‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 28 sur 39 · LA VI STE · texte numérisé non relu

LA VI STE

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Le premier aspect du territoire de Marseille n’offre pas l’image de la fertilité: la plaine cultivée est ceinte d’un cercle de rochers arides, dont la masse et le développement prédominent, alourdissent le paysage et en déterminent le caractère. Pour jouir de ce tableau dans toute son étendue, je me reporte à une lieue et demie de le ville, sur une hauteur que I on nomme la Visle (1^ vue) dans la langue du pays : de là j'aperçois le bassiu de Marseille, couvert de bastides; la rade, un grand nombre d’ilots, des montagnes d’une belle coupe, dont quelques mamelons sont garnis de pins toujours verts: des clochers qui dominent les hauteurs indiquent la

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vieille ville, derrière laquelle le port est caché; audelà, sur une colline pelée, le fort de Notre-Dame de la Garde, derrière lequel s’élèvent les grands rochers de Monlredon. Ce spectacle est grand, il est beau, mais non d’une beauté pittoresque. Là, connue sur toutes les hauteurs de cette circonférence, l’artiste, qui veut fixer sur la toile la perspective qu’il a sous les yeux, cherche en vain ce qu’il appelle des devants, c’est-à-dire des détails assez riches pour garnir les premiers plans de son tableau et détacher les parties plus étendues, où les innombrables maisons de campagne appelées bastides sont éparpillées et brillent comme des points blancs dans l’espace. Sous ce rapport, du moins, on doit convenir que le bassin de Marseille est bien au-dessous de celui de Naples, auquel on est d’abord tenté de le comparer.

11 y a cependant, au fond des vallons, le long des faibles ruisseaux qui les arrosent, des sites où sc développe une belle végétation; mais ils sont trop rares, trop resserrés, pour être aperçus de loin et produire dans l'cnscmblc des accidents remarquables.

La ville est régulièrement bâtie et d'un aspect admirable: la rue par laquelle j’y suis entré a une demi-lieue de longueur; elle finit à une place au centre de laquelle s’élève un obélisque en pierres blanches qui termine agréablement la perspective. La partie nord de cette rue s’appelle rue d'.lix , cl

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l’autre extrémité rue de Rome; la partie moyenne, beaucoup plus large que les deux autres, est ornée de deux rijngs d’arbres : c’est le Cours; il est coupé à angles droits par une autre rue qui , d’uu côté, monte à une belle promenade nommée allées de Meilhan , et, de l’autre, descend au port: le point d’intersection de ces deux lignes est une position à laquelle peu de villes en Europe ont quelque chose à comparer.

Je perds, sans doute, la plus belle occasion que j'aurai jamais de discourir sur la fondation de la plus ancienne ville de l’Europe et sur sa triple étymologie grecque ; mais nous sommes aussi pressés de lire que de vivre, et nous n’aimons plus que l’histoire que nous faisons nous-mêmes. Disons donc en quelques mots que Marseille fut la sœur de Borne, la rivale de Carthage et l’Athènes des Gaules; que de ses murs sortirent les deux plus fameux navigateurs des temps antiques, Pytliéaset Anlhimènes, auxquels la moderne Marseille a érigé un simple et noble monument : disons que Roscius le tragique, Pétrone l’épicurien , l’historien Eralhostùnes et l’orateur Critias y reçurent la naissance; quelle fut tour-à-tour subjuguée parles Sarrasins, les Goths et les Gaulois; quelle essaya vaiuement, à diverses reprises, desc constituer en république; quelle passa sous la domination des Bérenger, conserva sous tous ses maîtres ses lois municipales, lutta contre le génie de César, repoussa Charles V,

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et subit volontairement le joug des rois de France.

L’origine de Marseille, son ancienne existence, donnent au voyageur l'espoir d’y rencontrer des antiquités remarquables : cet espoir est complètement déçu. Dn mur compris dans la partie occidentale de leglise de la Majore st le seul reste d’architecture antique reconnaissable aujourd’hui. On a pris pour une construction romaine la porte de la Juliette, qui se trouve un peu plus loin , et quelques personnes ont même voulu rattacher son nom à celui des Jules; mais cette porte est évidemment un ouvrage du seizième siècle. I/état de dégradation où le souffle du nord et l’action corrosive des vapeurs marines l’ont réduite peut en imposer au premier coup d’œil sur l'époque de sa construction ; mais il est aisé de prévenir cette erreur en observant combien ont souffert par les mêmes causes d’autres édifices dont l’origine antique est mieux constatée : il est d’ailleurs très vraisemblable, d’après la description que César, dans ses Commentaires, fait de la ville de Marseille, que son enceinte alors s’étendait beaucoup plus loin du côté de la porte Juliette.

