Robert, qui mérita chacun des grades où il parvint sur un champ de victoire. Aussi modeste qu'intrépide, son nom, célèbre en Catalogne, est presque inconnu dans Avignon, où il fut mis en surveillance en 1 8 1 5.

*■ L’homme qui vient de nous ouvrir une des cours du palais papal est le frère de cet adjudantgénéral Laurent, qui brûla son uniforme le jour où Bonaparte détruisit la république, et reprit sa profession de boulanger, dans l’exercice de laquelle il est mort il y a dix ou douze ans.

« Le général Lagarde, assassiné à Nîmes; les généraux Clutbran et Monnicr; ce brillant comte de Grammont-Caderousse , colonel des cuirassiers de la garde; ce jeune et brave Forbin-Janson, qui, dans le même grade, soutint avec éclat l'honneur du nom paternel : tous ces guerriers et tant d’autres dans des rangs moins élevés sont autant de titres de gloire pour le département de Vaucluse qui les a vus naître. Je n’ai pas besoin de rappeler à votre

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mémoire ce héros enfant, ce jeune Viola, dont l’histoire et le burin ont immortalisé le dévouement héroïque.

u Si de la carrière des armes nous passons dans celle des sciences et des lettres, nous trouvons dans le fils d’un artisan du village de Pemes, un de nos premiers orateurs chrétiens: j’ai nommé Fléchier. Vous connaisse* sa réponse à un évêque qui lui disputait la présidence des états de Languedoc, parceque son père avait fait des chandelles: «Monseigneur, si le vôtre en eût fait vous en feriez encore. »

« L’abbé Poule, auteur de sermons estimés ; le spirituel abbé Arnaud, de l’académie française; le cardinal Maury; l’abbé de Boulogne, et le respectable abbé de Beaumont, ex-évêque de Gand et de Plaisance, ont vu le jour dans le département de Vaucluse.

« Balze, auteur d’une tragédie de Coriolan, et d’une belle ode sur le sublime poétique, était d’Avignon; Hyacinthe Morel, connu par une épître contre les matérialistes, est né dans cette même ville, où il professe encore la rhétorique.

« Un pays qui peut se vanter d’avoir produit Mignard et Vernet, a, je pense, payé noblement sa dette aux beaux-arts.

* S’il m’était permis de fixer les rangs entre nos contemporains, j’assignerais le premier à l’ancien

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maire de notre ville, dont je vous ai déjà parlé, a ce M. Puy, citoyen aussi courageux qu’administrateur habile et magistrat éclairé.

•< Je vous nommerais ensuite ce docteur Pamard, chirurgien en chef de l’hôpital d’Avignon, et l’un des plus habiles opérateurs de l’époque. Estimable par ses talents, il ne l’est pas moins par son caractère ; on n’oubliera point ici qn’on lai est redevable de la propagation de la vaccine : son plus bel éloge est dans la bouche du pauvre.

*< S’il est vrai qu’on n’appartient pas moins à un pays par le bien qu’on y a fait que par la naissance qu’on y a reçue, vous ne serez pas étonné de m’entendre citer M. Stassart, ancien préfet de Vaucluse, au nombre des citoyens de ce département. Chaque jour de son administration y a été marqué par un service ou un bienfait; il a prodigué des encouragements à l’instruction publique. Fondateur du collège d’Orange, il a fait don à cet établissement d’une bibliothèque de trois mille volumes. Il a érigé dans l’église cathédrale de cette ville un monument à la mémoire de son respectable évêque, M. Dulillet. Il a fondé un prix pour le meilleur éloge de Pétrarque, en l’honneur duquel il avait fait frapper une médaille. C’est à ses frais qu’a été construite, à Orange, la jolie promenade que l’on remarque autour de l’arc de Marius, ainsi que le cours qui conduit aux eaux minérales de V aqueyras. «

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AVIGNON

Ii était quatre heures quand nous revînmes de notre promenade; je retins le major A dîner avec moi.' Entre autres observations que j’avais faites, et dont je lui demandai l’explication en causant A table, je le priai de me dire pourquoi les habitants des quartiers Saint-Lazare et de la Ligne nous avaient salues d’une manière affectueuse, taudis que ceux des environs de la porte du Rhône paraissaient nous regarder d’un très mauvais œil: « C’est qnc les uns et les autres, me dit-il, nous ont pris pour ce que nous sommes, pour des Français... « Le major allait achever de m’expliquer son idée, lorsque nous entendîmes du bruit dans la rue; il courut à la fenêtre : ce mouvement de curiosité me surprit; « Ce n’est pas de la curiosité, me dit-il , c’cst de la peur. — De la peur! — Elle est permise, même à un militaire français, ajouta-t-il en se rasseyant, dans la chambre et à la place même où fut assassiné le maréchal Brune. — Comment! c’est ici!... — C'est là qu’il a reçu le premier coup de feu; c’cst par cette croisée qu’il fut jeté aux cannibales qui attendaient leur proie. »

Je suis forcé de renvoyer à mon prochain discours le récit de cet horrible événement, dont le major m'a promis de me faire connaître les affreux détails.

