‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 25 sur 39 · RETOUR A AVIGNON · texte numérisé non relu

RETOUR A AVIGNON

il avilit été ampné dans l’église des Cordeliers pour se disculper devant une assemblée nombreuse; il . avait prouvé la fausseté de cette accusation, et se préparait à sortir aux acclamations du peuple, lorsqu'une femme s’écria: «Regardez, la Vierge rougit ■■ d’entendre ces mensonges. » Tous les yeux se portent alors sur une madone de marbre , dont la figure *

se trouve en effet enluminée du plus beau vermillon; on crie au miracle, et l’on assomme Leseuyer. Ses partisans accourent avec du canon , se saisissent de la coloriste et de tous ceux qu’on leur désigne comme auteurs ou complices du meurtre : on les enferme dans la tour, d’où on les précipitedans la Glacière. -Ce crime est abominable, l'amnistie dont on l’a couvert est un forfait nouveau ; mais doit-on en rejeter la bonté et l’horreur sur les amis de ceux qui en furent victimes?

Sur l'esplanade du rocher, dans la partie contiguë au palais, s’élève l’église métropolitaine de Nolre-Dame-de-Dons : une espèce de conservateur, de ruines s’est attaché à ce monument, qu’il explique aux étrangers avec une incroyable volubilité de langue. Ce temple, avant la révolution, était fameux pour les richesses que la libéralité de plusieurs papes y avait accumulées.

Je n’ai rien vu avec autant de plaisir à Avignon que la succursale de l’hôtel des Invalides, fondée dans le local de deux anciens couvents. C’est là

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que douze cents défenseurs de la patrie, presque .tous mutilés, reçoivent d’elle un asile honorable et les soins dus à leur état. Des jardins spacieux leur offrent une promenade agréable. Un logement vient dctre récemment disposé dans cette maison pour y recevoir des sœurs de la charité, dont les pieux secours ne pourront qu’être infiniment précieux à. ces vétérans de la gloire nationale. Cette succursale, digne en tout de l’hôtel de Paris, avait été fondée par le général Fuijière, qui l’avait d'abord composée des braves revenus avec lui d’Egypte : c’est dans l’exercice de ses fonctions que ce général, invalide lui-même,. avait terminé une carrière long-temps et justement honorée. Le commandant de' cet établissement est maintenant M. le comte de Lussac, ex-capitaine-licutenant des chevau-légers de la garde du roi, lequel, en i8i5, a remplacé le général Roland, glorieusement mutilé au champ d’honneur.

. Le major m’a conduit chez M. Calvet de La Palun, riche célibataire, et ami très éclairé des arts. Il a réuni, dans une galerie élégamment décorée, les modèles en plâtre des plus beaux monuments de la sculpture antique qui ornent ou qui ornaient jadis les musées de Paris. Par une préférence qui fait honneur à son patriotisme, il n’a admis dans son cabinet que des productions d’artistes français et vivants. On distingue dans sa collection deux mor-

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ceaux de Gaufïier, jeune peintre, enlevé trop tôt à un art où sans doute il eût pris rang parmi les mai-, très de notre école. •

Il y a dans cette ville un cercle de noblesse très peu nombreux, pareeque ses membres sont très exclusifs, et qu’il faut treize quartiers au moins pour y être admis. .louer au wisk, et rêver au bonheur du quatorzième siècle, sont heureusement les seules occupations de cette assemblée, depuis la dispersion des hommes qui travaillèrent si généreusement à la conservation de la France dans le dernier semestre de i H 1 5 .

On compte au cercle du commerce un assez grand nombre de membres franchement attachés aux libertés constitutionnelles; mais ils n’osent pas encore y prendre la parole : elle est presque exclusivement réservée à une espèce de Turcaret versicolore. Nos changements politiques, dont il s’est fait tour-à-tour l’apologiste et le détracteur , ont singulièrement grossi sa fortune. Ce petit homme déclame maintenant h outrance contre ce qu’il appelle les détestables principes de la révolution; il cite souvent avec emphase le vote émis par le conseil municipal en 1816 contre l'établissement des écoles d’enseignement mutuel. Pour l’intelligence des étrangers, après chaque phrase prononcée d’abord en patois, il en donne la traduction mot à mot en français. On lui accorde beaucoup de ridicules; il en

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jouit avec beaucoup d’orgueil. Ou sc plaît à le mettre aux prises avec M. N***, qui ne manque ni d'esprit, ni de connaissances, mais dont les raisonnements vigoureux ne sont pas sans inconvénient pour ses interlocuteurs. Ce n'est qu’en tremblant qu'on s’engage dans une discussion avec ce dialecticien à poing fermé, que scs qualités physiques et morales ont fait nommer le Croloniate.

