B* LU. [39 AVRIL
Malus bonum malum
Eue vult> ui sit sul similis.
Plaut.
Le* scélérat* souhaitent que le* honnête* gen* se corrompent pour avoir des complices.
Je ne connais pas de meilleure table d’hôte que celle de madame Jean, chez laquelle je suis logé à l’hôtel Beauveau; j’y ai fait, il y a quelques jours, un de ces dîners qui font époque dans la vie par une réunion de personnes et de circonstances que le hasard seul peut rassembler. La modestie ne me permet pas d’en citer la partie anecdotique , où je serais obligé de me mettre en scène entouré d’une bienveillance sur laquelle j 'étais loin de compter à Marseille. Je dois me borner à dire qu’un empressement bien honorable pour moi a été l’objet de cç dîner, dont les propos, recueillis avec exactitude , compléteront le tableau moral de cette cité célèbre.
35 o ÉVÈNEMENTS ET l'EBSONN AGES.
Au nombre des convives se trouvaient M. Thomas, homme d’un mérite transcendant; M. Martin fils, distingue par sa vaste érudition, par l'étendue et la variété de ses connaissances, par les agréments de son esprit, formé dans les voyages et dans les habitudes de la bouue société ; et les deux jeunes avocats, MM. Arnaud et Lecourt, connus par leur enthousiasme pour la littérature et les arts.
On reprit l'entretien où je l’ai laissé dans mon dernier discours.
« Laissons , interrompit un des convives , des hommes qui sont la honte de notre pays, et parlons de ceux qui en sont l’ornement et la gloire; mais avant de nous occuper des vivants, perraettez-moi de vous raconter une anecdote de famille, où Champfort parai' avoir puisé le sujet de son Marchand de Smyrne, lequel n’est, après tout, qu’une bien pâle copie d’un bel original.
«Un de mes ancêtres, car nous autres roturiers nous nous avisons aussi d’avoir des ancêtres, Fincent Arniaud, de Marseille, était capitaine de port à Malte en 1698, à l’époque où Toftal Osman, l’un des plus habiles ministres et des plus grands capitaines dont l’empire ottoman puisse se glorifier, fut * chargé de porter en Egypte un ordre du grandseigneur: il alla par terre jusqu’à Séide, et de là s’embarqua pour Damiette : la saique qui le portait fut attaquée et prise, après un combat opiniâtre, par
ÉVÉNEMENTS ET PERSONNAGES. 35 I un corsaire de Mayoripie. Osman, qui n’avait alors que vingt-deux ans, fit des prodiges de valeur, et reçut plusieurs blessures, dont une très profonde à la cnisse, qui le rendit boiteux et lui valut le surnom de Topai. (Vous savez que chez les Turcs, qui n'ont pas de noms de famille, les plus grands personnages reçoivent des sobriquets tirés de leurs defauts corporels ou de leur profession primitive.)
«La barque mayorquine ayant été obligée de relâcher à Malte, Arniaud vint à bord , suivant le devoir de sa charge; comme il s’arrêtait un moment auprès de ce jeune Turc, chargé de chaînes et couvert de blessures: «Chrétien, lui dit Osman, achète-moi, tu ne t’en repentiras pas. » C’était un homme sensible et généreux que mon aïeul; mais le capitaine corsaire, qui à la bravoure et à quelques autres indices avait reconnu que son captif était un homme d’importance, demandait mille sequins pour sa rançon: Arniaud n’en peut offrir que six cents, ils sont acceptés; il fait guérir Osman, et poussant la confiance et la générosité jusqu’au bout, il lui donne un bâtiment pour le conduire en Égypte.
« Le lendemain de son arrivée, Topai fit compter au capitaine mille sequins pour Arniaud, et lui donna à lui-même cinq cents écus; mais il ne borna pas là sa reconnaissance.
«Nommé pacha eu Moréc, il chargea le consul
.352 ÉVÉNEMENTS ET PERSONNAGES, de faire venir un des fils d’Arniaud, qu’il mit bientôt à portée de faire une grande fortune.
u Devenu béglierbey de Romélie, il fit venir à Nysse Arniaud lui-même, et lui prodigua les marques de son attachement.
«Enfin, nommé grand-visir en 1731, il pria l'ambassadeur de France d’inviter son ancien patron à le venir voir.
« Pressez-vous, lui écrivait-il, car il est rare que la faveur d’un grand-visir ait un lendemain.
« Le vieux Arniaud, alors âgé de soixante-douze ans, arriva à Constantinople avec son fils en janvier 1732, et se présenta au palais du grand-visir avec des cadeaux de fruits et de fleurs portés par douze Turcs rachetés par lui de l’esclavage à Malte. Le grand-visir le reçut en présence des grands de l’empire: « Voilà mou libérateur, leur dit-il, je lui «dois ma liberté, ma gloire et ma fortune; il n’a « point semé le bienfait dans un cœur ingrat: j’ai «juré qu’il ne se repentirait pas du service qu’il in'a «rendu, et je passerai ma vie à remplir ma pro- « messe. »
« Osman, visir, retint plusieurs mois les Arniaud près de lui, et ne consentit à les renvoyer à Malte qu’après les avoir comblés d'honneurs et de biens. »
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’il y a dans toute cette aventure quelque chose de sublime et de naïf où respire la sainteté des mœurs
antiques, et qui rappelle, avec moins d’intérêt cependant, la touchante histoire de Joseph.
Un des convives nous cita un autre trait historique consigné dans la Chronique marseillaise, et dont Nicolas Compian est le héros. Ce marchand obscur fit, par simple probité, ce que Ilégulus ne fit peut-être que par le sentiment de la haute dignité dont il était revêtu.
Mon vieil ami le négociant, à la recommandation duquel je suis en grande partie redevable de l’accueil que j’ai reçu dans ce pays, fit tomber, adroitement la conversation sur les hommes vivants dont les noms sont des titres honorables pour la ville qui les possède ou qui les a vus naître.
Je les rappellerai dans l’ordre où ils se présenteront à ma mémoire.
M. Dubois-Aymé, directeur des douanes, correspondant de l’Institut de France, membre de celui d’Égypte, et l’un des principaux collaborateurs du magnifique ouvrage qui doit faire connaître si parfaitement cette antique patrie de la civilisation, est apprécié en Europe comme savant et comme littérateur. On vante ici la pureté de ses principes et cette élévation de sentiments qui devrait être le partage des hommes voués à la culture des sciences. Dans la vie privée, on l'aime pour la simplicité de scs mœurs et la douceur de son caractère; dans l’exercice de scs fonctions, on le représente comme
Ermite ex province, t. il. a3
354 ÉVÉNEMENTS F. T P EH SON N AGES, occupé sans cesse à consoler les négociants, autant qu’il est en lui, des vexations d’un régime vicieux. Loin d’ajouter des rigueurs gratuites aux sévérités nécessaires d’un système essentiellement oppressif, il accorde avec empressement toutes les facilités qui peuvent être permises, et ce ne sera pas à lui du moins qu'il faudra s'en prendre si la sottise des iiouuncs parvient jamais à bannir les commerçants et les navigateurs d’un port où la nature a tout fait pour les appeler.
