‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 27 sur 39 · LVI. [ I · texte numérisé non relu

LVI. [ I

11 y a des lioiumrs qui n'écliappcnt à TliorrcMr qu’il* inspirent que par le ridicule dont ils se couvrent.

Voltaire, Conrip.

Des fenêtres de l'hôtel où jetais logea Aix, je jouissais du coup d’œil de cette superbe rue du Cours, bordée d’arbres, et, en seconde ligne, de brillants hôtels habités jadis par des nobles, et main* tenant occupés en grande partie par des marchands.

. Chaque fois que je paraissais sur la porte de l’hôtel, j’étais assailli par des courtiers obséquieux ou par des voituriers brutaux qui voulaient s’assurer du transport de ma personne et de mon petit bagage. Ceshommesont une tournure et une physionomie toutes particulières: leurs cheveux repliés en une énorme queue, des favoris touffus, des guêtres de peau, liéesavec des jarretières rouges, les distinguent des autres classes du peuple. En passant devant moi, le cigarrc ou la pipe à la bouche, ils me regardaient

avec une sorte d’affectation , et m’offraient une place pour Marseille ou pour Antibes du ton dont ils m’auraient demandé la bourse ou la vie.

Madame Gaillard, mon obligeante hôtesse, fit arrêter ma place à la diligence de Marseille , et le lendemain, à trois heures, je moulai avec cinq compagnons ou compagnes de voyage dans la voiture qui devait nous mener à la métropole du Midi.

Nous sortîmes par la grille de fer; et, laissant à droite la route de Paris, nous prîmes à gauche celle de Marseille, dont l’entrée , bordée d’arbres, forme une assez belle promenade.

Les questions et les réponses réciproques m’apprirent bientôt le nom et l’état des personnages avec qui je me trouvais. Un vieux négociant sombre et chagrin qui venait de perdre un procès à la cour royale ; un avocat vif et spirituel qui plaidait gaiement sa cause auprès de ses deux voisines; deux dames, l’une jeune etjolie, l’autre, veuve, en grand deuil, appétissante encore, et se disant cousine de la première; enfin un chevalier obligé de tous les ordres du monde, tels étaient mes co-voyageurs.

Le grand chemin que nous parcourions était bordé de beaux peupliers d’Italie. A gauche, une prairie, ornée de grands arbres, montait insensiblement vers un village groupé d’une manière très pittoresque autour d’un rocher à pic; à droite, on voyait une jolie maison entourée de bosquets et

d'une fontaine, derrière laquelle une prairie plus verte allait se perdre dans la vallée.

Ce spectacle était ravissant pour des voyageurs accablés de chaleur et de poussière; je demandai où nous nous trouvions. *• Ce village, que l’on appelle Bouc, me répondit l’avocat, avait autrefois pour seigneur le marquis cCAlberlas, aujourd’hui pair de France : ses prédécesseurs ont abandonné le vieux donjon que vous apercevez là-haut, et ont bâti cette agréable demeure , à laquelle le propriétaire actuel préfère avec raison sa terre de Géménos, à quatre lieues de Marseille, sur la route de Toulon. »

Nous arrivâmes au relais. Tandis que l'on attelait d'autres chevaux , nous descendîmes et avançâmes à pied sur la route, où notre voiturier devait nous reprendre; l’avocat accompagnait nos dames; le chevalier marchait tout seul; le négociant m’offrit obligeamment son bras, et nous cheminâmes ensemble; je profitai de l’occasion pour le questionner. « Quel est donc , lui dis-je, ce chevalier de la triste figure avec lequel nous voyageons? — Un original plus fou que méchaut, s’il est possible; qui vous dira, quand vous voudrez, que le roi n'a rien de mieux à faire, pour son bonheur et celui de la Frauce, que de faire fusiller une centaine de vilains par département , de jeter la charte au feu , et de gouverner selon son bon plaisir. Entiché d’une no-