MORT DU MARÉCHAL BRUNE

R° L. [ I 4 OÉCEMBHK I 8 I 8.]

MORT DU MARÉCHAL BRUNE

Horresco referma.

Virgile.

Je frémi* en le racontant.

« Si le maréchal Brune vivait encore, continua le major Montéval, peut-être, tout en admirant sa campagne de IloJJande, en 1799, balancerait-on à confirmer, sur tous les points, la capitulation qu’il accordaau dued’York, après la victoire d'Alckmaër; peut-être...; mais le maréchal Brune a péri sous les coups des terroristes de 1 8 1 5 , victime de la plus infâme calomnie: dès-lors on ne voit plus en lui que le vainqueur d 'Harlem et de Bakhum, l’un des pacificateurs de la Vendée, l’un des généraux français qui conduisirent pendant vingt ans nos armées à la victoire.

«Vers la fin de juillet 181 5 , le maréchal Brune, après avoir fait sa soumission au gouvernement royal, remit le commandement de Marseille et de

MORT DU MARÉCHAL BRUNE. 223 la huitième division militaire à M. le marquis de Rivière *, qui lui délivraun passeport pour retourner à Paris.

•< Un de ces pressentiments auxquels les hommes d’un grand caractère mettent peut-être trop d’orgueil à ne pas céder, avait déterminé le maréchal à s'embarquer à Toulon, pour gagner un port de la Bretagne, d’où il se serait rendu à Paris. Déjà ses effets étaient transportés à bord du navire, ainsi que ceux du chef de son état-major. Une fausse honte, la crainte de laisser un témoignage de faiblesse dans l’esprit de ceux qui s’efforçaient de prouver au maréchal que le chemin de terre ne présentait aucun danger, finit par changer sa résolution. 11 prit sa route à travers la Provence , escorté par un escadron de chasseurs. Ses aides-decarnp le suivirent; le chef d’état-major s’embarqua seul : l’événement a trop justifié sa prévoyance.

«Arrivé sur les bords de la Durance, le maréchal, poussé par une fatalité, je n’ose dire aveugle, congédia son escorte; et le mardi 2 août 181 5 , vers les dix heures du matin , il entra dans Avignon pour n’en plus sortir vivant, et descendit à cette auberge du Palais-Royal, où on lui servit à déjeuner, avec ses aides-de-cainp , dans cette même chambre où je vous raconte en ce moment sa fin déplorable.

' Maintenant ambassadeur près la Porte ottomane.

224 MORT DU MARÉCHAL BRUNE

u Une heure, une heure fatale s était écoulée; le maréchal en remontant en voiture fut reconnu et nommé par un militaire qui se trouvait avec quelques autres personnes sur la porte du café du Midi, situé en face de la poste aux chevaux. L’aspect du guerrier excita parmi les spectateurs le mouvement d'une curiosité respectueuse, à laquelle un seul mot fit changer de motif: «Admirez, s’écrie un homme en sc mêlant au groupe du peuple assemblé plus près de la voiture, admirez l’assassin de la princesse de Lamballe. «

« On eut dit qu’à cet affreux mot d’ordre, des légions de bandits étaient sorties de dessous terre. Des huées se font entendre: la voiture part; mais elle est arrêtée, à la porte de Y Ouïe, par un poste de gardes nationaux tout fiers d’examiner le passeport d’un maréchal de France. L'officier de service exige que ce passe-port, écrit tout entier de la main de M. le marquis de Rivière, soit visé par le major Lambot, commandant provisoire du département de Vaucluse. Chaque minute de délai accroît le péril; une populace ivre de fureur ferme tous les passages; une grêle de pierres est lancée contre la voiture, qui avait franchi la porte, lorsque des forcenés saisissent la bride des chevaux , et ramènent le maréchal à l’hôtel qu’il venait de quitter : on en ferme aussitôt les portes.