•J’ai entendu citer avec beaucoup d’éloges M. Casimir Itostan, distingué par la variété de ses études et de ses connaissances. 11 a passé dans le Levant plusieurs années de sa première jeunesse, et il en a rapporté une riche collection de médailles, dont quelques unes ont passé depuis au cabinet du roi. Après avoir professé la botanique au Jardin des Plantes, il a quitté la chaire pour retourner au commerce; il y a, dit-on , adopté la maxime de ne le faire que par échange. Je ne sais si cette idée bizarre ne dépose pas un peu contre la justesse de son esprit; mais elle annonce au moins l’indépendance et l’originalité de son caractère. Les voyages -de M. Itostan rappellent ceux de M. Domeny (le Rienzi, sou ami. Ce jeune homme, ancien capitaine, unique et digne rejeton de ce célèbre tribun Rienzi qui rétablit ua moment l’antique liberté romaine sous le gouvernement des papes, sc livrait derniè-
ÉVÉNEMENTS ET PERSONNAGES. 355 rcment à Marseille à la culture des lettres, après a voir terminé de longs voyages entrepris, dans l’intérêt des sciences, en Italie , en Grèce , en Asie, et en Afrique. Sa tragédie de Philippe II et C Inquisition, on les Deux tyrannies, dont j'avais entendu la lecture dans mon dernier voyage à Vaucluse , sa patrie, offre des scènes d'un haut intérêt, et se distingue par l’élévation du style et l’énergie de la pensée.
M. Alexis Rostan, qui est à la tête de la plus importante de nos manufactures de bonnets, est un négociant très éclairé: il a présidé le tribunal de commerce avec un rare talent; c’est lui qui, dans la discussion relative à la franchise du port , a clairement démontré que l’ancien système de franchise, auquel plusieurs négociants paraissaient tenir uniquement pareequ’il existait avant la révolution, était bien moins avantageux que le régime actuel des douanes. Le commerce de Marseille lui a, sous ce rapport, d’importantes obligations.
Parmi les notables de Marseille, M. Tardieu ( Rouclion ) tient un des premiers rangs: également distingué par ses qualités morales et son profond savoir, les sociétés savantes de l’Europe comptent bien peu de membres qu'on puisse comparer à ce négociant pour l’étendue et la variété des connaissances. M. Tardieu s’est vu forcé, ainsi qu’un grand nombre de ses concitoyens, de s’expatrier en 1793, après avoir lutté sans succès, mais avec courage,
356 ÉVÈNEMENTS ET PEUSONNAGES.
contre l'odieuse et sanglante tyrannie qui pesait alors sur la France. Ce nom honorable doit être ici l’occasion d'une remarque générale; c’est que les exilés de cette époque, rentrés depuis dans leur patrie, y ont tous rapporté l’ordre, l’amour du repos, celui d’une sage liberté, et l’horreur des excès de tout genre, quel que soit le parti qui les ait commis, quel que soit le prétexte dont on essaierait de les colorer; tandis qu’on a vu presque tous les hommes de 1 793 figurer dans les rangs de ces prétendus royalistes qui, en 18 1 5 , couvrirent une secoude fois la France de deuil , de sang , et de dévastation.
M. Rigordy, président du tribunal, est un magistrat aussi intègre qu’éclairé; il possède une vaste érudition , et est le seul à douter de son mérite.
M. Dessollicrs père, avocat du premier méiite, a vainement opiné dans le conseil général , dont il est membre , en faveur de l’enseignement mutuel.
On parle avec éloge de MM. Borelly, colonel de la garde nationale, Romagnac, négociant, et Casimir Rostan, qui, à une époque désastreuse, arrêtèrent l’effusion du sang en s’emparant momentanément de l’autorité, que les premiers fonctionnaires avaient abandonnée, et en rendant responsable de tout nouveau meurtre un des hommes les plus influents parmi ceux qui dirigeaient les massacres. Peut-être doit-on reprocher à nos trois concitoyens
EVENEMENTS ET PERSONNAGES. 357 d'avoir retenu trop long-temps une autorité que le salut commun avait pu seul rendre légale pour quelques instants; mais on peut oublier leur tort eu songeant au mal qu’ils ont empêché.
Si le général Pascalis n’avait pas été prévôt à Gap, peut-être en croirais-je plus volontiers sur parole ceux qui m’ont assuré que sa tragédie de Dion, qu’il se propose de faire jouer aux Français, est un chef-d’œuvre , et que son poème de Fontainebleau , qui n’a pas encore vu le jour, peut être mis à côté des Jairiins de Deiille pour la fraîcheur du coloris poétique et l’élégance des détails.
L’étude approfondie qu’a faite M. Pcnchaud, directeur des travaux publics dans ce département, des nombreux et magnifiques restes d’architecture antique dont le midi de la France est couvert, lui a valu l’honneur d’être chargé parle gouvernement d’un rapport sur la Maison carrée de Kimes, et d’un projet de restauration pour ce beau monument. Son Mémoire est un modèle, et les nombreux dessins qui l’accompagnent pourront faire connaître à nos neveux cet admirable édifice, si jamais on les retrouve dans la poussière de quelque carton de bureau, où l’on a eu le soin de les ensevelir.
Quoiqu’à peine âgé de trente-six ans, M. Cauvière, docteur en médecine, est déjà placé dans l’opinion générale au premier rang des hommes de sa profession. Appliqué dès son enfance à un état
qui fut toujours son unique passion, doué d’une grande capacité naturelle, d’un jugement imperturbable, il n’est pas permis de douter qu’il n’atteigne un jour à la réputation des pins grands maîtres de la science.
Le talent modeste dans une situation obscure ne fut pas oublié dans cet entretien: on y parla de M. Pons, concierge de l’Observatoire, devenu, par le seul fait de sa position, astronome pratique, et l’un des plus subtils et des plus heureux observateurs. Il a reconnu le premier un grand nombre de comètes, et a gagné plusieurs fois le prix fondé par Lalande pour ce genre de découvertes»
On s’entretint de M. Daumier, auteur d’une tragédie de Philippe II, à laquelle les journaux parisiens ont donné des éloges, et qui naquit pocte dans une boutique, vis-à-vis l’église Saint-Martin, où il exerça pendant quinze ans la profession de vitrier.
On donna des regrets à M. Desmarest, ancien élève de l’école polytechnique, et conséquemment ex-professeur de mathématiques spéciales au collège de Marseille. On me fit voir l’eau-forte de la première feuille d’une carte topographique de Marseille qu’il doit incessamment publier : je ne doute pas qu’il ne trouve dans le succès de ce bel ouvrage le dédommagement des injustices qu’on lui a fait éprouver.
Le chapitre des sciences, des lettres, et des arts
ÉVÉNEMENTS ET PERSONNAGES. 35 g est bientôt épuisé à Marseille : on parla de commerce, et chacun s’empressa de donner la parole à mon vieux négociant, en me confirmant dans l’opinion où j 'étais qu’il n’existe peut-être pas en Europe un homme de cette profession qui réunisse au même degré l’étendue de l’esprit, la rectitude du jugement , et la variété des connaissances.
