‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 20 sur 39 · ET LES DEUX AMANTS AVEUGLES · texte numérisé non relu

ET LES DEUX AMANTS AVEUGLES

Je redemandai» Laure & l'écho du vallon,

Et Fécho n'avait point oublié ce doux nom.

Deux. le.

Tout, le bien et le mal, le plaiair et les peine», Tout, entre deux amants, doit être partagé.

Reoxaru , Méncchmes.

11 y a des associations de mots et d’idées contre lesquelles le cœur et l’esprit se révoltent; comment peindre à-la-fois la mort du maréchal Brune et les amours de Laure? Quels artifices de langage suffiraient à retracer, dans le même discours, les horreurs de la Glacière d’Avignon , et les beautés de la fontaine de Vaucluse? Il n’y a point de transition possible entre de pareils objets , et lame se refuse à recevoir à-la-fois des impressions si différentes. On n’aura point à me reprocher ces contrastes révoltants : dans le tableau que je vais esquisser, j’aurai soin deloigner jusqu’aux souvenirs des scènes

LA FONTAINE DE VAÜCLDSE. a33

cruelles dont ces belles contrées ont été le théâtre.

M. de Montéval ne m’a point accompagné à Vaucluse comme il me l'avait promis; une indisposition de sa femme, qui les comblait de joie tous les deux, ne lui a pas permis de s’éloigner d’elle; mais par ses soins je devais trouver à Lille, petite ville sur la route que j’allais parcourir, un jeune homme dont le major m’avait parlé avec un intérêt très vif, et qui devait me servir de guide à la fontaine.

En approchant de la maisonnette isolée où j étais attendu, je m'arrêtai près d’une charmille, derrière laquelle un homme, que je ne voyais pas encore, chantait d’une voix agréable ce couplet d’une romance au premier mot de laquelle je crus pouvoir me reconnaître :

Venez, ermite voyageur,

Suivez la voix qui vous appelle;

Dans la chaumière maternelle Entrez; et, sous un ciel trompeur,

Où la croix, bienfaisant symbole,

Devient l’arme (le la fureur,

Ermite, l’ami du malheur,

Soyez l’ermite qui console

Je ne pouvais méconnaître à cette aimable invita-

1 Je suis fâché, pour l'auteur de cette romance, qu’une trop juste modestie ne me permette pas de citer les autres couplets ; on y trouverait cet abandon plein de grâce et de sensibilité qui fait tout le mérite de ce genre de poésie.

lioQ le jeune ami du major Montéval, et je fus accueilli dans sa famille avec la cordialité la plus touchante; ce serait un moyen pour moi de reconnaître l'hospitalité quej’ai reçue deM... etde son excellente mère, que de les faire connaître l’un et l’autre; mais il est tel pays où il faut savoir prendre son temps pour être publiquement un homme de bien; et c’est quelquefois mettre en danger la vertu, que delà signaler. Je ne dirai donc rien de mes hôtes’, et je me mettrai discrètement en chemin avec le jeune Adrien, pour aller rendre un tardif hommage à la naïade de Vaucluse.

En sortant de la jolie petite ville dont les murs sont baignés par la Sorgue , nous suivîmes un sentier qui se resserre, à mesure qu’on avance, entre la rive droite de la rivière qu’il domine , et un rocher qui semble avoir été taillé sur ses bords. D’un côté des prairies, des allées de peupliers, le mouvement et le bruit lointain des papeteries; de l’autre, quelques huttes blanchies auxquelles la voûte du roc sert de toiture : en fixant ses regards sur cette partie du paysage, on croit reconnaître les premiers pas de l’hoinme vers la civilisation, lorsque dans sa sauvage méfiance il craignait encore de renoncer à ses antres et à ses rochers , pour se confier à la plaine.