Ce que possède Marseille en monuments de l’antiquité se borne à quelques sarcophages déposés au Musée, et trop longuement décrits par Millin dans son Voyage du midi de la France: celui qui se trouve dans l’église de la Major, où il sert de fonts baptismaux, est le plus remarquable.

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Dans cette même église, autrefois la cathédrale-, se trouve sous la nef, à gauche du chœur, une construction en marbre blanc , composée de deux arcades liées et surmontées chacune d’un couronnement : l’ensemble peut avoir vingt pieds de haut. Les montants des extrémités sont des pilastres; le centre est soutenu par une colonne. Ce monument, qui paraît consacré à saint Lazare et à sa famille, est orné d’arabesques et de figures; la colonne et les pilastres particulièrement sont enrichis de sculj>tures très élégantes, composées de feuillages et d’un grand nombre de petits génies. Les connaisseurs rapportent cette décoration au seizième siècle, et y reconnaissent le ciseau de l’école florentine.

La Major est une lourde construction du treizième siècle, qui ne supplée pas par la majesté à ce qui lui manque en élégance. La maison- de-ville, bâtie sur les dessins du Pugel, mérite les mêmes reproches, et ne recommande pas comme architecte cet artiste , si fameux comme sculpteur. Les basreliefs incrustés dans la façade ne sont pas de lui , et ne méritent pas de lui être attribués. L’écussou aux armes de France, placé au-dessous de la porte principale, était sou ouvrage; mais il n’y reste de son ciseau que les deux enfants terminés en rinceau qui servent de support. Les emblèmes de la royauté ont subi depuis trente ans des transformations si multipliées que ce morceau n'est plus reconnaissable..

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lîo changement plus heureux que Marseille doit à la révolution, c’est la destruction de ses remparts, remplacés par des allées d’arbres et par des fontaines où il serait à desirer que l’eau fût plus abondante. On se plaint de la monotonie de leur décoration, à laquelle on a fait servir des colonnes de granit noir que possédait la ville: telles qu elles sont, ou ne peut nier que ces fontaines ne contribuent beaucoup à l'embellissement de Marseille. L’une d’elles, située dans la rue de Rome, porte le buste du Pugct; elle est voisine de la maison que ce célèbre statuaire habitait, et qu’il a construite lui-même. Ce petit édifice est d’un bon style; il a delelégance, et son architecture est fort supérieure à celle de l’hôtel-de- ville. Pendant la révolution , on avait donné le nom de Pucjel à la me dans laquelle il a reçu le jour; niais depuis que l’administration municipale a jugé convenable de rétablir et de redire les sottises de nos pères, cette rue a perdu le nom d’un grand homme pour reprendre celui de me Fougate. Aucun autre monument, dans l’enceinte de la ville, ne mérite l’attention des curieux.

Marseille possède un muséum où se trouvaient, avant i8i5, quelques tableaux d’un grand prix. 11 est question, au moment où j’écris, de transformer ce vaste local en église sous l’invocation de saint Roch , aux frais de l’administration de santé, attendu que c’est évidemment à ce grand saint qu’on dut la

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cessation de la peste de 1720, qui fit de si épouvantables ravages , et non aux mesures sanitaires et à la triple enceinte du lazareth, auxquelles certaines gens attribuent l’extinction de ce fléau. Quoi que ces gens-là puissent dire, trente mille francs seront déboursés pour loger convenablement saint Roch et son chien; quant aux tableaux, on les transportera, ainsi que l'école de dessin, dans un local hors de la ville, pour la plus grande commodité des élèves et des amateurs.

L’académie de Marseille embrasse dans sa composition les sciences, les arts, et la littérature; mais .ce corps , cherchant à donner à scs travaux un grand objet d'utilité, les dirige spécialement snr le perfectionnement de l’agriculture et des arts, qui fout la richesse du pays. Quelques médecins ont établi une académie de leur profession , qui se réunit sous le nom de Société de Médecine; d’autres docteurs s’assemblent à part et forment une société semblable sous un nom différent; il en résulte une rivalité qui n’est pas sans avantage pour la santé publique : quand les médecins se disputent, leurs malades ne s’en portent que mieux.

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h'lvih. [ 1 5 âvniL 1819.]

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O pas si graviora , dabit drus his quoquc finrm.

VlBO.

Von» ave* souffert de» maux plu» grand?; le ciel mettra fin à ceux qui vou* accablent.