«La révolution, nous dit-il, a cruellement pesé sur le commerce de Marseille: les plus notables négociants ont péri, et leur fortune avec eux; des causes trop connues s’opposent à ce que ces pertes puissent être réparées ; nous avons langui , nous languirons long-temps encore. La diminution des capitaux, l’incertitude des événements, une vague inquiétude, ne permettent pas qu’on sc livre aux grandes entreprises : je pe puis me dispenser d'en rappeler une mémorable qui fut en quelque sorte le dernier soupir du commerce marseillais: je parle de l’expédition que fit autour du monde en 1790, 1791 et 1 792, le navire le Solide, armé par la maison Baux et commandé par Etienne Marchand. Haineuse pour les propriétaires, elle fut glorieuse pour les navigateurs. L’objet du voyage était le commerce des pelleteries: son unique résultat fut la découverte d’un groupe d’iles dépendant de l'archipel des Marquises, et la reconnaissance de quelques points encore mal déterminés du nord-ouest de l'Amérique. Les officiers y déployèrent beaucoup
36o ÉVÉNEMENTS ET PEKSONN AGES, d’habileté et d’intelligebcc : la relation de leur voyage fut rendue publique, et le savant Fleurieu n’a pas dédaigné d'en être le rédacteur. Il donne les plus grands éloges au capitaine Marchand, à son second, le capitaine Chanal, et au chirurgien Ro~ blet : c’est sur les journaux de ces deux derniers que la relation a été dressée.
« Le malheur général n’est jamais sans exceptions: au milieu des tribulations et des calamités de toute espèce que nous avons éprouvées, quelques anciennes fortunes ont été conservées, et il s'en est élevé quelques autres. Au nombre et en tête des premières et des plus honorables je dois citer M. Anthoine, baron de Saint Joseph, et longtemps maire de cette ville : il a publié un ouvrage d’un grand intérêt sur le commerce de la mer Noire, qu'il a, pour ainsi dire, ouverte à scs compatriotes, et ne s’est pas moins signalé par son activité et par son intégrité pendant sa longue administration.
« L’épouse de ce digne magistrat est sœur de la reine actuelle de Sncde et de la ci-devant reine d’Espagne. Toutes ces grandeurs n’ont jamais altéré sa touchante modestie : à peine madame Anthoine s’estelle aperçue que le grand nombre d’amis quelle avait eus jusqu en 1 8 1 4 est singulièrement diminué. Les personnes qui se plaisent à bien juger du cœur humain estiment que cette désertion n’est que passagère , et que les fuyards n’attendent pour revenir
ÉVÉNEMENTS ET PERSONNAGES. 36l qu’une honnête occasion, qu’un prétexte léger, tel que serait, par exemple, la promotion au ministère du maréchal Suchct , l’un des gendres de cette dame. »
Eu passant à Aix, j'ai eu l'occasion de citer M. Paillasson, chef de la plus riche maison de commerce de Marseille, à propos d’un très bel établissement qu’il a fondé dans cette dernière ville.
La principale branche de l’industrie de Marseille est la fabrication du savon : elle en approvisionne la France et les colonies. Autrefois, les matières premières du savon se tiraient de l'étranger : 1 Italie fournissait les huiles, et les soudes venaient de la Sicile et de l'Espagne. Depuis quelques années , nous nous sommes à-peu-près affranchis de ce tribut payé aux nations voisines : les oliviers se sont multipliés en Provence, et son sol fournit la très grande partie des huiles qu’emploient les savonniers. D’un autre côté, l’invention du procédé chimique aumoyen duquel on compose la soude factice a donné lieu à l’établissement de plusieurs fabriques de ce genre, dont les produits suffisent pour alimenter les savonneries.
J'indiquerai encore les manufactures de corail comme une branche d’industrie qui tient plus particulièrement aux localités : les produits en sont connus et recherchés à Paris, où ils sont mis en œuvre avec beaucoup d’art.
Le rétablissement des maîtrises est ici, comme à Paris, le vœu de quelques hommes à vieux préjugés. Eu attendant mieux , on a organisé le corps privilégié des portefaix : ceux qui n’appartiennent pas à la compagnie ne peuvent travailler sur les quais. Un voyageur n’est pas le maître de débarquer sa propre valise: les portefaix la lui enlèvent, et mettent à ce service forcé le prix qu’ils veulent. Les capitaines de navire ne peuvent faire travailler leurs matelots au débarquement, et le règlement des portefaix est le titre qu’ils opposent à toutes les réclamations.
J’avais été trop frappéde l’air de contrainte et de tristesse qui règne ici sur tous les visages pour n’eu pas fairel’objet d’une observation qui devint letexte d’un entretien sur les mœurs privées et politiques, par lequel je terminerai mes discours sur Marseille.
Je l'ai déjà dit , la gaieté provençale n’est plus qu’un souvenir historique 1 . Exilée des places et des carrefours, elle ne s’est point réfugiée dans les salons : les réunions d’apparat sont rares et silencieuses; dans les cercles les plus restreints , la confiance et la familiarité ne parviennent pas à l’établir; en causant , en jouant, en dansant meme , on a
' Il faut en excepter les fêtes de campagne, où elle s’est conservée dans toute son originalité primitive, quoi que l'Ermite en puisse dire. Ces fêtes rappellent celles de la Grèce antique.
( Note de t éditeur. )
ÉVÉNEMENTS ET PEKSONNAGES. 3G3
plutôt l'air de remplir une fonction que de goûter un plaisir.
Il est commun d’entendre dire ici que les mœurs des femmes sont exemplaires, et que celles des hommes le sont très peu : ces deux propositions paraissent se contredire; mais heureusement la classe très nombreuse et très jolie des grisettes est là pour sauver la contradiction.
Les gens du peuple sont durs et grossiers , et ce défaut n'est pas compensé chez eux par la franchise dont ils se vantent. Si l’on trouve dans quelques individus une exquise politesse de langage et de manières, on peut dire néanmoins que ces qualités françaises ne distinguent pas suffisamment les classes supérieures.
Un des convives, en nous annonçant , comme un fait incontestable, qu’un grand attachement à la royauté était à Marseille la base de l’opinion publique, en trouvait la raison dans le petit nombre de familles nobles que cette ville renferme. « Elles ont ici, disait-il , si peu de fortune et d’influence, que l’état de guerre où l’on vit par-tout ailleurs avec les nobles ne peut altérer parmi nous l’attachement que l’on porte au souverain. » Cette explication parut surprendre quelques personnes. « Comment ne pas convenir, ajouta-t-il, que les aristocrates, car il faut bien rendre à ces hommes leur nom véritable, sont aujourd'hui ce qu’ils ont été de tout
364 ÉVÈNEMENTS ET PKltSONNAGES.
temps, le fléau de la royauté, et qu’ils n’empruntent les couleurs du royalisme que pour nuire plus efficacement à sa cause. Le peuple et nos rois euxmêmes s’y sont trompés plus d’une fois; c’est ainsi que le trône s’est vu souvent enveloppé dans la haine que l'on portait à l’aristocratie , et que le prince a cru voir ses défenseurs dans scs ennemis les plus dangereux.