Mais déjà nous découvrons les deux arches rouges du petit pont en bois qui conduit au hameau de Vaucluse : je suis d’abord frappé du contraste

LA FONTAINE DE VAUCLUSE. î35 d’élégance et de misère que je remarque entre cette foule de petit mendiants en baillons, ces masures eu ruine, et l’aspect de ces bâtiments à façade, décorés de banquettes de fleurs où l’on croit voir des jardins suspendus.

Nous entrons à l’auberge que l’on nomme pompeusement rhôlel de Laure et de Pétrarque. Un berceau de mûriers qui prête son ombre aux buveurs, une rigole qui sert de réservoir aux poissons de la rivière, une salle à manger ouverte à tous les vents, et dont on se garde bien de recrépir les murs de peur d’effacer les noms, les dates, les inscriptions dont ils sont couverts; tels sont les objets qui distinguent cet liotel des autres auberges de village.

Je m’attendais , dans les lieux immortalisés par les cbants de Pétrarque , par ceux de l’abbé Delille et de madame Verdier d’Uzès ‘;jc m’attendais, dis-je, à trouver dans cet album des voyageurs , des vers , sinon dignes du sujet, du moins inspirés par de tendres et poétiques souvenirs; mais je dois le dire à la honte des amants et des troubadours qui ont séjourné â l’hôtel de Laure et de Pétrarque , aucun n’y a laissé signe d’amour ni de poésie.

Après un dîner succinct, dont les excellentes truites du réservoir ont fait seules tous les frais, nous nous sommes rendus au bassin de la fontaine,

1 Cites dans les mémoires de Paüssot.

2.36 LA FONTAINE DE VAUCLUSE, à un petit quart de lieue de l'auberge. Les deux chaînes de rochers, qui encaissent en cet endroit le lit de la rivière, dérobent ce bassin aux regards jusqu'à ce qu’on arrive, par un chemin taillé dans le roc , à des plantations d’oliviers soutenues par des murs en pierres sccbes, que l’on prendrait de loin pour les ruines d’un amphithéâtre. En avançant, quelques arbres isolés, quelques plantes rabougries sortent de ce torrent pierreux, qui n’offre bientôt plus que de grandes niasses de rochers suspendus, pour ainsi dire , sur des couches de fragments près de céder à leur poids et de les entraîner dans l’abyme. La colline opposée est taillée à pic , et la rivière coule mollement au pied, sur un lit de mousse.

Jusque-là rien ne me donnait cucore l’idée de cette fontaine magique dont je m'étais fait, en lisant Pétrarque, une si brillante image. Je commençais à croire que pour la millième fois dans ma vie j’avais été dupe des poètes descriptifs; je jetais autour de moi des regards dédaigneux ; mais tout-à-coup l’onde rugit , écume, se roule en torrents, s’élève en gerbes et retombe en cascades sur des rochers noirâtres, d’où elle rejaillitsous mille formes différentes. « Que c’est beau ! m’écriai-je en battant des mains comme à un magnifique changement de décoration. — Je vous l’avais bien dit, » ajouta mon jeune guide, qui semblait jouir de mon admiration ; et nous continuâmes à nous avancer, non sans éprouver une

secréte terreur à l'aspect des flots qui venaient sè briser à nos pieds sans pouvoir nous atteindre;

Nous voilà parvenus au pied d’un roc perpendiculaire qui se voûte à une hauteur prodigieuse audessus du bassin; là les cascades ne se font plus entendre que dans le murmure prolongé de lecho, qui n'a point oublie la moitié du nom de Laure, comme l’assure M. Dupaty dans ses Lettres sur f Italie.

Après m'avoir conduit à la source même de la fontaine, vaste entonnoir, dont la sonde n'est jamais parvenue à déterminer la profondeur, Adrien m’a fait descendre, par un petit sentier demi-circulaire, dans celte grotte , discret témoin des soupirs de Laure et de Pétrarque, .le n’essaierai pas de ternir, après cinq siècles, la vertu de cette dame, célèbre par son amant, et je ne dirai pas aussi hardiment quemadame Desboulières cequi s’est passédans cet asile mystérieux entre la plus belle des femmes et le plus amoureux des poètes: mais je sais bien qu'à la place du seigneur de Saumane 1 , mari de la charmaute Avignonaise , j’aurais été beaucoup moins crédule que la postérité, et que j’aurais pris quelque ombrage de ces rendez-vous fréquents à la grotte de Vaucluse. Quoi qu’il en soit, tout s’y est passé pour le mieux, sans doute; la réputation de

* Hugues de Sadcs, seigneur de Saumane , épousa Laure de Sadcs, connue sous le nom de tu bette Laure.