Dès le lendemain dç mon arrivée à Marseille, le négociant avec qui j’avais fait route en diligence vint me faire visite et me présenter son neveu, comme il ine l’avait promis : avant de nous mettre en course, et tout en déjeunant, l'homme respectable dont je n’avais encore apprécié qu’imparfaitement les grandes qualités et les lumières supérieures me fit avec autant d’esprit que de précision l’histoire de ses plus célèbres compatriotes.

«Notre Marseille -moderne, me dit-il, n’a rien qui réponde à la grandeur de ses premiers souvenirs. L’inscription pompeuse qu’on lit sur les murs de l’hôtel-de-vilie ne sert qu’à rappeler combien cette cité célèbre est déchue de son antique gloire. Ce n’est plus cette Marseille dont Cicéron et Tacite

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parlaient avec tant d’éloges , et l’empereur Auguste u’y ferait plus élever son petit-fils. Notre académie actuelle, qui refuse de souscrire pour l’enseignement mutuel, n'a certainement rien de commun avec cette réunion imposante de grammairiens, d’orateurs, de philosophes, qui valut jadis à Marseille l’honneur d’être appelée l'émule d’Athènes. Je ne connais, sous le rapport historique, que deux faits dans les temps modernes qui méritent d’être rappelés : la résistance à Charles-Quiut, et l’action héroïque de Liberal, ce Brutus marseillais, qui mit à mort le traitre Casaux, méditant de livrer la ville aux étrangers.

« Il n’y a pas un Français, continua-t-il, qui ne connaisse Jean Bart , et presque tous ignorent qu’il a existé un chevalier Paul, dont les exploits et la fortune ne sont pas moins extraordinaires : fils d’une lavandière de Marseille, et né dans un bateau, il mourut vice-amiral. Les deux voyageurs qui ont. immortalisé le gouvernement commode cl beau de Notre-Dame de la Garde ne font mention que de sa mine magnifique et de sa cassine, qu’ils qualifient de palais enchanté. Cette cassine était sous les murs de Toulon, où Paul commandait alors: c’est là qu’en 1660 il reçut Louis XIV, et lui fit trouver sur scs orangers des fruits confits sur place.

u Je me contente de vous citer les noms de Mascoron , d Arvieux, de Vincent le [liane, A' Antoine

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de la Roque, et du père Plennier, botaniste aussi savant que Tournefort, et que Linnéc se plaisait à citer comme un oracle infaillible : je pourrais me dispenser de vous parler de Bellin, auteur d’une tragédie de Mustapha , et du trop fameux abbé Pellegrin, qui dînait de l’autel et soupait du théâtre.

a Vous vous souvenez que Voltaire, dans son histoire édifiante et véritable de l'Ingénu , immédiatement après la catastrophe de la belle Sainte- Yves, cite les Méditations reliées en maroquin du R. P. Croizet; je suis donc obligé de vous apprendre que ce révérend père jésuite était de Marseille , aussi bien que le consul Ilonnecorse , moins connu par son consulat que par 1 ’épigramme de Boileau.

« Le fils d’un boucher de Marseille était mousse à bord d’un navire ; pris par un vaisseau turc , il embrassa l'islamisme, et sous le nom d 'Adraman devint successivement pacha de Rhodes et grand-amiral de l’empire ottoman; un cordon serré par des muets termina , comme de raison, sa brillante carrière en 1706.

u Le premier , le plus grand titre de gloire de notre ville réside dans la mémoire et dans les œuvres du célèbre Pierre Puget : comme Michel- Ange, il fut à-la-fois sculpteur, peintre et architecte, et, comme lui, il doit à sou ciseau la plus belle partie de sa renommée; ses principaux ouvrages sont ù Paris et à Gènes; il ne reste à Marseille que

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l'écusson défiguré de la maison-de-ville, le bas-relief de la peste au bureau de sauté, et quelques modèles chez des particuliers.

« Dumarsais, connu par son Traité des Tropes; Barthe, auteur de la jolie comédie des Fausses infidélités; Dorange et Délia- Maria, morts tous deux avant leur cinquième lustre, et destinés à donner un successeur, l’un à Paray, l'autre à Daleyrac, achèvent la liste des enfants de Marseille dont il ne nous reste plus que le souvenir.