« En partant de ce principe , on est facilement amené à croire que les malheurs et les crimes de 1 8 1 5 ont été la suite du nouveau système d’administration. On a confié l’exécution de la charte aux hommes intéressés à la détruire; on a mis le pouvoir aux mains de ceux qui ne respiraient que la vengeance; on a chargé les amis des privilèges de l’établissement d’un régime constitutionnel, et l’on a éloigné des emplois politiques, civils, et militaires, tout Français coupable d’avoir versé son sang ou consacré sa jeunesse au service de sa patrie : telle est la source des maux auxquels la France et plus particulièrement le Midi sont en proie depuis cinq ans. Le remède unique-estdans l’ado plion d’un système directement contraire : pour l’établir à Marseille , il suffit d’un préfet, d’un maire, et d'un général, dévoués à la constitution et au gouvernement. Le peuple marseillais est extrême en tout , il passe en un jour de l’amour à la haine : on a vu la plus grande partie des habitants, qui avaient arboré la cocarde anglaise en 1 8 1 5,
insulter les Anglais l’année suivante et , saisir au spectacle toutes les allusions qui pouvaient les offenser.
« L’anniversaire des massacres de 1 8 1 5 a été célébré en 1816 comme un jour de fête: les boutiques ont été fermées, et les drapeaux flottaient à toutes les fenêtres. En 1 8 1 7 , on s’est borné à quelques banquets ; en 1818, cette joie féroce s’est concentrée dans une seule coterie ; et le moment n’est pas éloigné où la population de Marseille tout entière demandera justice elle-même des crimes que quelques brigands étrangers ont commis en son nom. «
RENCONTRE
r“ lx. [ i 5 mai 1819.]
RENCONTRE
En racontant «et maux unirent on les soulage Corneille, Poijcmcle.
Le détail des horreurs commises à Marseille en 181 5 avait laissé dans mon amc une impression si profonde et si douloureuse, que j’étais décidé à ne point aller à Toulon', théâtre plus sanglant encore des fureurs et des crimes d’une autre époque. Une rencontre inattendue a changé mes résolutions, et m’impose l’obligation de suivre mes premiers desseins. Ce n’est plus une vainc curiosité que j’ai à satisfaire, c'est un devoir rigoureux qu'il me faut remplir: le malheur et l’amitié me l’imposent.
.l’avais quitté mes convives, embrassé mon vieux négociant , et remercié son aimable fils d’avoir bien voulu, dans les courses où il me servait de guide, ralentir la vivacité de son pas de vingt ans pour le mesurer au pas d’un ermite chargé de soixante-douze hivers. Pendant que la complaisante
1 On verra que l’Ermite a eu grand tort de changer de résolution. (Xotetfe r éditeur . )
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madame Jean me donnait d'utiles renseignements sur la nouvelle route que je me proposais de prendre, un homme, bride par le soleil du tropique, et dont le malheur, plus que les années, semblait avoir altéré les traits, me regardait avec beaucoup d’attention et une émotion commuuicative à laquelle je cédais sans pouvoir m’en expliquer la cause, il parle, et sa voix cassée ne m’est ni plus étrangère, ni plus connue que son visage; enfin, après avoir hésité un moment, il s’avaDce vers moi , et me tendant la main : « Ne me trompé-jc pas? me dit-il; est-ce bien vous, mon cher chevalier de Pagevillc? » Madame Jean voulut répondre la première; car, eu Provence, les femmes sont un peu pressées de parler : elle se disposait donc à apprendre à l’inconnu, le moins brièvement possible, qui j’étais, où j’allais, lorsqu'à sa grande surprise je répondis qu’en effet Pageville était mon nom.
« Comment peut- on être ermite et chevalier? » répéta plusieurs fois madame Jean. Au lieu de m'amuser à lui expliquer ce mystère , j’interrogeais tous mes souvenirs, et je m’efforçais de faire cesser un oubli toujours pénible, quelquefois désobligeant, pour celui qui en est l’objet. «Je le vois, dit l’inconnu , les distances des temps sont plus longues que celles des lieux, et il y a moins loin des côtes d’Orixa à celles de la Provence que de l’époque où nous nous sommes quittés à celle où nous nous retrouvons. Brillants alors de santé et de jeunesse ,
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vous et mol nous étions au printemps delà vie: nous en avons traversé l’été et l’automne sans nous revoir. Il est permis de ne plus reconnaître sous une écorce ridée et tout chargé de frimas l’arbre qu’on a laissé paré de fleurs et de verdure : l’ombre que vous voyez a été le comte de Mérens. » A ces mots il se précipita dans mes bras; nos étreintes furent longues, et pleines d'un charme douloureux. Je cherchais dans ces yeux éteints les éclairs que j’y avais vus briller jadis; dans ces membres roidis et décharnés la vigueur et la souplesse d'un autre âge.
Le temps, avant de frapper le dernier coup, écrase de sa main de fer et flétrit tous ces dons extérieurs que la nature prodigue à la jeunesse : les cœurs seuls lui résistent. Le comte avait été mon premier compagnon d’armes. C’est sous le ciel de l'Inde, dans des champs rougis de son sang et du mien, que se formèrent les liens d’une étroite amitié ; mais séparés depuis quarante ans, je ne doutais pas que mon ami n’eût péri dans les tempêtes politiques qui ont submergé des générations entières.
Mérens n’était descendu dans la cour de l’auberge que pour attendre la voiture qui devait le porter à Toulon ; il y avait une place, je la pris, et une heure après nous roulions vers ce port.
Les dernières lueurs du jour s’éteignaient lorsque nous sortions des murs de Marseille : la brise du soir rafraîchissait l’air; une poussière blanchâtre cou-
RENCONTRE
vrait la route, mais la rosée l’empêchait de s’élever, et son épaisseur, en rendant plus doux le mouvement de la voiture , assourdissait le bruit et permettait aux voyageurs de charmer l’ennui de la route par le charme des entretiens particuliers. Que de récits j’attendais de Mérens! à combien de questions je devais me préparer à lui répondre ! Il voulait d’abord savoir par quel miracle j’avais échappé au tribunal de sang dont l'arrêt qui me condamnait à la mort lui avait été annoncé par des gazettes révolutionnaires que le hasard avait fait tomber entre ses mains. Je le lui appris en peu de mots.