Laure n’en a point souffert; celle de Pétrarque s’en est accrue , et le confiant époux ne s’en est jamais plaint; tous les trois ont vécu dans la plus douce intimité : ne semons pas la discorde entre leur paisibles ombres.

Je n'ai point été dupe de quelques chiffres des deux amants que l’on voit çà et là gravés sur la pierre , et dont la variété maladroite suffirait seule pour trahir une main moderne.

Adrien m’a appris que la fontaine, en ce moment au niveau du sol , s’élevait quelquefois à la hauteur du figuier qu’il me montra, et que la nature semble avoir planté comme un niiomètre dans la fente du rocher perpendiculaire. Bien de plus magnifique alors que ce tableau, continua-t-il; la grotte disparaît : une montagne d'eau s’élève en masse, et se déroule en voûte sur la tête du spectateur, qui tremble de s’égarer dans cet humide labyrinthe.

En présence de si grands objets , quelle me paraît misérable cette colonne élevée en l’honneur de Pétrarque, aux frais et par les soins de l’athénée de V aucluse ! un homme de goût en a fait justice par ces vers inscrits au crayon sur la partie la plus élevée du piédestal :

Nymphe, sors en courroux de tes grottes profondes, Viens renverser ce monument!

Laure en rougit pour son amant:

Tu dois en rougir pour tes ondes.

LA FONTAINE DE VAUCLUSE. a3q

C’est une tradition du pays, que le château qui couronne ces monts a été bâti par Pétrarque; Adrien ne le croit pas, et je suis entièrement de son avis par les raisons qu’il en donne. « Si le poète de Vaucluse, me disait mon aimable guide, avait eu à bâtir un château, n'en eût-il pas marqué la place au sein de ces belles prairies qu’il chanta 1 , et dont les fleurs champêtres tombaient en pluie d'or sur le sein de sa belle mailresse? sur le bord de cette onde qui caressait si tendrement ses pieds délicats ? sous ces ombrages où les oiseaux venaient C entendre? au milieu de ces bons villageois qui disaient, en passant sous ses fenêtres, Son cœur s’est ouvert à f amour, pourrait-il se fermera la pitié et à la bienfaisance ? »

Le fait est que ce château appartint à un cardinal, évêque de Cavaillon, et ami de Pétrarque; c’est là son plus beau titre. Ces tourelles , ces créneaux attestent que ce donjon a été bâti dans un temps où chaque château était une citadelle, chaque terre un royaume, et chaque seigneur un tyran; mais Pétrarque n’était pas de son siècle; son modeste ermitage, c’est ainsi qu’il l’appelle lui-même, était situé sur le penchant de la colline du hameau; il n’en reste plus le moindre vestige.

Nous parcourions les ruines du château, où j’avais eu beaucoup de peine à parvenir; et tout en

1 Dans son ode: Onde f roche e c/tiare , etc.

l/\0' LA FONTAINE DE VAUCLUSE, considérant ccs murs crénelés que tapisse le lierre, ces cachots souterrains dont les ronces ferment l’entrée, ces tours du haut desquelles le baron épiscopal insultait aux charmes de la vallée et à l’esclavage de ses vassaux , je me reportais par la pensée à ces temps de barbarie féodale dont les plus ineptes ou les plus méchants des hommes se font aujourd'hui les apologistes.