Comme descendant d’un des plus aucicns peuples du monde, les Israélites ont des droits à l'attention de l’observateur philosophe; et, comme anciennes victimes du fanatisme et de l’intolérance, ils sont dignes de l’intérêt de l’ami de la justice et de l’humanité: aussi n’ai-je pas voulu partir cette fois d’Avignon sans visiter la synagogue établie dans cette ville. Par un hasard assez singulier, le jour où je me rendis dans celte synagogue se trouvait un de ces jours de jeûne et d’expiation que les Juifs célèbrent solennellement, et que notre aimable Florian a décrits d’une manière si touchante dans la préface d'Eliézer et Nephlali, où il suppose que la belle Esther et son époux habitaient la ville même où je me trouvais en ce moment.

La synagogue, de peu d’étendue et d’apparence, contenait un assez grand nombre de fidèles; quelques chefs de famille paraissaient vivement pénétrés de l’objet de la cérémonie; les femmes pleuraient dans leur tribune, et la plupart des jeunes

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gens jouaient dans le parvis du temple. Après l'office, j’eus occasion de m’entretenir avec un Israélite très instruit, qui, pour se distraire par une lecture qui ne fût pas profane, tcuait en main la traduction en hébreu du Phédon du célèbre Moses Mendelsohn de Berlin.

«Les Juifs, me dit-il, sont répandus en assez, grand nombre dans l’ancien comtat d’Avignon et dans les provinces adjacentes. Ils portent le nom de Juifs avignonais, et sont pour la plupart originaires d'Italie. A l'exception des Caraites, qui n’atlmettent aucune des traditions modernes des Juifs, les autres classes d’Israélites allemands, portugais ou avignonais, ne se distinguent entre elles que par la différence du langage, et , tout au plus, de la liturgie.

«Les Juifs d’Avignon sont aujourd'hui la classe' la moins distinguée de cette communion : on y remarque moins de civilisation, moins de lumières que parmi les Juifs allemands et portugais.

« Dans les derniers troubles civils et religieux qui ont agité le midi de la France, les Juifs d'Aviguon ne paraissent pas avoir montré assez d’attachement à la dignité sociale pour obtenir l’honneur de la persécution.

« C’est une chose digue de remarque, continuat-il, que parmi les Israélites la croyance se conserve plus religieusement dans la classe instruite que daus celle où le bienfait de l’éducation est moins com-

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mun; tandis que dans le reste de la société, par une marche contraire et, selon moi, moins dangereuse, l'incrédulité descend lentement des classes supérieures à celle du peuple. »

Le livre que cet Israélite tenait entre les mains lui fournit l'occasion de me parler du traducteur, feu M. Bing, de Metz, qui s’était fait connaître aussi dans la littérature française par une apologie de ses co-religionnaires dont Mirabeau fit, en 1788, le plus brillant éloge, et parles notes du célèbre ouvrage en faveur des Juifs, publié à-peu-près à la même époque par le savant et vertueux évêque de Blois, M. Grégoire.

Mon Israélite d’Avignon, empressé de relever dans mon esprit la nation dispersée à laquelle il appartient, n'oublia pas de payer un juste tribut d’estime et d’admiration à la mémoire de M. Fui'lado, de la Gironde, aux vertus et aux lumières du chevalier Cologna, actuellement président du consistoire central; enfin, il me parla avec des sentiments particuliers d’estime et de reconnaissance du secrétaire du grand sanhédrin convoqué en 1807, de M. Bcrr, professeur de littérature allemande à l’athénée de Paris, et qu’honorent à-la-fois les suffrages de l’opinion publique, l’estime de ses coreligionnaires, et les persécutions de quelques Juifs qui ne connaissent d’autre voie que celle de la richesse pour arriver à la considération.

RETOl'R A AVIGNON.

Dans les derniers moments que nous passâmes ensemble, le major Montéval ajouta quelques noms à la liste des hommes célèbres nés dans ce département, et dont j’avais oublié de faire mention.