« Mon récit sera plus long , me dit-il , et pourtant je ine tairai surtout ce qui ne regarde que moi. Par suite d’événements dont l'importance disparaît devant celle des grands bouleversements dont vous avez été le témoin, je me trouvais au service d’Espagne, et montais un des vaisseaux de ccttc puissance, qui, réunis à ceux de l’amiral Ilood, entrèrent dans Toulon, livré par les commandants de la ville et de la flotte française, en vertu d’une convention antérieure et secréte dont les conditions furent presque aussitôt éludées que consenties. Vous et moi, nous avions appris dans l’Inde à connaître la foi britannique. S’emparer d’un port qui pût devenir le point de réunion de tous les royalistes de France et de tous les auxiliaires que devaient leur donner les innombrables ennemis de l’affreux système qui cou-
1ÜI1M1TE ESI MOYIKCE, T. II. a4
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vrait notre malheureuse patrie de ruines et d'échafauds, tel fut le prétexte de l’expédition et le motif de la conduite de l’amiral Trogolf : détruire un des plus beaux ports de France, s’emparer des vaisseaux et des approvisionnements qui s’y trouvaient, tel fut le but des Anglais. L'amiral Trogolf devait le prévoir, il devait sur-tout se dispenser d’écrire au ministre de la marine, le 21 juillet 1793, au moment de livrer le port : « Qu’un parlementaire anglais s’é » tant présenté avec le pavillon blanc, il avait été u forcé de le quitter, et de reprendre le pavillon tri- « colore ; les équipages n’entendant pas plaisanterie «sur l’article du pavillon.» Je ne fais ici, reprit Mérens, ni l'éloge de la prévoyance de M. Trogolf, ni celui des moyens qu’il a employés; mou dessein n’est que de vous montrer les Anglais à Toulon tels que vous les avez vus daus l’indoustau , et tels que les habitants de Copenhague, de Saint-Domingue, de Cadix, de Naples, de Washington, et de tant d’autres lieux , les ont vus, destructeurs de toutes les prospérités qui portent ombrage à la leur.
u Aussitôt que la ville fut occupée par les Anglais et les Espagnols, lesToulonnais demandèrent l’autorisation de rappeler leur évêque, leurs émigrés, et de reconnaître Monsieur, comte de Provence, pour régent du royaume. L’amiral ilood, dans sa proclamation auxToulounais, les avait engagés à se ber à la franchise et à la loyauté de sa nation : il n’osa pas
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rejeter ouvertement une demande qui n’était que l’exécution du traité fait avec eux, mais il répondit que la régence de France intéressant l’Europe entière, et sur-tout les puissances coalisées, il n’appartenait qu’à ces puissances de statuer sur une question si importante; que la place de Toulon, quelque respectable quelle fût, était isolée, et que scs habitants ne pouvaient être considérés comme exprimant le vœu général des Français : « Que ccttc « ville venait de contracter des obligations récentes « envers une autre puissance, et qu’appeler le comte « de Provence serait destituer S. M. britannique de ■ l'autorité qui lui avait été confiée dans Toulon. » Ces mots dessillèrent tous les yeux, remplirent tous les cœurs d’indignation et d’impuissants desirs de vengeance. Je présentai les chefs des sections au commandant de la flotte espagnole : les intentions du général n’étaient pas équivoques , mais il n’était pas assez fort pour résister ouvertement à la perfidie britannique.
■ Cependant le léopard anglais ne dévora pas entièrement une proieque 1<i trahison avait fait tomber entre ses impitoyables griffes. L’attaque de Toulon par les troupes françaises fut rapide et vive. C’est là que jaillirent les premières étincelles du génie de cc titan qui devait ébranler le monde: l'artillerie, que commandait Bonaparte, habilement placée, dirigée avec intelligence, servie avec ardcur,allait nous écra-
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ser; il fallut fuir, et fuir si vite, que l'avidité anglaise se vit forcée d’abandonner ces trésors d'agrès, de cordages, de mâtures, et de vaisseaux dont elle croyait déjà enrichir les arsenaux de la Tamise : mais détruire ce qu’on ne peut enlever est le principe du droit politique de la Grande-Bretagne, et il fut résolu que le port de Toulon et tout ce qu’il renfermait serait livré aux flammes. On consentit cependant à recevoir sur les vaisseaux les malheureux que le fer de la vengeance attendait. Les flottes espagnole et anglaise avaient concouru à l’occupation de Toulon: il fut convenu que les deux nations participeraient à sa destruction. J'allai trouver l’amiral espagnol , et je lui demandai le commandement des hommes destinés à brider les vaisseaux. Il me connaissait : ma demande lctonna ; mais bientôt il lut dans mes regards, et me dit : « Allez, les Espagnols « et les Français comptent sur vous. » Je désignai les officiers que je voulais pour me seconder; ils me furent accordés. Les mèches et les matières incendiaires furent fournies par les Anglais. Déjà la flotte était hors du port, où nous pénétrâmes sur les embarcations propres à la terrible mission qui nous était confiée et dont personne n’ignorait le secret.
«Environ six cents galériens, qui avaient brisé leurs chaînes, se trouvaient sur le port lorsque nous y entrâmes. Ces hommes, dégradés par le crime, flétris par la main de la justice , humiliés par les
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fers et l’esclavage , semblaient cependant avoir encore conservé quelque chose de français. Jugeant à nos préparatifs quel dessein nous amenait , ils regardaient les Anglais d'un air sombre et menaçant qui indiquait assez l’intention de s’opposer à l’exécution de ce dessein. Le sentiment de la patrie se retrouve donc même au fond des cœurs les plus corrompus! car quel autre intérêt que celui de la France, quel autre sentiment que cet impérissable amour de la patrie pouvait porter d^s hommes quelle avait frappés à prendre cette attitude menaçante et périlleuse ? La contenance des forçats intimida les Anglais, et appela souvent leur attention, déjà distraite par le poste de la Boulangerie, d’où les Français, qui s’en étaient emparés, faisaient sur eux un feu très vif. Chacun songea à remplir sa terrible mission. Un homme que de vastes incendies ont rendu célébra, et qui débutait alors dans cette effroyable carrière, Sydney-Smith, se réserva la destruction des chantiers, des magasins, et des arsenaux: c'était le mal le plus grand, le plus difficile à réparer que cette ville française pùt éprouver; il était naturel que les Anglais s’en chargeassent. Je vous ai dit que je m’étais offert pour hrûler la flotte. Sir Sydney me confia , en outre, le soin de couler deux bâtiments qui se trouvaient dans la rade intérieure, afin d’y rendre l’ancrage plus dangereux. L’attaque du dehors redoublait; des redoutes que les Français
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avaient établies sur les hauteurs de la redoute anglaise, et des forts de [Aiguillette et de Hataguier, dont ils setaient emparés, ils faisaient pleuvoir sur nous une grêle de bombes cl de boulets: dans le désordre, inséparable de la position périlleuse où nous nous trouvions, il était facile d’enfreindre les ordres ou de supposer à leur exécution des obstacles insurmontables. Jetais impatient de me trouver seul avec mes Espagnols. Aussitôt que ce moment fut arrrivé : « Ainsi , leur dis-je, c’est pour la vieille en- ■ tienne du continent', et nou pour la famille des « Bourbons ou pour l’intérêt de votre pays et du « mien que le démon de la Tamise promène ici ses «brandons destructeurs! Dès le premier jour, l’a- « mirai Hood n'a point dissimulé son intention, il a « formellement déclaré que lui seul commanderait, «que lui seul ordonnerait à Toulon, et ne vous a «plus reconnus comme alliés, mais connue auxi- « liaires. Si vous êtes venus pour servir l’Angleterre, « allez brûler les vaisseaux français, mais choisissez « un autre chef. Si vous aimez votre pays comme «j’aime le mien, nous n'avons quedeux bâtiments à « incendier, les deux frégates qu’on veut couler dans « la rade intérieure. » • — Aux frégates! aux frégates! répétèrent tous mes compagnons, car tous éprouvaient le même sentiment que moi, et voyaient avec horreur les torches anglaises propager la flamme d’établissement en établissement. Au moment où
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nous nous dirigions vers la rade, le lieutenant Gore m’envoya demander quelques hommes pour l’aider à manœuvrer le brûlot le Vulcain, destiné à opérer les plus grands ravages. Le lieutenant llare me fit la même demande pourson brûlot, qu’il avait, dit*il , admirablement placé. Deux des officiers qui m’accompagnaient s'offrirent si vivement d’y aller que je devinai leur intention. Ils s’exposaient à périr, mais, grâce à leur intrépide adresse, l'amorce brûla seule, et les brûlots ne sautèrent point.