Pour m’arracher à ces honteux souvenirs, Adrien m’avait conduit sur la plate-forme du château, d’où je découvrais un vaste horizon borné par de petites collines bleuâtres. Je comptais les granges éparses, les villages que je distinguais à la variété de leurs toits, à la flèche mystique de leurs clochers; les deux tours lointaines du palais des papes, d’où Jean XXII fulminait des bulles contre les capuchons pointus des Cordeliers, et lançait des anathèmes contre les ennemis de la vision béatijùpie; je revoyais ce mont Fentoux, qui ne se détache de la voûte du ciel que par des veines de neige qui le sillonnent, et je me disais avec Deliile : J’ai sous les yeux

Le plus riant vallon qu’éclaire l’œil du monde.

Nous retournions au village. En passant derrière le rocher de la fontaine , je m’arrêtai de surprise à la vue d’une femme assise sur une pierre, et dont la tête reposait sur scs deux mains, dans l’attitude de la douleur méditative. Adrien courut à elle, et lui

LA FONTAINE DF. VAUCLUSE. 24 1 baisa la main : je m’approchai , et je voulus m'excuser d'avoir trouble sa solitude : >> Ce jeune homme vous a nomme , me dit-elle ; votre rencontre ne m’est point désagréable. » Même avant de savoir quelle était cette dame, j’avais été frappé du son touchant de sa voix et de la grâce mélancolique répandue sur toute sa personne: ses traits, privés de la fraîcheur de la première jeunesse, liraient un nouveau charme du sentiment douloureux qui paraissait les avoir flétris; il était aisé de voir que la vivacité de ses yeux s’était éteinte dans les larmes, et qu’un chagrin profond était devenu l'aliment de sa vie. Je n’écris pas un épisode de roman ; je puis donc me dispenser de rapporter ici l’entretien préliminaire qui amena le récit qu’on va lire : quelque romanesque qu’il puisse paraître, je puis en garantir la vérité.

Je laisse parler madame Du"**, qui ne m’a autorisé à la faire connaître que sous le nom de madame de Vanière.

« Mariée à seize ans avec un officier-général , frère du mari de ma sœur aînée, nous vivions depuis un an dans les douceurs de la plus tendre union, au fond d’une campagne charmante sur les bords du llhône. Ma sœur, quelques jours avant le départ de son mari et du mien pour l’Égypte, où ils suivirent Bonaparte, mit au monde un fils aveugle: j’étais moi-même enceinte à cette époque; le

ËinitTE F.S MO VIH CE, T. II. (G

l/\1 LA FONTAINE DE VAUCLUSE.

cœuret l'iniajjinatior» douloureusement frappés pendant plusieurs mois du spectacle que j’avais sous les yeux et des chagrins de ina sœur, j’accouchai d’une fille également privée de la vue. Que de soins, de pleurs, et d’anxiétés ces deux enfants coûtèrent à leurs mères ! Notre amour pour eux s’accroissait de nos propres tourments, et plus nous étions effrayées du sort dont l'avenir les menaçait, plus nous sentions le besoin de rendre leur enfance heureuse.

» La nature , en les privant de la vue , les avait doués d’une beauté rare; et, ce qui importait bien plus û leur félicité, elle semblait leur avoir partagé la même vie. Dans leur berceau , sur le sein de leurs mères, Jules et Amélie étaient déjà inséparables: la même éducation, en éclairant leur esprit, acheva, pour ainsi dire, de confondre leur existence. C’est avec nos sensations et nos idées que nous avions d’abord apprécié, ma sœur et moi, l’infortune de nos enfants; mais nous ne tardâmes pas à nous convaincre que nous éprouvions pour eux des maux qu’ils ne pouvaient pas sentir, des regrets qu’ils ne pouvaient jamais connaître. Certaines qu’ils jouissaient de tout le bonheur attaché à leur condition, notre tendresse éclairée nous fit un devoir de ne point offrir à leur esprit des images qui pouvaient y faire naître des idées de privation.