« Sans doute, me dit-il, vous pouviez vous contenter de citer Verne t: un nom qui rappelle tant de chefs-d’œuvre, qui se perpétue avec tant de gloire , suffit à son éloge; mais il ne fallait pas l’accoler à celui de Mignard, peiutre du second ordre, qui n'est pas même, comme vous paraissez le croire, ce Mignard dit le Romain, peintre de Louis XIV, lequel excella dans le portrait moins encore que dans la flatterie.

« Après Vernet, le plus grand peintre que cette ville ait vu naître est, sans contredit, Pierre Parrocel : ses tableaux de Tobie et de la Vierge couronnant l'enfant Jésus passent pour deux chefs-d’œuvre.

n Le chevalier Folard, auteur des Commentaires sur Polybe, est né dans cette ville. La municipalité d’Avignon vient de faire demander à sa famille le portrait de cet homme célèbre, pour en orner le lieu de ses séances.

n Un petit neveu de Folard, diplomate distingué, avait été nommé membre du sénat conservateur par le chef du gouvernement impérial : il refusa.

« Le baron d'Oppède ‘ , 'ambassadeur à Venise

1 II ne faut pas le confondre avec l’abominable president d’Oppede, si odieusement célèbre par le massacre de quatre mille Vaudois.

HETOCn A AVIGNON.

sous Charles VIII; le cardinal de Cabas^oles, protecteur et ami de Pétrarque; Saint-Geniet, poète latin du dix-septième siècle; Joseph Meir, savant rabbin; Joseph Saurin , de l’académie française; madame Favart, actrice célèbre par les grâces de son jeu et par l’esprit de l’abbé de Voisenon; Mouret, musicien distingué, et Balclioux, habile graveur, complètent, avec ceux que vous avez déjà cités, la galerie des célèbres Avignonais, à laquelle il faut ajouter, si vous voulez y comprendre ceux qui vivent encore et dont vous n'avez pas parlé, le comte de Fortin d Urban, auteur des Considérations sur l’origine et l’histoire ancienne du globe; M. Dupuy, poète agréable et avocat distingué; François Séguin aîné, imprimeur, à qui l’on doit plusieurs éditions de classiques italiens, anglais et espagnols, remarquables par la beauté de l’impression et la correction du texte; le brave Malet, colonel du troisième régiment de l’ancienne garde, parti tambour au commencement de la révolution, l’un de ceux qui, à la voix de leur chef, du fidèle Cnmbrone, sont morts à Waterloo et ne se sont pas rendus. »

Je pars demain pour Marseille; je m’arrêterai quelques heures à Ueaucaire pour voir le canal, dont on m’a parlé comme d'un des plus beaux monuments consacrés à l’utilité publique.

S* UT. [12 r KVBIF.il 1819 ]

It il in vain to taie notice of t longs, if tvc taie none nf mpn.

Dacox , Essais.

Ce 31 en rain que l’on prend note de* choies , si Ton ne tient pas compte des hommes

Ma bibliothèque de voyage ne se compose guère que des différents mémoires sur la statistique des départements que je parcours ; la plupart sont faits avec beaucoup d’exactitude et de talent ; j’ai eu souvent occasion de les citer avec éloge.

J’étais déjà bien loin de l’Aude lorsque mon libraire me fit passer la Description générale et statistique de ce département.

Je nie rappelai que j’avais sur ce pays des notes inédites d’autant plus précieuses qu’elles ont été recueillies, sur les lieux mômes, à trente ans de distance ; je fus bien aise de comparer mes observations avec celles de l’auteur de la Description générale.

Le nom de cet auteur, successivement rédacteur

séjour a Ane.

du Moniteur en 1793, secrétaire-général et ensuite agent diplomatique de ce même directoire de la république française près de la cisalpine, ministre du gouvernement près de la cour de Naples, où il a laissé des monuments de son exquise politesse, préfet pendant douze ans dan» le département de KAude, où il a concentré sur une seule famille, qui lui tenait de près, les regrets que sa perte a causés, le nom, dis-je, de M. le baron Trouvé, si connu dans la république des lettres par sa belle ode sur l 'Egalité, présentée en 1793 à la convention nationale, et par la prose éloquente du Conservateur, dont il s’est déclaré rédacteur responsable, m’avait singulièrement prévenu en faveur de cet ouvrage.