« Le guerrier, inaccessible à la crainte, encou-

MORT DU MARÉCHAL BRUNE. 2?.Ü rage ses aides-de-camp, qui ne tremblent que pour lui; on les sépare, et il remonte seul dans cette chambre où il attend avec une contenance héroïque l’événement dont il prévoit l’issue.

« La ville entière est réunie sur la place; l’atroce calomnie, consignée dans le libelle infâme de Lewis Goldsmidt, vole de bouche en bouche, répétée, commentée par MM..., que l’on voit errer à travers les groupes.

“Déjà s’élèvent contre un vieux guerrier, dont le sang a tant de fois coulé pour la France, des cris de mort, dont on n'entend que les horribles échos. 11 est juste de dire qu’une partie des officiers de la garde nationale firent tous leurs efforts pour empêcher cette sanglante catastrophe.

« Dans les premiers moments de l’émeute, le maréchal écrivit, sur le chapeau d’un officier, un billet conçu en ccs termes , au général autrichien Nugent , qui se trouvait en ce moment à Aix: «Vous savez «nos conventions; je suis arrêté à Avignon; je « compte que vous viendrez me délivrer. » Que devint cette lettre? c’est ce qu’on ignore.

«Le nouveau préfet de Vaucluse, M. de Saint-. Chamans, arrivé pendant la nuit, se trouvait incognito dans cette même auberge; éveillé par cet affreux tumulte, il se présente au peuple; son autorité est méconnue, et l'un des chefs de l’émeute ne craint pas de déclarer qu’il est lui-même investi des

Ermite e» ffovikck, t. h. i5

226 MORT DU MARÉCHAL BRUNE, fonctions de préfet. On bat la générale; le maire, le courageux et respectable M. Puy, à la tête d'une compagnie des gardes nationaux et de quelques gendarmes, écarte un moment ces furieux. Le préfet sc rend auprès du maréchal, et cherche vainement à favoriser sa fuite; il harangue de nouveau une populace frénétique ; elle répond en s’efforçant d’enfoncer la garde, qui lui résiste avec toute l’intrépidité que le maire lui communique. « Misérables, u leur crie ce digne magistrat du peuple, vous n’arrik verez au maréchal qu’en passant sur mon corps ! » et il se place au milieu des baïonnettes qu’il fait croiser devant la porte de l'hôtel.

« Pendant ce temps, d’autres bandits escaladent les murailles, et pénétrent par les derrières de l'hôtel. Le maréchal, qui les entend approcher, demande aux factionnaires placés à la porte de sa chambre, ses armes qu’on lui a enlevées; on les lui refuse: il offre vainement à l’un d’eux une bourse d’or pour son fusil.

« Quelques assassins ont pénétré dans la chambre ; le maréchal, debout auprès de cette cheminée, découvre sa poitrine sans proférer un seul mot. Une voix abominable 1 répète en sa présence l’infame accusation qui sert de prétexte à la rage d’une odieuse canaille.

1 Le procès qui s'instruit la fera connaitrc.

MORT 1)U MARÉCHAL RRUÏSE. 227

« Mon sang a coulé pour la patrie, répond-il à ses bourreaux ; j’ai vieilli sons les drapeaux de l’honneur, et j’étais à soixante lieues de Paris à l’époque où fut commis le crime affreux dont on ose m’accuser. — Tu mourras, interrompt un scélérat. — J’ai appris à braver la mort, reprit le général, et je puis vous épargner un crime; donnez-moi une arme, et accordezmoi cinq minutes pour écrire mes dernières volontés. — La mort ! » s’écria l’assassin en tirant sur le guerrier un premier coup de pistolet qui effleura son front, et lui enleva une touffe de cheveux. L’intrépide Brune croise ses bras, et attend un second coup: le pistolet fait long feu.

«Tu l’as manqué, dit alors un autre brigand; ôte-toi de là, c’est mon tour; » et d’un coup de carabine , un portefaix étend à ses pieds un maréchal de France, fameux par vingt combats et couvert des lauriers du Mincio, de Vérone, et de Tarer nelle.

« Il était deux heures... Les infâmes brigands se précipitent dans la chambre, et mettent au pillage les effets de leur victime, parmi lesquels se trouvait un sabre de grand prix , que le maréchal avait reçu en présent du grand-seigneur.

«Le meurtre consommé, un des assassins se montre au balcon , le front paré des plumes blauches qui décoraient le chapeau du général français.