blesse qui prend sa source au Parc-aux-Cerfs, où madame sa mère a été élevée, il parle sans cesse de la religion de ses pères, ! a conseille aux autres, et croit la remplir lui-même en envoyant tous les mois sa servante à confesse. Champion de l'autel sans croire en Dieu, et défenseur du trône en blasphémant le nom du roi , il date de l’ordonnance du 5 septembre l’abomination de la désolation, et ne jure que par la chambre introuvable : ce qu’il admire sur-tout en elle, c’est le courage quelle déploya dans la journée célèbre où elle répandit par des buées à cct intrus d’Argcnson qui osait avancer que le sang coulait à grands flots à Nîmes, et qu’il se commettait quelques petits désordres semblables dans plusieurs autres villes du Midi. Enfin , Monsieur, vous voyez dans le chevalier de M*** un de ceshommcs tourmentés d’inutiles souvenirs, de coupables espérances, ennemis irréconciliables de leur siècle et de leur pays, qui se constituent en état de conspiration permanente contre la nation et le monarque; qui jugent de l’Europe par leur coterie, et de la France par leursalon. C’est-ninsi qu’un prince, enveloppé d’un petit nombre de courtisans bien d’accord, pourrait être complètement abusé par eux sur les sentiments du peuple ; qu’il pourrait dormir paisiblement sur le bord d’un abyme, et, à son réveil, se trouver seul au milieu des dangers... »

T .es dames étalent déjà dans la voiture; le pos-

3 I G LA POLITIQUE EN DILIGENCE, tillou nous appelait, il fallut remonter, et bientôt après nous arrivâmes aux gorges de Seizièmes, où, dans un des cantons les plus arides de l'aride Provence, on a construit plusieurs fabriques d'oxide et de soude factice. Les vapeurs qui s’exhalent de ces laboratoires noircissent et brûleut tout aux environs; on croirait être au bord d’un volcan. J’interrogeai le négociant sur les résultats de cette découverte remarquable: « Belle demande! s’écria le portecroix; brûler et détruire, voilà le but et le moyen de toutes vos innovaüous; « et, partant de là pour fulminer uu burlesque anathème contre toute amélioration qui ne remonte pasaplus d’un demi-siècle, il se déchaîna contre la soude factice, la vaccine, et sur-fifct contre l’enseignement mutuel : «La voilà, continua-t-il eu appuyant ses mains sur ses gcuoux, la voilà introduite à Marseille, cette peste de l’enseignement mutuel! Elle est ouverte, cette boite de Paudore, d'ou vont s’échapper tous les fléaux! et comme si ce netait pas assez de ce foyer de corruption, on nous menace d'en établir un autre sous le uom de chaire de chimie! mais les hommes sages et religieux sont là ; ils ont repoussé cette proposition insidieuse et refusé l’argent que l’on demandait pour un usage aussi pervers. Ils triompheront comme ils ont triomphé dans la construction du couvent des Petites- Maries. » Je demandai l'histoire de ce couvent: • Ces saintes Elles, continua le che-

LA POLITIQUE EN DILIGENCE. 3 1 7 valier , ayant racheté une partie du terrain qui avait appartenu à leurs devancières, se mirentà bâtir; elles trouvèrent qu’au corps-de-logis d'une quinzaine de toises, qu elles construisaient, serait plus agréable et plus commode si elles l’alongeaient de quelques pieds sur la rue; on les y autonsa sans la moindre diffi—

ht

culté. Jamais la religion n'obtint un plus beau triomphe! Comme vous vous en doutez bien, messieurs les ingénieurs réclamèrent l’alignement; messieurs les voisins se plaignirent qu’on obstrnaitle passage et la lumière; le public bavard et contrôleur, comme à son ordinaire, demandait la conservation d’nne rue tracée, et cela sur le motif mondain de l'embellissement de la ville; cette fois du moins la municipalité a senti tout ce qu’il y aurait d’irrégulier à exiger qu’nn couvent s’arrêtât, comme les autres édifices, sur le trait de la me , et que le sacré se nivelât sur le profane. — En effet, reprit l’avocat, si la sainte cuisine on le bienheureux dortoir eût perdu quelques pouces de ses dimérisions, un pareil malheur aurait diverti les hérétiques et contristé les âmes dévotes. Dieu soit loué! la municipalité de Marseille n’a pas donné au monde un pareil scandale. La construction des Petites-Maries a été prise sur la voie publique; le cénotaphe de Desaix a disparu; l’inscription de la balle de Charles de Lacroix est effacée; ce sont autant de victoires: le reste viendra...