Ainsi donc, sans m’arrêter aux réclamations de M. Julia, de Narbonne, qui offre de prouver que la description de M. l’ex-préfet n’est qu’une compilation des dissertations et des mémoires de plusieurs savants du pays • , et des documents de toute espèce qu’il a lui-même fournis à l’auteur par l’intermédiaire du docteur Alary, je passe à l’examen d’un fait important qui m'est plus particulièrement connu, et dont M. le baron, dans le cours d’une ad-

» Mémoires imprimes de MM. Geogeat, Py, Julia, Lafont, sur les villes de Narbonne et de Carcassonne ; Mémoire du docteur Pccli, sur les coquilles qui se trouveut depuis l'embouchure de l'Aude jusqu'au cap Lcucatc ; de la Chions narbonensis de feu M. Pourret, etc., etc.

SÉJOUR A Al x.

ministration de douze ans, ne parait pas avoir eu le temps de s'instruire.

A mon premier voyage en Languedoc, il n’y a guère moins d’uuc trentaine d'anuces , je me souvenais d'avoir vu, entre Carcassonne et Narbonne, un vaste étang dont les exhalaisons délétères portaient la contagion dans la contrée environnante., à une distance considérable.

J'avais vu les rares habitants du hameau de cet étang de Marseillette , traînant dans la langueur d’une vieillesse prématurée leur rapide et fugitive existence.

J’avais appris sur les lieux mêmes que les rois de France et les états de la province, en compensation du fléau dont ces malheureux naissaient et moulaient victimes , leur accordaient des secours annuels, des exemptions de milice, et plusieurs autres privilèges.

J’avais su que les évêques de Carcassonne ne trouvaient qu’avec peine quelques prêtres courageux pou r le service des paroisses limitrophes de cet étang, et que les agents de l’autorité civile , obligés de s’y montrer quelquefois, se bâtaient de remplir leur périlleuse mission, et ne croyaient jamais échapper assez vite à la contagion dont ils étaient parfois atteints : j’avais appris, enfin, que cet étang, d’une contenance déplus de six mille arpents, avait été depuis plusieurs siècles l’objet spécial du gouveme-

SÉJOUH A AIX.

ment, lequel avait en vain favorisé les nombreuses compagnies qui en avaient entrepris le dessèchement; tant d’efforts infructueux semblaient avoir démontré l'impossibilité du succès.

Qu’on juge de mou étonnement, lorsqu’il y a quelques mois, en m’arrêtant pour dîner à l'écluse Saint-Martin, au lieu de l’étang de Marseillette, je me trouve avoir sous les yeux une plaine immense où cent cinquante charrues , qui la traversent en tous sens, font naître les plus riches moissons. Quelle puissance miraculeuse a produit cette métamorphose, cette population nombreuse, ces plantations forestières, ces prairies verdoyantes, en un mot, cette nature nouvelle que je ne me lasse point d'admirer ?

Je veux savoir quel génie propice à l’humanité , quelle association bienfaisante a pu opérer ud pareil prodige; j’interroge.

Une femme, une Irlandaise, seule, sans secours du gouvernement, mais forte de son caractère, de son amour pour sa nouvelle patrie, est venue à bout de cette noble entreprise, au milieu des obstacles que les plus viles passions humaines, l’intérêt et l’envie , ne cessèrent de lui opposer. Et l’administrateur, qui aurait dû être si fier d’une telle conquête, a gardé le silence sur cette mémorable création !... Et mes yeux cherchèrent en vain un monument qui attestât la reconnaissance publique...

Puissent du moins ces lignes, que je trace à la hâte , consacrer à la postérité le nom de madame Lawless, auteur de ce miracle d’agriculture ! Rien ne manque à la gloire de son entreprise , pas même l’ingratitude de ceux qui ont eu la plus grande part à son succès.

Cette dame est la belle-mère de M. le comte de Dausset, du très petit nombre des hommes de l'époque où nous vivons qui ont su concilier ce qu’ou doit de soumission à la puissance avec ce qu’ou doit de respect à une grande infortune.

M. de Bausset, libre des devoirs que la reconnaissance lui imposait, et qu’il a remplis dans toute leur étendue, vit retiré dans une de ses terres, à quelques lieues de Béziers, près des bords de la mer. J’ai bien regretté dans le temps de n’avoir pu me détourner de ma route pour rendre visite à tin homme qui a su cultiver, au sein des cours, l’amitié, les vertus et les arts, qui font aujourd’hui le charme de son honorable retraite.