MOUT DU MARÉCHAL DRUNE

« La meute des cannibales , assemblée sous les fenêtres, pousse des hurlements féroces et demande qu'on lui jette sa proie.

« Je crois vous avoir dit, en commençant ''et horrible récit, que le corps inanimé du maréchal fut jeté par la fenêtre; ce fait n’est pas exact: les restes du héros furent placés sur un brancard pour être portés au cimetière; mais la rage des bourreaux nctait pas assouvie; à vingt-cinq pas de l’hôtel, les monstres s’en emparèrent, et le traînèrent par les pieds ou bruit du tambour, qui battait la farandole, jusqu’à la neuvième arche du pont, d’où ils le précipitèrent dans le Rhône, après avoir déchargé toutes leurs armes sur un cadavre que de nouvelles horreurs attendaient au rivage où il fut jeté par les flots. On assure qu’au même moment, sur l’autre branche du Rhône, d’autres victimes, des invalides...; mais ce n’est pas assez de la notoriété publique pour donner crédit à de semblables forfaits.

« Les aidcs-de-camp du maréchal , décidés à mourir avec lui, étaient détenus dans une salle basse, où ils auraient infailliblement partagé le sort de leur général, si un jeune homme, de concert avec le maître de l’auberge, ne les eût soustraits à la rage des assassins et recueillis dans sa maison, où il les tint cachés pendant quelques jours. J’insiste d’autant plus volontiers sur ce fait incontestable, qu’il

MORT DU MARÉCHAL RRUNE. 229

peut servir à détruire ou à confirmer une terrible inculpation.

u Les contemporains des hommes delà Glacière et du 2 septembre n’auront pas de peine à croire qu’à la suite de cette scène d’horreurs, dont j’ai passé sous silence les plus affreux détails, des femmes, qui toutes n’appartenaient pas à la dernière classe du peuple, dansèrent la farandole sur la place encore teinte d’un sang généreux; qu’un homme, au milieu de ces mégères, improvisa des couplets patois, qu’il fit imprimer depuis, et dans lesquels on disait :

u Qu’un ange subtil » Avait placé dans le fusil « L’excellente prune 11 Qui tua le maréchal Brune. »

h Et cependant il est vrai qu'il existe un procèsverbal constatant que le maréchal Brune s’est tué lui-même.

« Si l’un des principaux meurtriers n’insultait pas encore à la douleur et à la justice publiques, ou pourrait croire que la Providence s’est chargée de leur punition. E11 proie aux angoisses du remords, aux terreurs de sa couscience, le principal auteur du crime est mort peu de temps après dans les convulsions du désespoir;

«Le corps du héros, précipité dans le Ilhône, fut poussé sur la grève entre Tarascon et Arles; et

a3o MORT Oll MARÉCHAL DRU N E.

tel était l’effroi que les assassins d’Avignon avaient répandu dans la contrée, que personne n’osa recouvrir d’un peu de terre un cadavre informe, devenu un objet d’épouvante et d’horreur: ces restes déplorables étaient depuis plusieurs jours en proie aux animaux carnassiers, lorsqu’ils furent enlevés pendant la nuit par des mains pieuses, et déposés quelques heures dans la chaux vive. Un citoyen, qui avait entrepris un long et périlleux voyage pour arracher aux vautours les dépouilles sanglantes d’un des chefs de la vieille armée française, recueillit scs ossements avec un soin religieux , et revint à Paris en faireà sa famille un douloureux hommage.

■■.l’ai fini... Tant d’horreurs font presque autant de mal à retracer qtt'ù voir.

u. le ne me permettrai qu’une réflexion sur ce triste sujet; c’est que l’état des choses et des esprits dans ce département est tel encore, que j’aurais craint , en le nommant, de compromettre l’homme généreux qui rendit les derniers devoirs au maréchal, et de me compromettre moi-même en vous faisant connaître, par leurs noms, des misérables qui peut-être échapperaient par la preuve légale à la notoriété publique et à leurs propres aveux. »

Je ne puis quitter le département de Vaucluse sans visiter la fontaine célébré qui lui donne son nom, et sans m’arrêter à Carpentras, où m’appellent des souvenirs de jeunesse. Celte excursion me

MORT DU MARÉCHAL BRUNE. a3l forcera de repasser à Avignon pour reprendre la route de Marseille ; ainsi j’aurai occasion , avant de quitter définitivement cette ville, d’ajouter quelques traits à l’esquisse imparfaite que j’en ai déjà tracée.

U. [a8 DÉCEMBRE I 8 I 8.]

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