‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 21 sur 39 · C.ARPENTRAS · texte numérisé non relu

C.ARPENTRAS

qu'ils appellent leur providence; mais peuvent-ils espérer qu’il cède à leurs vœux aussi long-temps que le changement des autorités locales, sous les yeux desquelles tant de maux ont été commis, ne garantira pas aux défenseurs des opprimés toute l’indépendance qu’exige leur saint ministère.

Une hypocrite indulgence me reprochera de réveiller d’affligeants souvenirs; ce sont des crimes triomphants que je signale, des blessures saignantes que je découvre: je n’accuse personne, pas même sur la notoriété publique; mais j’entends et je répète les plaintes de l’innocence; je compte les victimes, et, sans désigner les bourreaux, j’assigne une origine commune aux monstres forcenés de 1793 et de 1 8 1 5 . Je dis aux fils, aux pères, aux veuves de tant d’infortunés: « N’écoutez pas ce conseil d’une implacable vengeance : attendre et haïr. Si les parents, si les amis que vous pleurez sont tombés sous les coups d'une main inconnue, gémissez en silence, et bornez-vous à détester les passions politiques qui produisent de semblables effets; mais, si vous connaissez vos assassins, si leur présence odieuse afflige vos regards et insulte à votre deuil, le jour de la justice a reparu; portez votre plainte sacrée au pied des tribunaux, invoquez la loi: c'est un devoir qu'elle-même vous impose, sous peine d’être reconnus indignes du nom et de l’héritage de celui qui vous a légué par sa mort le soin de sa vengeance.

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Je ne détourne pas mes regards de ces scènes déplorables sans remarquer avec peine combien il serait facile aux hommes de i8i5 de renouveler ici les excès dont ils se sont déjà rendus coupables. «Vous serez bien mieux convaincu de cette triste vérité, me dit M. Auguste Leblanc, un des plus estimables habitants de cette ville, à qui je communiquais cette réflexion, quand vous saurez que les autorités administratives, depuis le préfet jusqu’au directeur de la poste aux lettres inclusivement, sont ici composées de nobles; que dans une autre branche de pouvoir, dont la douce influence se fait encore sentir, le prévôt, l’inspecteur des gardes nationales, les sous-inspecteurs, les chefs de légions, les majors, les chefs de cohortes, étaient pour le moins aussi nobles; quand je vous dirai que le plus grand nombre des communes ont de nobles maires , disposition tellement rigoureuse , que beaucoup d’entne eux ne sont pas même domiciliés dans le pays, qu’ils administrent par procuration. Enfin il est de fait, ajoutait-il, qu’à-peu-près toutes les pensions, toutes les décorations, ont été données, dans ce département, aux privilégiés d’autrefois, qui sont encore, malgré la France. et malgré la charte, les privilégiés d’aujourd’hui. Je ne serais pas embarrassé de vous nommer dix individus, dans cette ville, décorés d’une ou .deux petites épaulettes, d’une ou deux croix , dotés de douze , quinze ou dix-

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huit cents francs de pension, et auxquels je défierais de prouver légalement un mois de grade et six mois de service pour ou même contre la France : il est vrai, par compensation, que je puis vous en nommer d’autres qui, après trente ans de service, dix-neuf campagnes, cinq ans de grade, n’ont obtenu, par faveur insigne, que trois ou quatre cents francs de retraite. »

L’époque historique la plus mémorable que présentent les annales de Carpentras est celle du conclave qui s’y tint au mois d’avril 1 3 1 4 , à la mort du pape Clément V, et qui n'eut cependant aucun résultat : les cardinaux qui setaieut assemblés à Carpentras pour élire un autre pape ne purent s’entendre, et le saint-siège, qui resta vacant pendant tout le règne suivant, de Louis-le-Hutin, ne fut rempli qu’au commencement du règne de Philippe-le-Long, parle cardinal d’Ossa, vulgairement nommé Jacques d’Euse, fils d’un cordonnier de Cabors, qui mit les cardinaux d’accord en se nommant lui-même sous le nom de Jean XXU , dans le concile assemblé à Lyon.

Je viens de faire une promenade dans la ville avec M. Audrin : il m’a d’abord conduit à la bibliothèque, qui fut fondée, comme je l’ai déjà dit, par le célèbre évêque d’Ingembert; elle est composée de vingt-cinq mille volumes et de huit cents manuscrits, parmi lesquels on distingue ceux de Peyrèse * d’Aix, qui vivait dans le. dix-septième siècle. Deux marines originales du célèbre Vernet forment la plus belle décoration intérieure de cet édifice; dans

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un des corridors se trouve un monument phénicien, auprès duquel j'aurais passé sans attention, si je ne m’étais souvenu de la dissertation de l’abbé Barthélemy, à laquelle ce monument a donné lieu, et que M. l’abbé Eysserie a savamment réfutée, .l’ai trouvé dans celte bibliothèque cinq ou six Carpentraciens, et M. Audrin m’a assuré que la foule n’était jamais plus grande. «Un de ces habitants, me dit-il, est le bibliothécaire.

« Celui-ci est M. Anrès, poète aimable à qui l’on doit peut-être la conservation de la bibliothèque, par le soin qu’il a eu de dérober aux regards les livres les plus précieux, sur lesquels se trouvaient des aigles. A certaiue époque, la vue de cette empreinte séditieuse suffisait pour faire naître à certaines gens l’idée d’un auto-da-fé dont les flammes épuratives auraient fort bien pu s’étendre à la bibliothèque entière. »

Ce monument est contigu à l’ancien évêché, où siègent aujourd’hui les tribunaux. Je ne crois pas qu’il existe ailleurs une plus belle salle d’audience; les frises en sont peintes par les meilleurs- maîtres du temps.

.T'avais entendu parler d’un arc de Marius, qui se trouve également dans l’enceinte du palais épiscopal. J’ai appris, avec plus d’indignation que de surprise, que le cardinal de Bussy en avait fait le

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