Après avoir demandé pardon à mes lecteurs de cette digression , je continue la relation de mon voyage. A mon départ d’Avignon, M. de Montéval m’a accompagné jusqu’au neguccliin ' , sur lequel je me suis embarqué pour me rendre au coche d’eau

1 Nom que l’on donne, en patois provençal, à une espèce de bateau très étroit.

SÉJOUR A AtX.

qui m’a conduit en moins de deux heures à Beaucaire. Nous avons pleuré en nous séparant; il y a quelque chose de si sombre dans ces mots : Noos ne nous verrons plus !

En descendant le Rhône, j’ai remarqué à ma droite, du côté du Languedoc, V illeneuve-lès- Avignon, Âramon et Saint-Roman , château fort, sitré au haut d’une montagne, et qui appartenait anciennement à la famille des Brancas; du côté de la Provence, Château-ltenarci et Ifarbenlonnc.

J'ai mis pied à terre près du château dejTarascon , où sont maintenant les prisons de la ville : c’est dans ce château qu’en 1795 on renouvelasi odieusement le crime épouvantable de la Glacière. Soixantetrois prisonniers pour opinions politiques, après avoir été massacrés par les égorgeurs qu’en ce pays la faction dominante a toujours à ses gages, furent jetés, du haut de la tour du château, sur un rocher d'où, en bondissant, les cadavres allaient se précipiter dans le Rhône.

De Tarascon à Beaucaire , j ’ai passé sur deux ponts de bateaux assez grossièrement construits. En entrant dans cette dernière ville , on voit d’un côté la prairie sur laquelle, au temps de la foire, s’élève une ville nouvelle dont les baraques en bois sont occupées par les marchands qui affluent ici de tous les points commerçants de l’Europe ; de l’autre , le port, où l’on compte alors un grand nombre de bâ-

timcnts de commerce, sous pavillons de toutes

couleurs.

L'historiographe Valois croit fermement, d’aprcs Strabon , que Beaucaire est l’ancien château d' Argentan. Je n’ai pas pris la peine de lire les vinj;t pages en mauvais latin où il s’efforce de le prouver.

Tout le monde sait que la foire de Beaucaire est une des plus considérables de l’Europe. Elle dut en partie sa célébrité à l'affranchissement de toute espece de droits, dont elle jouissait par son institution et par le privilège spécial que lui accorda Raymond, comte de Toulouse, en 1217; privilège qui lui fut conservé par les rois de France, et particulièrement par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII.

Le château de Beaucaire passa pour une des clefs du royaume jusqu’au moment de la réunion de la Provence à la couronne; il fut démoli, en 1G.I2, par les habitants de la ville, qui cherchèrent par ce moyen à mettre un terme à la tyrannie de leurs seigneurs. De ce fait, et d'une foule d’autres, peutêtre serait-on en droit de conclure que l’esprit d’indépendance est naturel aux méridionaux français, et que tant d’excès favorables au despotisme dont ils se sont rendus coupables aux diverses époques de leur histoire, ne sont que l’abus de ce noble sentiment , faussé dans sa direction par des hommes toujours prêts à profiter des passions du peuple pour

l’asservir. Il est de tradition, dans le pays, que lors de la démolition du château les femmes de tous les âges et de toutes les conditions y travaillèrent avec une ardeur infatigable, et quelles se servaient de leurs ciseaux pour hâter sa destruction, en détachant le ciment qui liait ensemble les pierres de ce gothique édifice.

11 ne reste aujourd’hui de ce monument féodal que la tour, d'une admirable structure. On a d’autant plus de peine à se rendre compte du nom de loincarrée qu'on lui conserve, qu’elle est hexagone, et que deloinclle parait triangulaire. C'est, dit-on, un roi qui le premier l’a désignée par cette épithète ; les courtisans se sont empressés, comme de raison, de répéter cette sottise royale, et le peuple, comme à l’ordinaire, l'a adoptée de confiance.

La ville de Beaucaire a jadis été le chef-lieu d'uue des trois sénéchaussées qui divisaient la province du Languedoc; le siège des deux autres était à Toulouse et â Carcassonne : de Carcassonne la sénéchaussée fut transférée à Nîmes.