■< Peut-être trouverez-vous, en comparant sous ce rapport Marseille avec Genève, Dijon, Toulouse, et même avec d’autres villes d’un ordre inférieur, que nous comptons parmi nos morts bien peu de réputations du premier rang : mais nous pouvons,en compensation du passé et même du présent, vous efFrirnos richesses à venir, que vous ne révoquerez pas en doute quand vous saurez que nous possédons ici, que nous avons pour concitoyen le docteur Robert' , auteur de la Mégalantliropogénésie , ce qui veut dire , comme vous savez , \\4rt de procréer des enfants d’esprit, propres à devenir de grands hommes. D’après cette belle découverte, qui n’est pas un secret de famille, comme on l’a déjà remarqué, vous sentez bien que Marseille ne peut manquer de devenir une pépinière de génies; nous en aurons à foi-

1 11 est né ù Tulle, département des Rasscs-Âlpcs.

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son, et nous comptons bien en fonrnir au reste de la France. Si vous en doutez, ajouta-t-il en riant, voilà mon neveu, le docteur prétend qu’il est né suivant sa méthode : ab uno disce omnes. »

Mon vieil ami, carM. N*** m’a déjà permis de lui donner ce nom, allait achever de satisfaire ma curiosité, en me faisant passer de l’empire des morts au royaume, des vivants, lorsqu’il s’aperçut que l’heure du courrier était venue; il me quitta en me promettant qu'à notre première entrevue il me parlerait des hommes sur qui se fonde aujourd’hui la gloire contemporaine.

Nous sortîmes ensemble; le vieillard regagna son logis, et sous la conduite du jeune Auguste , son neveu, je me mis à parcourir la ville.

Après avoir salué la patrie des troubadours, de ces vieux pères de la littérature européenne, je fis ma première station au pied de la statue d'Homère , érigée entre la rue d’ Au bagne et la première Calade; j'admirai cette inscription laconique : les descendants des phocéens A HOMÈRE. Passant ensuite de la rue de Home à celle du jeune Ânarcharsis, nous traversâmes l’innombrable foule des négociants rassemblés devant le caf éCasnti, et nous hllàmes nous reposer un instant au cabinet littéraire de MM. Ca moins frères, où l’on m’avait prévenu que se rendaient tous les bons esprits de Marseille : à ma grande surprise, j’y trouvai beaucoup de monde. Après

Eiuirr». ».îi raoTisct, t . 11. 71

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avoir jeté un coup d’œil sur la Minerve, la Bibliothèque historique, et même sur le Conservateur, je m’approchai d'un vieillard avec lequel Auguste s’entretenait eu m’attendant, et ce ne fut pas sans une agréable surprise que je reconnus dans ce vénérable octogénaire le spirituel auteur des Voyages du jeune Antènor, dont l’âge u’a refroidi ui l esprit ni la gaieté. Pendant que M. Laotienne parlait de l’académie de Marseille, dont il estmembre, et de l’académie française, dont il devrait être, nous fûmes accostés par uu secrétaire vraiment perpétuel , qui nous força d’essuyer une longue dissertation sur les tombeaux de la porte d’Aix: fort heureusement pour nous il aperçut daus un coin un petit homme voûté qu’il s’empressa de joiudre, ce qui nous offrit l’occasion, que nous ne perdîmes pas, de le quitter poliment.

Le lendemain , j'allai visiter seul nou plus le monument, mais la place où fut le monument que les habitants de Marseille avaient élevé à la mémoire du général Desaix : en songeant que le conseil municipal qui l’a fait disparaître se refuse à élever uu autre cénotaphe à cet illustre général, je me rappelai, en rougissant, que les Allemands ont laissé subsister au-delà du Rhin les monuments élevés au général Marceau et au premier grenadier de France.

Un homme, vêtu d'une longue polonaise bleue, que j’avais remarqué à quelque distance de moi ,

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cnit deviner le motif qui m’amenait dans cet endroit solitaire, et continuant tout haut la lecture d'une feuille qu’il tenait à la main : « Cet antique « sarcophage, consacré aux mânes d’un grand hom- « me, redisait les glorieux combats de l’armée du « Rhin et cette retraite comparable â celle des dix « mille , les drapeaux français flottant sur les catau racles du Nil, au-delà des limites de l’empire roumain, et cette mort héroïque, ce généreux déu vouement qui, aux champs de Marengo, sauva «l’armée française et nous donna la victoire 1 ; » et ils l’ont renversé! ajouta l’inconnu en me regardant. — Les barbares! — Cette exclamation, par laquelle je répondis à sa pensée, devint l’occasion d’un entretien sur la réaction de 18 15, dont je n’écoutai pas sans frémir les horribles détails.