« — Monsieur, répondis-je au chevalier, je ne

3 1 8 LA POLITIQUE EN DILIGENCE, m’intéresse pas autrement à Charles de Lacroix , que je ne connais guère, et, dans le fait, il me semble que pour attacher son nom à un édifice il faudrait eu avoir fait les frais et n’avoir pas été simplement le dispensateur de l'argent qu’il a co ité. — Fort bien! reprit l’avocat; mais Charles de Lacroix a tant fait de choses à Marseille et les a faites en si peu de temps, et avec si pe i de dépense, que les habitants ne peuvent l'oublier sans ingratitude. Quant à Desaix, la destruction de son cénotaphe est un acte plus difficile encore à justifier; et si ceux qui l’ont ordonné me chargeaient de plaider leur cause, je ne saurais, mafoi, par où commencer inou oraison. — Ku effet, continuai-je, on pourrait excuser les Marseillais d’avoir aboli les honneurs d’un général qui aurait souillé l'éclat de ses victoires par des excès ou des vices; mais Desaix se couronna de toutes les vertus; sou nom est encore dans la bouche des Egyptiens , des Allemands et des Lombards, comme dans celle de scs compatriotes : comment a-t-on pu insulter à la cendre d’un homme qui honore son pays, qui honore la nature humaine? — Monsieur, me dit brusquement le chevalier, vous n’y entendez rien , permettez-moi de vous le dire. Nous sommes convenus qu’il fallait effacer les souvenirs de la révolution; or donc, il est plus important défaire oublier ce qui peut l'honorcrque ce qui la rend odieuse; il faut se hâter de couvrir <lcs plus

LA POLITIQUE EN DILIGENCE. 3iq épaisses ténèbres ce qui brille d’un faux éclat. U» de mes bons amis a jure, foi de gentilhomme, et j'ai-fait le même serment, que si vos .libéraux parvenaient à faire rétablir le monument de Desaix, il voterait pour qu’on eu élevât un à Bertrand de Soutenville , qui venditson bien pourfairele voyage d’outre-mer, commechacun sait. — MoDsieorle chevalier , répondis-je, j’ai infiniment de vénération pour la mémoire de Bertrand de Soutenville; mais je ne vous cache pas que je me sens quelque chose de plus pour le général Desaix : les grands caractères sont si rares qu’on ne saurait leur rendre trop d’hommages ; et c’est être aussi par trop ennemi de la gloire de sa patrie, que d’outrager chez soi ce qu’on admire dans Plutarque. — Votre Plutarque était ud jacobin et un bonapartiste! «On rit aux éclats...» Riez, messieurs ; je l’ai lu votre Plutarque, et il m’a fort ennuyé ; il est rempli de mauvais exemples et de détestables leçons : aussi M. Kli... m a-t-il bien promis qu’il serait banni des écoles. Je conviens néanmoins qu’on y trouve l’histoire d’un brave gentilhomme qui m’a beaucoup intéressé: il s’appelait, je crois, Coriolan; j’étais tenté de déchirer le livre quand j’en étais aux persécutions que lui fit éprouver la canaille romaine; mais mon cœur sautait de joie quand je le voyais revenir à la tète des Volsques et prêt à s’emparer de Rome : malheureusement il manqua de courage. A sa place, je serais

entré dans la ville à la tête ou à la suite des étrangers, j'aurais repris mes biens, j’aurais fait pendre les acheteurs, j’aurais fait pendre les tribuns, j'aurais fait pendre les augures, j’aurais fait pendre les trois quarts des sénateurs, et quant aux plébéiens, vous pensez bien que j’aurais voulu marcher dans leur sang jusqu’à la cheville... » On rit encore plus fort ; et , sans répondre à cet extravagant énergumène, je repris la parole :