Après avoir jeté un coup-d’œil sur leglisc de Notre-Damc-de-Ponuniers, seul monument de celte ville qui soit digne de quelque attention, j’ai longé le port du lihône pour me reudre au canal, objet spécial de mon excursion. Je demaude la permission à mes lecteurs d’entrer dans quelques détails sur un des plus beaux monumeuts que

l’industrie ait consacrés, dans ce pays, à l'utilité publique.

Ce canal, qui s’embouche dans le Rhône sous les murs de Reaucaire , établit par ce moyen une communication continue entre l 'Océan, la Garonne, le canal de Languedoc , la Méditerranée, par le port de Cette et le canal des Etangs ; entre la Saône, la Loire, 1 Yonne, et la Seine, liées entre elles par les canaux du Chaivlais, de Briare, de Loing et d’Orieans.

Cette grande et utile entreprise, projetée dès l'an 1 644 s na P u être exécutée qu’en 1801 , par suite d’une concession faite à des capitalistes de Montpellier et de Paris.

Les travaux qu'il a fallu faire pour vaincre les obstacles d’un fleuve tel que le Rhône, sont dignes d’être comparés à ceux dont les Romains ont laissé dans ce pays d'admirables modèles.

.l’ai particulièrement remarqué à Beaucairc l’écluse de prise d’eau , qui n’a pu être construite que sons la protection d’un batardeau tracé dans le Rhône avec des peines infinies.

C’est derrière ce rempart, plusieurs fois assailli et entrouvert par les inondations et par l’action d’un courant très Tapidc , que fut fondée, au commencement de 1809, cette écluse de prise d'eau, à dix pieds au-dessous des plus basses eaux du fleuve. Il ne fallut pas moins de deux ans du travail le plus

opiniâtre et d’un million de dépense pour la terminer.

I)e Beaucaire à Saint-Gilles , en se dirigeant par le canal, 011 rencontre, à des distances inégales, trois écluses et plusieurs ponts d’une exécution parfaite.

Dans la partie du canal entre Saint-Gilles et Aigues-Mortes, le sol ne présente d’autre obstacle qu’un vaste marais d où s'exhalent des miasmes putrides, qui sont le principe des fièvres endémiques auxquelles cette contrée est en proie. Un projet de dessèchement général, médité par d’habiles ingénieurs, détruirait ce foyer d’infection; les travaux ont été commencés, mais leur activité s’est singulièrement ralentie par des contestations d'indemnités entre la compagnie chargée des frais de dessèchement et les propriétaires du marais, qui veulent trafiquer trop avantageusement du droit qu'ils ont d’empêcher le bien qu'on veut faire.

Dans ces derniers temps, un préfet aussi sage qu'habile, et qui, par conséquent, n’est pas resté en place, M. Rolland de Vdlarceaux , était parvenu à aplanir bien des difficultés, en se rendant l'intermédiaire plutôt que l’arbitre entre les partis opposés. 11 serait à désirer que les administrateurs actuels profitassent de l’exemple que leur prédécesseur leur a laissé.

lin des entrepreneurs du canal, avec lequel je me

suis long-temps entretenu, m’a appris que la compagnie du canal de Bcancairc avait outre-passé de plusieurs millions ses obligations envers le gouvernement : elle est donc en droit d’en attendre une protection spéciale , quand il s'agit de terminer cette utile et vaste entreprise.

Le grand canal se termine à Aigues-Mortes, où il se réunit au canal de la Rubine et à celui de la Rodelle, lequel, après un cours d’environ quatre lieues, de l’est à l’ouest, débouche dans l’étang de Mauguio.

La navigation de cet étang, si je dois en croire les informations que j’ai prises , devient de jour en jour plus difficile, et finira par être impraticable, si l’on ne se bâte de remédier aux ensablements progressifs que les rivières et les torrents y amènent.

Ou assure que le gouvernement se propose de faire construire un canal à travers l’étang de Mauguio, et de répa.erlcs canaux environnants, au moyen d’un emprunt de deux millions. Si ce projet s’exécute, quatre ou cinq cents lieues de canaux ou de rivières navigables n'auront plus de lacune, le système de la navigation intérieure dans cette belle partie de la France se trouvera complet.