«S’il est vrai, me dit-il, que la superstition et l’ignorance soient les instruments les plus dociles d’une faction que les malheurs de la France ont ressuscitée , comment s’étonnerait-on des affreux succès qu’elle a obtenus dans la ville de France où la dernière classe du peuple est la plus ignorante, la plus superstitieuse et la plus corrompue dans ses mœurs? c’est la seule réflexion que je me permettrai dans le cours de ce récit: la douleur et l'indi-

1 ficltrc clc M. Dubois Aymé, insérée dans le Journal tic Mar-

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{[nation se taisent quand les faits parlent plus haut

« Dès le matin de ce a5 juin , d’exécrable mémoire, les troupes de la garnison de Marseille avaient été rassemblées avec armes et bagages sur la place de la rue d'Aix , qui domine la ville.

« Une pareille mesure, prise deux jours après la nouvelle reçue de nos premiers succès sur la frontière du Nord, répand dans les esprits une sorte dctonnement confus; ou s’aborde avec embarras, on s’interroge à voix basse : un bruit vague annonce que l'armée française a été battue sous les murs de Bruxelles. Accréditée bientôt par ceux dont elle flatte les coupable? espérances, cette rumeur échauffe les tètes ; le peuple se porte en foule sur le Cours, la Canebière et les autres places publiques. Des fédérés, convaincus que, si cette nouvelle avait quelque vraisemblance, ils en eussent été instruits par les autorités , se rassemblent dans un café du Cours, où ils se disposent à célébrer la victoire .de Fleuras : un buste est promené dans la ville, au milieu des chants de triomphe et des cris de malédiclion d’une foule immense, divisée de vœux et d’intérêts.

« Le commandant de la place se présente et ordonne aux fédérés de se dissoudre , en les prévenant que le cri de Vive la nation est le seul qui leur soit encore permis. A ces mots, le buste est brisé en

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morceaux , et les caslagniers ', réduits tout-à-cou[> à un très petit nombre, sont dispersés et poursuivis de rue en rue.

« Les officiers à demi-solde convoqués sur la place de la Canebière s’y rendfcnt en armes, et sont conduits dans le fort Saint-Nicolas : au même moment, l’abdication de l'empereur est proclamée , le drapeau blanc est substitué au pavillon tricolore, des farandoles se forment de toutes parts....

« Mais, pour arriver au but sanglant qu’on se propose, il faut forcer les troupes à quitter la ville : on insulte les soldats ; des pierres sont lancées , le fer brille , et déjà le sang coule....

« Dans ces premiers moments, lagarde urbaine déploya beaucoup de courage et d’activité pour rétablir l’ordre; sans doute elle y fût parvenue, si des misérables ne s’étaient glissés dans ses rangs et n’eussent paralysé ses efforts.

“ Vers deux heures, les rassemblements qui s’étaient formés dans les campagnes , et auxquels on avait envoyé des députations dès le matin, entrent dans la ville : le meurtre succède au meurtre , le pillage au pillage. Deux événements de cette affreuse journée ont servi de prétexte et servent en cote aujourd’hui d’excuse aux assassins : je ne dois

• C’est le nom que la populace et ceux qui la inctlaicnt en mouvement donnaient aux partisans du {jouvcrneinent impérial

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pas les passer sous silence. Quelques cavaliers d'un régiment de chasseurs, voulant se frayer un passage pour rejoindre leur corps , traversaient la ville le pistolet au poing; dans ce moment M. Spanet, garde national, fut blessé mortellement, sans qu’on puisse dire d'où le coup était parti.

« Tous les postes qu’occupait la troupe de ligne avaient été relevés dès le matin parla garde urbaine ; un seul avait été oublié, celui de la porte du palais : un détachement de la garde urbaine, qui vint en prendre possession au déclin du jour, crut devoir accompagner les militaires qu’il relevait, jusqu'au fort Saint-Jean, où ceux-ci étaient casernés, dans l’intention très généreuse , sans doute, de les soustraire à la fureur de la populace. Arrivés au fort, les soldats entrent, le pont-levis se lève, et, dans le même moment, un coup de fusil est tiré par un soldat, du haut du parapet: la foule y répond par des cris de fureur; le siège du fort est résolu, la mort de la garnison est jurée ; mais les officiers renfermés dans le fort et ceux de la garde nationale parviennent à faire cesser le feu , et les assaillants se retirent.

« Dans la crainte des malheurs qui pouvaient survenir le lendemain, on prit le seul parti qui pût les réaliser: la force militaire, quelque peu nombreuse quelle fût, retranchée dans des forts, armée de plusieurs pièces de canon, pouvait imposer aux as-

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