« Messieurs, dis-je à mes compagnons de voyage, je ne vous cacherai pas que votre conversation me fournit d’excellents mémoires; permettez-rnoi donc une question qui peut en éclaircir beaucoup d’autres : Est-on bien royaliste à Marseille? — Il y a longtemps que vous êtes sorti du collège, me répondit l’avocat; peut-être ne vous souvient-il plus de vos degrés de comparaison, des trois termes de progression de l’adjectif? — Si fait, monsieur, comme si je sortais de l’école. — Eh bien! ces trois termes ou degrés peuvent vous donner une idée des royalistes marseillais: nous avons les royalistes positifs ou constitutionnels, qui veulent le roi et la charte, qui ne les séparent jamais dans leur dévouement; ceux-ci, quoi qu’on puisse vous dire, forment le grand, le très grand nombre; viennent ensuite les royalistes du second degré, qui veulent le roi et qui tolèrent la charte, pareequ’ils n’y voient qu’une ordonnance; puis, enfin, les royalistes au super-

I.A POLITIQUE EN DILIGENCE. 3ai latif, comme monsieur le chevalier, qui ne veulent ni du roi, ni de la charte , qui n’aiment pas plus l’un que l’autre , et qui ne se feront pas presser pour vous le dire. »

Le chevalier avait entrepris de nous prouver qne ces royalistes étaient les meilleurs, que la charte était une concession de la faiblesse, que les Français avaient besoin d 'être gouvernés avec une verge de fer; et l’on riait encore de sa verge de fer, lorsque nous arrivâmes à Saint-Louis.

C’était un jour de fête; des paysans et des paysannes dansaient au son du tambourin et du galoubet, mais d’une manière si roide, d'un air si taciturne, que j’en fis la remarque à mes compagnons de voyage. « Où donc est cette gaieté provençale dont on m’a tant parlé? demandai-je. — Dans nos vieilles chroniques, me répondit le négociant. — Où voulez-vous quelle soit? demanda le chevalier d’un air de triomphe. — Cette question n’est pas assez importante pour l’approfondir, permettez -moi, contiouai-jc, de vous en proposer une autre sur laquelle il m’importe davantage d’asseoir ou de rectifier mes idées : les rapports que l’on a publiés sur les malheurs arrivés à Marseille, en juin 1 8 1 5 , sontils exacts? y a-t-il eu beaucoup de mal? — Prodigieusement, dit l’avocat. — Beaucoup, dit le négociant. — Très peu, dit le chevalier, presque rien; cent soixante-huit personnes en tout et pour tout, y

ËHMITE EK PnoVISCE, T. II. 2 •

3aa I.A POLITIQUE EN DILIGENCE.

compris hommes, femmes, enfants, Français, Arabes, etc., etc. — Quoi! monsieur, il a péri desfetnmes?f|uoi! des malheureux Orientaux , ignorant nos mœurs, nos opinions, notre langue?... — 11 n’est que trop vrai, reprit le négociant, pour l'honneur de l'humanité, pour celui de nos concitoyens, que l'on accuserait pourtant à tort des excès criminels d'une poignée d’assassins : je ne vous dirai ni quelles étaient les victimes, ni quelles furent les circonstances atroces de ces exécutions; les honnêtes gens en gémissent, l’opinion se prononce, et les sicaircs eux-mêmes commencent à rougir. — Rougir! de quoi? interrompit le chevalier; d’avoir servi la bonne cause? L’occasion était belle, il fallait la saisir; les formes acerbes sont les moins lentes, nous donnions la main au Languedoc, aux départements de l'Ouest... Patience!... Quant à ces coquins d’Arabes, ils méritaient leur sort; je n’eu ni pas vu un seul qui sût crier vive le roi! d’une manière intelligible. D’ailleurs ne savez-vous pas que l’un d’eux, pendant les cent jours, avait assassiné un royaliste?... (L’avocat voulut l’interrompre.) Je sais tout ce que vous allez me dire, monsieur, continua-t-il, et j’y réponds: les révolutionnaires ont tué, on les traite comme ils ont traité les autres; de quoi se plaignent-ils? C’est un point de doctrine , parmi nous, qu’il faut combattre les coquins avec leurs propres armes; qu’il faut employer, pour renverser cette abominable