» Je tairai les noms de ces braves Espagnols; il y a des temps et des pays où les actions généreuses sont punies comme des crimes. Arrivés aux bâtiments que nous devions couler, je pris toutes les précautions nécessaires, non seulement pour que le feu prît de toutes parts, mais j’y déposai une quantité de poudre assez considérable pour les faire sauter, afin que leur carcasse, même en allant au fond , ne gâtât pas la rade. Cet excès de précaution faillit nous devenir funeste: le feu se manifesta si rapidement sur tous les points, que les bâtiments sautèrent avec un épouvantable fracas; et nous descendions à peine de la frégate [Iris, que nos embarcations furent couvertes de scs débris enflammés: le vaisseau le Terrible s’en trouvait si près qu’il fut mis en pièces, et ce ne fut pas sans péril que nous parvînmes à en sauver l’équipage.
« Nous revenions lentement vers la ville : jespé-
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rais que les Français y pénétreraient, et que se portant vers le bassia ils protégeraient assez les vaisseaux pour colorer de quelque vraisemblance le prétexte que je me proposais de donner à l’inexécution de l’ordre d'incendier la flotte ; en effet, lorsque nous en approchâmes, une fusillade partie des batteries du fort Royal, dont les canons étaient encloués, nous décida à la retraite.
« Je dirigeai mes embarcations vers le Thémis locle, d’où partaient les cris les plus lamentables. Pendant notre séjour à Toulon , ce vaisseau servait de prison aux patriotes et à ceux que les haines et les vengeances particulières avaient désignés sous ce nom ; il était rempli d'individus de • tout fige , de tout sexe , de toutes les conditions : l’approche du péril qui menaçait ces malheureux les avait armés contre leurs gardiens, déjà effrayés eux-mêmes par le danger commun. Les prisonniers étaient maîtres du vaisseau , mais ils ne pouvaient letre des flammes qui s’avançaient pour les dévorer. Ce mélange de voix d’hommes, de femmes, d’enfants, invoquant la pitié du ciel et de la terre, au milieu des flammes et des ondes, avait quelque chose à-la-fois de touchant et de terrible qui me déchirait le cœur;je voulais les sauver, mais les barques que nous montions , déjà chargées de l’équipage du vaisseau le Terrible, ne pouvaient plus recevoir personne. Nous voguâmes vers sir Sydney. « N'ajoutons pas, «lui dis-je, d’horribles crimes à d’horribles mal-
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« heure ; le feu s’avance vers des enfants et des fem- «mes, nous ne sommes pas venus ici pour brûler «des créatures humaines. — Allons à leur secours, «dit le commodore, aussi bien je n’ai plus rien à «faire ici; nous avons mis le feu à tout ce qui se «trouvait à notre portée : le lieutenant Tupper a « bien suivi mes instructions ; vous le voyez : les « flammes dévorent le grand magasin et le magasin «de poix et goudron; le magasin à chanvre a été « enveloppé dans les mêmes flammes : le temps très « calme eu arrête malheureusement les progrès un « moment ; mais deux cent cinquante tonneaux de « goudron, que j’ai fait répandre sur des bois de sa- « pin , vont promptement propager l’incendie : le «lieutenant Middlcton a mis le feu à l’atelier de la «mâture, et le lieutenant Peters a bravé les flam- « mes pour en accélérer les progrès; mais je ne con- « çois pas ce qui peut retarder l’explosion des deux «brûlots, et comment il se fait que la flotte ne soit «pas déjà réduite en cendres. » Sydney voulut reconnaître par lui-même l’obstacle que nous avait opposé la fusillade partie des batteries du fort Royal; il ne tarda pas à le juger insurmontable, et consentit alors à se diriger vers le Thémistocle : les flammes l'atteignaient au moment où nous l’abordâmes. Les infortunés qu’il portait se précipitèrent dans nos embarcations avec une rapidité qui fut fatale à plusieurs vieillards infirmes. De faibles enfants tombèrent aussi dans la mer, et au milieu de cet
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horrible désastre on ne songea pas à les secourir.
« La flotte se trouvait chargée de plus de quatorze mille habitants, qu’une aveugle confiance avait jetés entre les bras de l’étranger, bras si tendres à s'ouvrir, mais qui ne se resserrent que pour étouffer tout ce qu’ils embrassent. Le souvenir de cette nuit affreuse ne s’effacera jamais de ma mémoire. Au loin , la ville paraissait n’être qu’un immense volcan, vers lequel les vents irrités menaçaient de nous repousser : les malheureux habitants regardaient, avec une expression plus douloureuse que celle de la perte de leurs biens, ces flammes dévorantes où périssaient peut-être quelques uns de leurs parents, de leurs amis; car qui avait fui? qui était resté? nul n'osait le demander, ni chercher à s’en assurer , faut la vérité pouvait être terrible. Les mères comptaient leurs enfants, et n’osaient quitter ceux qu’elles avaient pour chercher celui qui leur manquait. Heureuse celle qui voyait parmi les siens nn enfant étranger! Le mien, disait-elle, est sans doute auprès d’une autre mère; demain se fera ce doux échange. Ilélas ! le lendemain ne vit qu’un échange de larmes et de ces cris maternels qui font défaillir les courages les plus stoïques.
« Les lueurs du vaste incendie allumé par nos mains, et dont les sinistres reflets rougissaient les vagues et coloraient les voiles de nos vaisseaux ; le fracas des bombes des assiégeants, qui continuaient
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d’écraser ce que les torches anglaises n'avaient pu atteindre; le inurmarc confus des équipages, les pleurs des enfants , les sanglots des vieillards, les cris des mères, me rappelaient cette nuit si fatale aux Troycus, où les dieux secondaient la fureur des guerriers, et sapaient eux-mémes les fondements de l'antique Ilion.
Keptunus muros, magnoque emota tridtmti Fundamenta quatil, totamque sedibus urbem Eruit.