« L'instinct d'amour qui les avait unis dès le berceau devint une passion dans leur jeunesse. Je me

LA FONTAINE DE VAUCLUSE. l\

sers de ce mot de passion à défaut d’un autre qui puisse exprimer un sentiment où les affections du cœur humain se trouvaient confondues; ce doux lien n’avait point de modèle : Jules et Amélie s’aimaient pour exister, comme ou aime l’air que l’on respire, comme on aime la source que l’on rencontre au milieu d’un désert.

« Constamment poursuivies par la même fatalité, ma sœur perdit son époux sous les murs de Saiut- Jean-d’Acre, et le mien ne survécut que quelques mois à sou retour en France. Je ne vous parle pas de nos douleurs; quelque vives quelles fussent, nous étions trop nécessaires à nos enfants pour ne pas les supporter.

u Jules et Amélie étaient arrivés à l’âge où nous pouvions songer à réaliser le seul besoin de leur cœur et le dernier vœu du nôtre. Ma fille avait seize ans, Jules en avait près de dix-sept : uous avions fixé l’époque de leur mariage.

« Le hasard conduisit dans le château que nous habitions un médecin célèbre ; il observa les yeux de nos deux jeunes aveugles, et nous donna l’assurance que leur cécité provenait d’une cataracte, et qu’ils pouvaient être rendus à la lumière. Lajoie extrême que nous causa cette nouvelle ne fut point partagée par ceux qui en étaient l’objet : ils ne concevaient dans le changement qu’on voulait opérer eu eux qu’une autre manière de s’aimer; et, n’ima-

244 LA FONTAINE DE VAUCLUSE, ginant rien au-delà du sentiment dont leur cœur était rempli, un sens de plus ne leur paraissait qu’un moyen de distraction dont ils repoussaient l’idée.

«Les poètes, disait .Iules en riant, sc sont tous « accordés pour représenter l’Amour aveugle : la « nature a réalisé pour nous cette aimable fiction ; « pourquoi renoncerions-nous à son bienfait? — Je « ne veux point voir Jules, disait Amélie; je veux « l’aimer. »

«Jusqu’ici nous nous étious abstenues de parler des plaisirs et des avantages attachés à la possession d'un sens dont nous ne pensions pas qu’ils dussent jamais jouir; l’espérance dont on nous avait flattées nous prescrivit un antre langage. Nous essayâmes de leur donner une idée des beautés de la nature, pour leur susciter l’envie de percer le voile qui les leur dérobait; mais ils continuaient à substituer le sentiment à l’image. « Amélie est plus belle que le «jour, disait Jules; je ne veux point les comparer. « — Vous m’apprenez , continuait Amélie, que le «soleil est plus brillant que Jules; eh bien! je ne « veux pas voir le soleil , de peur de le haïr. »

« Nos larmes firent sur le cœur de ces aimables enfants ce que nos raisonnements n’avaient pu faire sur leur esprit : l'idée de nous rendre plus heureuses les détermina au sacrifice que nous exigions de leur tendresse.

« Ils subirent ensemble l'opération : au moment

où 011 leva l'appareil , ma sœur se jeta dans les bras de son fils. «Ma mère, s ecria-t-il en l'embrassant « avec transport, je vous vois!... — Et moi? lui dit « Amélie avec un profond soupir. Me voilà, .Iules; « me reconnaissez-vous? » Il la serra contre son cœu r ; mais elle avait déjà compris que son premier regard n’avait pas été pour elle.

« L'instant où le bandeau tomba des yeux de ma fille ouvrit sous mes pas l’abyme de douleur où devait se consumer ma vie : un faible rayon de lumière vint mourir dans le regard qu’elle tourna vers son amant; elle retomba seule dans cette nuit profonde dont elle commençait à sentir toute l’horreur.