LA POLITIQUE EN DILIGENCE. 3a3 révolution , les moyens qu’on employa pour la faire. Je vous avoue ma faiblesse : je n’aurais pas, dans ces circonstances, le courage d’exécution. Je me trouvais à Marseille le iG juin; le hasard me rendit témoin de quelques unes des scènes cruelles qui s’y passèrent. Je suis forcé d’en convenir, l’aspect de ces terribles cbampions du bon parti, ces cris, ce sang, ces cadavres, me pénétrèrent d'une secréte horreur; mais, lors même qu’on se croit forcé par sa conscience d’approuver, d’encourager même de pareilles mesures, on peut, sans y prendre une part directe, leur donner une direction convenable: les gens de bien gémissent, on gémit avec eux; la multitude laisse faire, on imite son indifférence. Quant aux gens de main , comme le courage dont ils sont doués est d’une espèce toute particulière, il faut bien les convaincre que le parti pour lequel on les emploie restera le plus fort, afin qu’ils puissent espérer des récompenses, ou tout au moins qu’ils soient sûrs d’une bonne amnistie qui les mette à l’abri de poursuites, et, au besoin, dans le cas de recommencer.

« — Monsieur, s’écria le négociant en sautant sur son siège, j’ai combattu par des plaisanteries vos fausses idées, vos absurdes calculs; mais je n’ai pas, en ce moment, assez de toute la force de ma pensée, de toute la chaleur de mon indignation, pour repousser les maximes épouvantables que vous osez

3a4 LA POLITIQUE EN DILIGENCE.

mettre au jour. Quoi! vous êtes de ceux qui, profanant une cause respectable, osent donner au trône des forcenés pour appuis, des assassins pour auxiliaires? Quoi! monsieur, un chrétien prêche le meurtre, un royaliste rappelle la terreur, un Français voit sans frémir couler le sang français? Parceque vous avez été victime, vous voulez devenir bourreau? Ne voyez-vous pas que vos excès justifient, en quelque sorte, les excès qui causent vos plaintes? Hommes de i8i5, oserez-vous accuser les brigands de 93 , quand vous ne craignez pas de vous souiller des mêmes horreurs? Ne vous y trompez pas cependant , la parité du crime est la seule que vous puissiez établir entre eux et vous : leurs égaux sous cet affreux rapport , vous resteriez au-dessous d'eux dans tout le reste ; vous n'auriez ni leur force , ni leurs ressources, ni même leurs talents. Pensez-vous qne la nation , qui a tant souffert pour la liberté qu’on lui avait promise, consentit à souffrir autant pour rentrer dans son ancien esclavage? Désabusez-vous, messieurs; vos imprudents écarts ont détruit jusqu’à la pitié qu’inspiraient vos malheurs: désormais vous êtes seuls, avec vos cruels essais et vos absurdes espérances. » Le chevalier frappa deux ou trois coups sur sa tabatière, rabattit son chapeau sur ses yeux, et ne proféra plus une parole pendant tout le reste de la route.

LA POLITIQUE EN DILIGENCE. 3a5

La porte d‘Aix, par laquelle nous entrâmes, se lie à une file d’arcades, assez basses, qui supportent un aqueduc: arrivés à celle du milieu, nous vîmes s’étendre devant nous la rue de Rome, une des plus belles de l’Europe.

J’avais fait retenir mon appartement à l’hôtel Bcauveau , du côté du port. « Monsieur l’Ermite, me dit le vieux négociant lorsque nous nous séparâmes, voici mon adresse; quand mon dîner et ma conversation pourront vous plaire, venez sans façon; je connais bien le pays, je pourrai vous donner des renseignements utiles: un homme de ma profession n’a guère le temps de courir ; mais j’ai un neveu qui vous conduira partout. Ce drôle-là s’amuse souvent à croquer une caricature ou à rimer un couplet quand il faudrait dresser un compte ou calculer un arbitrage : je souffre ses travers parcequ'il m'amuse et qu’il est bon Français ; je lui pardonne de négliger sa fortune, pareequ’il s’habitue à s’en passer. »

Je serrai la main â cet homme respectable; nous prîmes congé les uns des autres, et nous nous séparâmes. Un petit garçon, chargé de ina valise, me conduisit par la Canebière à la rue de Beauveau , qui donne son nom à l’iiôtcl que j’habite.

MARSEILLE

3îO

»* ira. [ 3 o uu 1819-}

MARSEILLE

Page 1