« Hélas! m’écriai-je, l’injustice et la violence ces- « sent-elles donc detre des crimes quand c’est le «puissant qui écrase le faible, et lorsque les cou- « pablcs sont au-dessus de l’atteinte des lois? Qu’un «citoyen, poussé par l’intérêt et la vengeance, « exerce, même envers son ennemi , fût-il étranger , « un crime semblable à celui dont les rois et leurs « prétendus défenseurs viennent d 'épouvanter Tou- « Ion , il sera poursuivi par la justice des dieux et ■ des hommes : il n’est point de caverne assez pro- « fonde pour le soustraire à leur poursuite; il n'est « point d’antre où ne pénétrent la malédiction et la « vengeance ; et des gouvernements qui se rendent « coupables d’attentats mille fois plus criminels , « puisqu’ils frappent non une victime, mais des mil- « liers de victimes, n’auront à craindre ni le courroux «du ciel ni les malédictions de la terre! Anglais,
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« vous étiez venus, disiez-vous, pour tout défendre, « pour tout conserver , et vous ne partez qu’après « avoir tout détroit! O foi britannique! à force de « te révéler au monde , le monde apprendra-t-il « enfin à te connaître? »
Les flottes se séparèrent aussitôt qu’elles furent sorties de la grande rade; et, dès que le vent le permit, l’amiral Langara fit cingler les vaisseaux espagnols vers Minorque , où , peine débarqué , je donnai ma démission, résolu de ne plus servir pour une cause qui n’était plus la cause de la justice, mais celle de l’intérêt et de l’ambition de l’Angleterre. Sans espoir de rentrer dans ma patrie, et par conséquent, dans les biens que j’y avais possédés, je songeai à me faire une fortune qui me tînt fieu de celle que j’avais perdue ; et, profitant des connaissances que j’avais acquises dans la marine militaire pendant mon séjour dans l'iude, je naviguai pour le commerce. Toutes mes entreprises furent heureuses: en peu d’années j’amassai assez de richesses pour satisfaire à des besoins qui sont bornés , et à des désirs modestes. Je ne pouvais rentrer en France; mais plus j’avais vu d’étrangers, plus j'aimais mes compatriotes, et, ne voulant vivre qu'avec eux , j’allai m’établir à l'Ile-de-France. J'y coulais en paix une vie long-temps agitée, lorsque l’avarice anglaise se fit céder cette île par le traité de Paris : la nouvelle de cette cession répandit le
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deuil et l’effroi dans tous les cœurs. Perdre ce beau nom de Français est la plus cruelle des pertes; passer sous le joug britannique est la plus intolérable des humiliations. J’ai vendu tout ce que j’avais acquis dans cet île, maintenant anglaise, et je viens après quarante années d'exil chercher un tombeau sur le sol paternel. Je suis né à Toulon, je reviens y mourir. »
Mérens avait cessé de parler, et le silence que font naître les sombres réflexions et les douloureux souvenirs régnait encore lorsque nous entrâmes dans le bois de Cugcs, long-temps redoutable aux voyageurs, et qu’on traverse maintenant sans inquiétude. Dans la saison où je voyage , le crépuscule du soir touche à celui du matin, et les premiers accents de l’alouette se mêlent aux dernières complaintes du rossignol. Un des voyageurs, réveillé par la fraîcheur du matin, nous racouta plusieurs des aventures tragiques dont le bois de Cugcs avait été le sanglant théâtre.
Un militaire, qui jusque-là avait gardé le silence, fit remarquer de quelle importance il cs't pour la sûreté des citoyens et le repos des états que les armées ne soient composées que d’hommes intéressés au maintien de l’ordre public. « A la suite de toutes les guerres, dit-il, le licenciement des troupes a rejeté dans la société les vagabonds appelés, par l’appât du gain et l’espoir du pillage, à soutenir des
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intérêts qui leur sont étrangers ou des querelles dont ils ignorent la cause. On a vu nos provinces désolées par des bandes de voleurs et d’assassins qui souvent se procuraient des protecteurs puissants, en partageant avec eux le fruit de leurs brigandages. Les départements du midi, et sur-tout ceux de l’ouest, qui durant la révolution virent organiser les baudes féodales, sont encore aujourd’hui même exposés aux insultes des restes de ces bandes secrètement conservées : quel exemple différent ont donné ces troupes auxquelles la postérité conservera le nom si glorieux d’armée de la Loire! De quels excès se sont rendus coupables ces hommes vieillis dans ce qu'on appelle la licence des camps? Ils ont obéi en silence, avec le respect le plus religieux, à un acte unique dans l'histoire des nations; car les monarques les plus absolus, les capitaines les plus puissants, n’abolirent que des milices, ne licencièrent que quelques légions : mais, je le répète, l’acte par lequel tous les souvenirs, tous les liens qui attachaient les soldats français furent brisés , et qui laissa la France sans armée au milieu des armées de l’Europe, est un acte qni n’eut point de modèle et qui probablement n’aura jamais d’exemple. Cependant, qu’ont fait tant de soldats licenciés en un jour, en un lieu? Sur les routes, on les assassinait, mais ils n’ont assassiné personne; dans plus d’une ville on les noyait, et une colère légitime tic les a
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pas même portés à entraîner leurs bourreaux dans l'abyme où ils étaient précipités; ou les a égorgés sur le seuil de la maison paternelle , dans les bras de leurs parents, de leurs amis, et ils n’ont troublé ni la paix des familles ni violé l’asile de leurs assassins: à peine quelques veuves éplorées ont-elles, long-temps après le crime, fait entendre des plaintes timides et jusqu'ici mal écoutées. Telles sont les armées de la patrie, telles ne seront jamais les armées des factions: telle sera notre armée nouvelle, si la loi Sainl-Cyr est exécutée, loi que repoussent ceux cpii , déguisaut mal le motif secret de leur opposition , affirmaient avec une hypocrite assurance que les enrôlements volontaires donneraient assez de soldats à la France. Ces enrôlements ne fourniront que ce qu'ils out fourni en tout temps : l'écume des villes, des hommes faibles, vicieux, propres à corrompre b» fils de l'honnête artisan , du laborieux culti vateur,dont ils devraient être séparés dans les rangs comme ils le sont dans la société. — Vous parlez , dis-jc à ce brave, comme un homme élevé dans le culte des dieux de la patrie : (honneur et la gloire. Mais depuis que ces divinités des hommes libres out été remplacées par les idoles du vieux temps, (intérêt et Infortune, ou a jugé que tant de respect pour des soldats qui ne sont plus destinés à devenir officiers n’était pas nécessaire : ce n’est pas de soldats mais dp sicaircs qu'on a besoin quand ce n'est
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pas l'ennemi extérieur qu’il s’agit de combattre. — Aussi, reprit le militaire, se hâte-t-on de renvoyer, même avant l’époque marquée par la nature et les lois, tous les officiers qui n’ont jamais fait la guerre qu’à l'ennemi du dehors. Je pouvais être utile encore duraut bien des années, ne fût-ce que par mes leçons et mon expérience, et voilà qu’on me retire la place que je remplissais d’une manière avantageuse pour l’armée et par conséquent pour l'état, afin de la donner à un homme qui ne peut l'occuper avec avantage que pour lui-même : durant plus de vingt-quatre aunées mes services n’ont été interrompus que par deux courts intervalles de paix ou par les soins qu'exigeait la guérison de mes blessures. Je n'ai pas quarante ans: endurcie par les fatigues et les privations, ma robuste constitution est exempte d’infirmités : n'importe, on me trouve trop âgé ; on m’accorde une pension que je n’ai pas demandée, à laquelle je nai pas encore droit, et l’on ine remplace par un vieillard cacochyme pour le récompenser des vœux que durant trente années il a formés contre la France, des Te Deum qu’il a chantés en réjouissance de la prise de nos villes, et de deux campagnes qu’il a faites contre sa patrie, tour-à-tour vêtu de l’uniforme anglais ou russe: car, ajouta ce militaire en adressant la parole à Mérens, tous vos compagnons n’ont pas eu vos nobles sentiments, monsieur; tous n’ont pas. déposé les
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armes au moment où ils se sont aperçus qu’ils servaient, non la cause de leur roi, mais l'ambition de l’étranger et sa vieille haine contre la France.