«Jules ne négligeait rien pour la consoler. «Je « devrais être heureuse de votre bonheur, lui disait; « elle en pleurant, mais je n’en ai pas la force; ma « vie était tout entière dans notre amour, et cet « amour était fondé sur une commune ignorance de « tout autre bien. Vous verrez des objets qui me «sont inconnus, vous aurez des idées nouvelles, « uous ne nous entendrons plus; je veux mourir, « mon ami; je veux mourir avant de craindre de « n’êtrc plus aimée. — J’aurai cessé de vivre, répou- « dait Jules, avaut que cette crainte entre dans ton » amc; cette lumière que je vois te rend plus chère « à mon cœur, eu te montrant belle à mes yeux; le « bonheur de te voir ajoute au besoin de t’aimer.

«Non, mon Amélie, nousnenousquitterons jamais; «je serai ton appui, ton guide... — L’ordre de la «nature est changé pour nous, interrompait-elle; « il n’existe qu'un homme pour moi sur la terre, et « vous avez des yeux pour toutes les femmes!... » Dès ce moment la jalousie entra dans son cœur, et s’y créa, dans l’ombre et dans le silence, un asile impénétrable, où nul autre sentiment ne put l’atteindre. Jules s’étudia vainement à lui cacher les vives impressions qu’il recevait de cette lumière à laquelle il venait de naître; vainement contraignaitil en sa présence les transports qu'excitait dans son amcle spectacle de la nature; Amélie l'interrogeait, sous prétexte de s'instruire, et terminait chaque fois l’entretien par cette réflexion cruelle : « Nous n’habitons plus le même inonde. »

« Si jamais, continua madame de Vauière, je suis assez maîtresse de ma douleur pour rassembler mes souvenirs et pour en retracer l’histoire sans l’effacer par mes larmes , peut-être révélerai-je dans cet écrit quelques secrets du cœur humain échappés aux observations des plus profonds moralistes ; mais comment pourrais-je, après quatre ans, m’appesantir sur les détails de l’affreux événement qu’il me reste à vous raconter ?

« La tendresse inaltérable de Jules, nos sollicitations, n'avaient pu ramener ma fille à l’idée d'un mariage qui ne pouvait plus réuuir leurs destinées;

niais nous espérions avec le temps vaincre sa résistance, et nous étions veuus passer la belle saison à Vaucluse pour y voir un vieil oncle de mon époux, dont la philosophie aimable avait beaucoup d’empire sur l'esprit d’Amélie.

u La première fois qu’il nous conduisit à la fon taine , Jules ne put contenir le mouvement d’admiration dont il fut saisi , et sortit de l’extase où il resta quelques moments plongé au cri que nous jetâmes en voyant ma fille, qui lui donnait le bras, tomber évanouie. Ou la porta dans la grotte, où elle ne tarda pas à reprendre ses sens. « Jules, dit-elle en lui « serrant la main, il y a donc hors de moi quelque «chose qui peut vous plaire?... » Le coup mortel était porté : au bout d’un mois Amélie ne souffrait plus; elle dormait dans la tombe... »

Madame de Vanière ne put continuer; ses sanglots étouffaient sa voix. Elle accepta mon bras pour retourner chez son oncle, et ce fut d’Adrien que j appris la fin de cette déplorable aventure.

L’infortuné Jules ne put survivre à la perte d’Amélie. Depuis trois mois , il allait chaque matin passer quelques heures dans la grotte; un jour il ue revint pas, et tout porte à croire qu’il a trouvé Ja mort dans cette même fontaine dont l’aspect lui avait causé un ravissement si funeste.

CARPENTRAS

W* LU. [|5 JAKVIKR 1819.]

CARPENTRAS

H 1 laisse dan» Vaucluse

Le pauvre sans besoin, l’ignorant sans excuse.