M. le conseiller d’état Dccquey, dans les diverses tournées qu’il a faites dans les départements du Midi, paraît s être occupé de cette branche importante de l’administration ; il a jugé, en bon économiste, que la navigation intérieure était une des principales

sources de la prospérité publique; que, pour atteindre ce but sans épuiser les finances de l’état, il fai» lait nécessairement avoir recours aux capitalistes, et déterminer ceux-ci par des encouragements dont le gouvernement, chez nous , s’est toujours montré trop avare. Le ministre de l’intérieur, autant par inclination que par devoir, ne laissera pas probablement échapper cette occasion de profiler de l’une des plus belles attributions de son ministère, celle de terminer en quelques années une vaste et patriotique entreprise, conçue il y a près de deux siècles, et dont l'achèvement assure au midi de la France d’innomblables avantages.

Je ne me suis arrêté qu’un moment à Orgon, pour prendre quelques iuformations sur les dangers que Bonaparte y courut en i8i 4 : la nouvelle de son arrivée avait été le signal d’une émeute où il aurait infailliblement perdu la vie, s’il ne se fût avisé de changer d'habits avec son postillon, en traversant une ville où, quelques mois auparavant et après, les mêmes hommes sc seraient empressés de multiplier les ares de triomphe sur son passage. Quel beau sujet d’épisode que le récit de cette anecdote! mais il déplairait aux uns et ne satisferait pas les autres; passons notre chemin.

C’est un bel aspect que celui de la ville d’Aix ; du côté oit j’y suis entré, elle se présente dans son plus grand développement ; ou distingue , aux deux

SKJOllll A A I

extrémités opposées, la tour de la cathédrale, d’une belle construction , et le clocher de Saint-Jean , dont la flèche s’élance à près de deux cents pieds; dans cet intervalle, une infinité de tours et de clochers s’entremêlent aux anticpics ormeaux dont la cime touffue dépasse de tous les côtés le faite des édifices.

I/efond de ce tableau, à deux lieues environ dans l’est, présente un amas de rochers sous la forme d’une immense pyramide; de ce point élevé, quand l’horizon n’est point chargé de vapeurs, on découvre la mer, les étangs de Berre, couverts de barques de pêcheurs, les Alpes, et la tète blanche du mont Ventoux; la montagne de Lurc, si souvent parcourue par les botanistes; et celle de Lcberon, peuplée d’une race d’hommes tranquilles , laborieux, et dont les mœurs respirent la simplicité du culte qu’ils professent. On aperçoit aussi ce mont de la Sainte- Baume, où, scion la légende du pays, la belle pécheresse à laquelle tant de choses furent ran/ses parcequ'elle avait beaucoup aimé, vint du fond delà Judée expier ses douces erreurs par trente-cinq ans de repentir.

Au pied de la montagne, du côté du nord, on voit sur un tertre, au milieu de la vallée, le château de Vauvcnargues, berceau d’un de nos plus illustres moralistes.

Vers le midi s’étend une plaine immense et à ja-

mais célébré par la destruction des Teutons et des Cimbres, qui menaçaient l'empire romain: le plébéien Marius, en exterminant ces barbares, sauva sa patrie du joug de l’étranger 1 : ce service a presque fait oublier ses crimes. Le vainqueur donna à cette masse calcaire le nom , quelle a conservé, de Montagne Je ta t'idoire, et bâtit un temple sur sa cime. Le temple fut remplacé, dans la suite, par une chapelle desservie par des moines , sous la même iuvocation de sainte Victoire. A l’époque de la révolution, la chapelle n était plus qu’une cellule d’ermite, et maintenant l’orfraie habite seule ces ruines solitaires.

L’hôte aimable et savant chez lequel j’ai passé quelques jours à Aix , veut bien me permettre de me parer des connaissances que j’ai puisées dans ses doctes entretiens et dans une suite d’observations qu’il m’a communiquées avec une obligeance dont je conserve le souvenir.

La ville d’Aix, fondée par le proconsul Coins Sestius Calverius, cent vingt-trois ans avant l’ère vulgaire, est la première colonie établie dans les Gaules par les llomaius, qui la nommèrent Agita' Sextùe, du nom de son fondateur, et à cause de ses eaux thermales.

1 II reste encore, sur le bor<l de la grande route, la base du monument qui fut élevé, après la bataille, sur le lieu où les Ciinbres, les Ambrons et les Teutons furent vaincus par Marius.

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