u J’ai écouté avec un intérêt d’autant plus vif le récit que vous venez de faire des événements qui se passaient dans Toulon au moment où l'ennemi évacuait la place, que ce siège fut mon début dans la carrière militaire. J’y arrivai soldat, j’en partis officier : on cherchait pins alors à exalter le courage par de grandes récompenses, qu’à ménager leS droits par le respect de l’ancienneté et la progression de l’avancement. C’est ainsi que les députés Gasparin et Salicctti commencèrent la haute fortune du maréchal Victor, en l’élevant du grade de chef de bataillou à celui de général, pour sa courageuse défense de la montagne du Pharon, attaquée par les Anglais. Je faisais partie de l’avant-garde qui força les gorges d’Ollioure et des troupes qui, marchant sous les ordres du général eu chef ï)ugommier et du général Delaborde, son chef d’étatmajor, s’emparèrent le 18 décembre 1793 de la redoute anglaise, dont la prise rendit celle de la ville inévitable. Cette terrible redoute , défendue par une double enceinte, un camp retranché, des buissons, des abattis, deux mille hommes de troupes d’élite, treize pièces de gros canon, cinq mortiers, et le feu croisé de deux autres redoutes occupées par trois mille soldats, ne put résistera l’habileté
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de nos manœuvres et à l’intrépidité des assaillants, les députés marchaient avec les colonnes et partageaient nos périls; l’exaltation, l’enthousiasme, rendaient la résistance impossible. I/enncmi fut accablé; sa terreur et le péril de sa position étaient tels, qu’après s’être encore laissé enlever de vive force les forts de Balaguier et de [Aiguillette , il abandonna dans la nuit ceux de Malbosquet et du Pommet, et cpie nous voyant maîtres de la redoute Bouge, de la redoute Blanche, de la redoute et du fort du Pharon, du fort de Lamalguc, du fort de CArtiguc, de la Ci o ix-d cs-S ignaux, du cap Brun, et de tant d’autres points d'où nous faisions pleuvoir sur lui une pluicd'obus, de bombes, et de boulets, il s’enfuit précipitamment.
« Nous entrâmes dans Toulon le leudemain matin ( in décembre), après un bombardement de douze heuresetunsiege de trois mois. Cette làchccxpédition coûta aux Anglais plus de trente millions, et les troupes alliées y perdirent plus de douze mille hommes. Ils emmenèrent peu de vaisseaux ; ils ne détruisirent qu’une partie des établissements, et par conséquent les deux passions qui la firent entreprendre, la haine et l’avarice, eurent peu de sujet de s’en applaudir.
« Quel spectacle présentait cette ville infortunée au moment où nous y entrâmes! Deux magasins à poudre qui venaient de sauter semblaient en annoncer la destruction totale, et compléter l’œuvre
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infernale de celui qui dans son rapport à l'amiral Hood disait : J’ai mis le feu à tout ce qui s’est trouvé à notre portée: c'est à regret que j’ai été forcé d'épargner quelques établissements, quelques vaisseaux ; mais j’espère que votre seigneurie sera contente de ce que nous avpns fait. Comment en effet le cœur d'un amiral anglais n’aurait-il pas tressailli de joie à l’aspect du tableau de tant de misères?
« Nous trouvâmes le député Pierre Bayle étranglé dans le cachot du fort Lamalgue, où il avait été jeté; des croix et des potences établies sur diverses places (car le rétablissement des supplices de la roue était un des nombreux bienfaits dont la générosité anglaise avait gratifié les habitants de Toulon dès le premier jour de l’occupation). Ce farouche Pierre Bavle ne démentit point son caractère lorsqu’il fut arrêté: on essaya de lui faire crier vive Louis XVII! il répondit à ceux qui le sommaient de proférer ces paroles: Je n'ai pas volé ta mort du père pour faire régner le fils. Nous trouvâmes son * collègue, Beauvais de Préau, exténué par le besoin et les souffrances: trois mois après, il acheva de mourir.
« Il semble que les voies de la justice et de l’humanité n’ont point été faites pour les hommes, tant ils sont prompts à les abandonner, tant elles lassent promptement leur constance, tandis que la carrière du crime les trouve infatigables. Les hor-
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reurs de la trahison furent immédiatement remplacées par les fureurs de la vengeance : le pillage succéda à l’incendie, ou plutôt avant de courir au feu pour l'éteindre on courut aux magasins pour les enfoncer, pour y prendre ce qui était échappé à la rapacité anglaise. Le général se vit obligé de faire fusiller quelques soldats pour mettre un terme au sac de la ville. Bientôt toutes les personnes qui avaient servi dans l’armée ennemie, dans les administrations navales et militaires, et qui n’avaient pu trouver place sur les flottes combinées, furent impitoyablement condamnées et mises à mort, line partie de la troupe avait été logée dans les maisons désertes: j’y découvris un de ces malheureux proscrits ; je le cachai, je le nourris: au péril de ma tête, je parvins à conserver la sienne et le fis évader. Depuis celte époque je l'avais perdu de vue, mais enfin je l’ai retrouvé, il y a moins de trois mois. — Avec quelle reconnaissance il a dô presser dans scs bras • son généreux libérateur, s’est écrié Mérens! — Oui, répondit froidement le militaire; car il n’avait pas perdu sa peine, et ce n’était pas en vain qu’il avait sollicité le poste si indignement occupé par un des vainqueurs de Toulon. Aussi ne m’a-t-il pas dissimulé le plaisir qu’il éprouvait à me remplacer, et la reconnaissance qu’il devait à l’homme monarchique aux soins duquel il était redevable de mon emploi. Je n’ai pu qu’applaudir à cet éloge; car moi aussi
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j’ai quelques obligations à cet homme pur. Il a chanté la gloire des vainqueurs de Toulon, dans une ode pleine d'enthousiasme patriotique et de haine des tyrans, dont je me rappelle cette strophe brillante:
Ministre ambitieux d’un despote imbécile,
Où sont, infâme I’itt, tes superbes exploits?
Tu t’es encor chargé d’une honte inutile,
Tu t’es montré digne des rois »
Cette citation ne fit guère sourire que moi : l’honnête Mérens était vivement affecté par l’injustice et l’ingratitude dont un brave militaire venait d’être la victime; mais nous approchions de Toulon, la conversation changea d’objet, et ce fut un soulagement pour tous les cœurs, oppressés parles récits pénibles que nous venions d’entendre.