Je témoignai le désir que l'aimable Adrien m'accompagnât à Carpentras : « Vous vous y présenteriez sous de trop fâcheux auspices, me dit-il ; je suis Avignonais, et en cette qualité je n’ai point voix au chapitre de Carpentras. Les habitants de ces deux villes se détestent cordialement depuis qu’en 1 790 mes concitoyens furent obligés de lever le siège qu’ils étaient venus mettre devant la capitale des Méminiem \ »

Je suis donc parti seul de Vaucluse; mais, à un quart de lieue de la fontaine , ma bonne étoile me fit rencontrer un brave M. Audrin , patriote à l’épreuve des deux terreurs, d’une probité sans tache, d’un courage sans reproche, et auquel il faut savoir d’autant plus de gré de sa modestie personnelle,

1 M. Malncliie d'Ingcmbeit , évêque.

* Pline cite celte ville sous le nom de Carjientoraste Meminorum.

CAllPENTRAS. 249

qu'à ses yeux Carpentras est la seconde ville de France.

J’aurais fait peu d’attention à la ville de Perne, si je n’eusse 'été averti que c’était la patrie de Flécliier, évêque de Nîmes, et de M. Olivier de Gérente, membre de toutes les assemblées nationales depuis vingtcinq ans, et l’un des soixante-treize députés à la Convention que Roberspierre réservait dans les cachots pour un autre 3i mai. M. de Gérente, retiré sans fortune des hautes fonctions qu’il a remplies si long-temps, vit à la campagne, dans une modeste demeure où il exerce les vertus privées d’un excellent citoyen et d’un bon agriculteur.

En arrivant à Carpentras, je fus moins surpris de la petitesse et de la saleté des rues que de la foule qui les obstruait. « Hier, à pareille heure, me dit M. Au drin, vous auriez peut-être traversé Carpentras sans y rencontrer vingt personnes. Toute cette population est étrangère à la ville; c’est demain vendredi, jour du marché très considérable qui se tient ici toutes les semaines, et cette foule est celle des marchands des environs , qui apportent à cette foire hebdomadaire leur garance, leurs graines d'Avignon , leur safran , leurs cocons de soie , leurs truffes noires; en un mot, cette quantité de productions diverses d’une terre riche et féconde. Je ne sais pas, continua M. Audrin, si vos propres observations vous conduiront à dire de notre ville tout

CA R l* EN T RAS.

le bien que j'en pense ; mais du moins, en sa qualité de place commerciale, serez-vous forcé d’en faire un éloge exclusif, quand vous saurez que la probité dans les relations de négoce est telle , qu’on ne peut citer à Carpentras un seul exemple de banqueroute. »

M. Audrin a été ravi d’apprendre qu’il aurait occasion de ine voir à Carpentras, chez un de ses amis, auquel m’a recommandé le major MoDtéval.

« Voilà ce qui s’appelle un prêtre et un philosophe ! s’écria-t-il en m’entendant prononcer le uom de l’abbé Eysserie. Aussi , depuis l’âge de vingt-cinq ans, est-il en butte aux persécutions de la sottise, de l'ignorauce, et de la superstition, qui l'ont constamment éloigué des hautes places dans l’instruction publique, où l’appelaient ces vastes connaissances. Croiriez-vous qu’un savant profond, à qui les langues orientales, le grec, l’hébreu, le syriaque, ne sont guère moins familiers que le latin, pour l’étude duquel il a créé une nouvelle méthode, approuvée par l’académie des inscriptions ; croiriezvous, dis-je, qu’un professeur d’un mérite aussi généralement reconnu, non moins recommandable par ses vertus chrétiennes que par son savoir et ses lumières, soit réduit, pour exister, à tenir uneécole primaire, dont la jalousie et la haine lui envient encore le modeste succès. »

Quelque prévenu que soit M. Audrin en faveur

CARPENTRAS

des savants de son pays , je l’avais été favorablement encore sur M. l’abbé Eysserie par un de ses plus digues élèves , le jeune Raspail, que les persécutions de 1 8 1 5 ont forcé de quitter sa ville natale et de chercher un asile dans la capitale, où l’université de Paris a cru devoir lui envoyer, sans qu’il le demandât, un diplôme de professeur de seconde.

L’histoire d’une ville est plus particulièrement pour moi l’histoire des hommes qui l’ont illustrée; à ce titre, le premier souvenir que réveille la vue de Carpentras est celui de Malaehie d’Ingemberl. Du petit nombre de ces hommes d’église dont s’honore l’humanité, fondateur d'une bibliothèque publique, d’un cabinet d’antiquités, d’un hôpital qu’il a richement doté, ce vertueux évêque de Carpentras a consacré ses revenus au soulagement de l’infortune. M. d’Ingembert est présent par ses bienfaits au milieu de la génération qui lui a survécu ; la mémoire du pauvre n’est point ingrate. Il jnc manque rien à sa gloire : il fut persécuté pendant sa vie; ou le regrette, on le révère après sa mort.

Carpentras, jadis capitale du comtat Venaissin, était alors le point central d’un gouvernement ecclésiastique , dont la funeste influence s’y fait encore sentir. En 1 8 1 5 , des agents secrets entrèrent en correspondance avec la cour de Rome, sur les moyens de replacer l'ancien comtat sous un régime que repoussait la grande majorité de ses habitants. Cette

CARPENTRAS

intrigue était dirigée à Rome par un évêque d’Orthosia, qui voulait être archevêque d’Avignon, et, daus ce pays, par un ambitieux subalterne , qui voulait être gouverneur de Carpentras.

Ce principe d'action ne tarda pas à mettre eu mouvement tout le système réactionnaire, où l’on vit aussitôt figurer ces hommes imbus de préjugés ultramontains, ces gothiques représentants de la noblesse féodale, et ces vieux artisans de terreur, réveillés au souvenir de la Glacière.

Ce fut sous l’inspiration de ccs apôtres de haine et de discorde que l’on vit s’organiser des bandes de gendarmes volontaires, s’arrogeant, en présence de l’autorité silencieuse, le droit de désarmer et d’arrêter leurs paisibles concitoyens.

Me voici rejeté malgré moi sur le terrain sanglant des réactions de 1 8 1 5 : le pillage, l'incendie, les assassinats, signalèrent dans cet arrondissement, comme à ÿîmes, comme à Avignon, cette désastreuse époque. A Carpentras, le fermier d’un M. Lcgier est tué en plein jour; l’avoué Sauve expire d’un coup de fusil; le brave Carie, qu’on a vu dans un autre temps soutenir seul , dans sa maison de campagne, un siège contre deux mille brigands, qu’il força à la retraite, est assassiné dans un guet-apens : le sang a coulé à Monteux, au Tltor, à Lille, à Cavaillon; mais la plus grande partie des victimes désignées au fer des égorgeurs échappent, par la fuite,

C ARPENT R AS

au sort qui les menaçait dans leurs foyers : les meilleurs citoyens sont eu butte à la fureur des réactionnaires.

Le modèle des magistrats, M. Mézard, nommé • par le roi premier président de la cour royale de Corse, et destitué sous le gouvernement des cent jours, se voit persécuté avec un acharnement sans égal, pour avoir cherché à mettre un. terme aux horreurs dont le département de Vaucluse était le théâtre, en demandant que les assises se tinssent dans une autre commune, où elles eussent été à l’abri de l’influence que les factieux exerçaient à Carpentras. Les dignes collègues de M. Mézard, MM. JValon , Poule, Morard-Cartier ; MM. Légier, Guigne, riches propriétaires; MM. Rosette, Liotard, Giraud, avocats; M. Gaspard de La Valette, fils du marquis de ce nom; M. de Vitalis, son beau-père; une foule de citoyens de toutes les classes, de toutes les opinions même, sont menacés pour avoir voulu protéger leurs concitoyens, jetés dans les prisons ou forcés à l’exil: un grand nombre d’entre eux y languissent encore. Dans ce nombre, je citerai particulièrement l’avocat Brunei, dont le plus bel éloge est ici dans les bouches les moins suspectes, dans celles des accusés qui gémissent encore daus les prisons étroites et malsaines de Carpentras. Plusieurs m’ont écrit pour m’engager à presser de mon faible crédit le retour de celui

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