‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 31 sur 39 · L’INVALIDE · texte numérisé non relu

L’INVALIDE

Scinditur incertum studia m ront/nino vulgus Vue., Æn.

Le vulgaire incertain se partage entre les avis différents.

La route par laquelle on va de Marseille à Toulon passe, en approchant de cette dernière place, sur un terrain has qui ne permet pas d’apercevoir la ville, cachée derrière scs remparts, et située entre les montagnes et la mer. Nous sommes entrés par la porte de France, et après avoir suivi les rues de France, de l’hôtel de la Marine et des Capucins, qui, à proprement parler, n’en forment qu’une seule, nous sommes descendus à l’hôtel de la Croix- (l'Or: c’est la meilleure auberge de la ville.

Lorsque l’on a été long-temps enfermé dans une voiture, on a plus envie de marcher que de dormir, et quand, à l’exemple de mon ami Mérens, on cherche, dans une ville où toutes les factions ont à plusieurs reprises exercé leurs fureurs, si après vingt-cinq années la mort naturelle et les morts

violentes ont épargné quelques unes de nos connaissances, on est impatient de s’en assurer. Nous avons donc pris à peine le temps de nous procurer dans l'auberge un logement commode, et déjà nous voilà sortis.

Mérens était resté assez de temps à Toulon pour m’y servir de guide.

La place au Foin, où se trouve situé notre hôtel, ne serait remarquable que par sa nudité, sans une j fontaine abondante qui la décore. Les eaux de cette fontaine sont reçues dans de vastes lavoirs, que des blanchisseuses vives et enjouées font incessamment retentir de leurs chants et du bruit de leurs battoirs. Mérens me dit en souriant: «Mon ami, nous foulons un pavé dont les glaces de notre âge nous empêchent de sentir la chaleur, c’est le jiaué d'amour: il est vrai que la prudence des anciens échevins a placé des fontaines tout auprès pour le rafraîchir. Nous en trouverons cinq d’ici au port, en descendant le Cours. »

Tout prèsdti port, Mérens me fit tourner à droite, dans une petite rue; et, doublant le pas, il alla frapper à la porte d’une maison d’assez belle apparence. Il demande si M. Dulongval, l’une des personnes qu’il venait chercher, ne logeait pas dans cette maison? ce nom n’était pas connu des gens auxquels il s’adressait: «Tous les hôtes de ce logis étaient nouveaux, lui dit-on, et ne pouvaient satis-

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faire à sa demande, si ce n’était peut-être un vieil invalide de la marine, perché, au quatrième étage, dans une espèce de cage , appelée cabinet. »

Quatre étages! c’est une rnontague pour des vieillards. Mérens mesura de l’œil si j’aurais le courage et la force nécessaires pour la gravir: piqué de ce doute injurieux à ma virilité, je lui répondis par un regard siir et l’attitude la plus ferme que j’aie prise depuis bien des années; petite vanité qui, en dérangeant les habitudes de ma colonne dorsale, me causa une très vive douleur que je dissimulai aussi bien qu’eût pu le faire le plus intrépide stoïcien. Nous montâmes l'escalier sans dire une parole: il est vrai qu’il ne nous restait que le souffle nécessaire pour achever notre ascension, après avoir fait à chaque étage les stations obligées. Nous y voici, Mérens frappe à une porte par laquelle on ne pouvoit entrer qu’en se baissant; elle s’ouvre : l’invalide et son chien se présentent pour nous recevoir.

« Ces messieurs ont grand besoin de s'asseoir, dit l’invalide en nous examinant : il y aura tout juste dans mon cabinet place pour eux, moi, et I’iuton, c’est mon chien ; nous leur céderons nos sièges, et nous nous asseyerons sur le canapé, c’est mon lit.» L’air engageant de l’invalide abrégea le cérémonial; nous nous assîmes, et Mérens fit part de l’objet de sa visite.

« J’ai connu M. Dulongval, dit le vieux marin en portant la main sur ses yeux. Ne le cherchez plus

Digiti;

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ù Toulon, ni même sur la terre: d’autres hommes l'en ont fait disparaître. Puisque vous me demandez de ses nouvelles, vous avez été ou son parent, on son ami , je ne vous attristerai pas du récit de sa fin tragique. » Je tendis la main à Mérens , et , la lui serrant avec toute l’expression de l’amitié, je me levai pour l’emmener. «Messieurs, reprit l’invalide, je n’ai qu’un bras, mais il est à votre service, et surtout mes deux jambes, qui, soit dit sans vous insulter, me semblent un peu meilleures que les vôtres. Si vous avez des courses à faire, des renseignements à demander, disposez de moi. Paul Arnoux, c'est mon nom, sera toujours empressé de se rendre agréable à d’honnêtes étrangers qui peut-être viennent de bien loin pour visiter Toulon (c’est mon pays, j’en suis natif), et qui paraissent avoir aimé le plus aimable des marins, ce brave et malheureux M. Dulongval: c'était mon capitaine. »

Nous remerciâmes l’honnête Paul Arnoux , que je plaignis d’être logé si haut. « Ce logement convient à ma fortune, dit Arnoux: quand on a vingt-huit centimes à dépenser par jour, c’est le taux de ma pension, on ne peut pas louer un palais. Platon se contente de celui-ci, et je ne suis pas plus difficile que mon caniche. Par le temps qui court, un chrétien qui serait plus fier qu’une bête aurait grand tort. D’ailleurs, de mon belvéder j’aperçois l’ancienne route que jadis j’ai suivie pour aller au Japon, à la

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Chine, au Pérou; et j'aime à voir un des bouts du chemin qu’il me faudrait prendre pour retourner aux pays de la porcelaine et de l’or, si jamais la fautaisic m’en prenait. Depuis douze ans, je suis accoutumé à n’avoir de -quoi manger que peudaut vingt jours par mois; mais on peut se lasser de tout, même de la frugalité. Qui sait si je ne découvrirai pasquclquepaysoùlesinvalidesontàdiuertroiscentsoixantecinq fois tous les ans, et ne sont tenus de jeûner qu’un jour seulement dans les années bissextiles? » Nous voulions prendre congé du brave Paul Arnoux, sa courtoisie ue nous l’a pas permis: il a voulu, à toute force, faire les honneurs de l’escalier. « Au-dessous de moi, nous a-t-il dit, et par conséquent au troisième, loge un officier de marine en activité, qui sert depuis vingt ans, et dont le modique traitement ne lui permet ni de loger, plus bas ni de s’acheter un habit; il est Français. Ce second et le premier étages sont occupés par des officiers bien logés, bien vêtus, bien nourris; car leur traitement est double de celui de mon officier de marine: ils sont Suisses. On espère que, quand la Charte sera entièrement exécutée en France, les officiers français seront au premier, et les officiers étrangers au dernier étage: mais quand verrons-nous l’exécution de la Charte?» Ici, M. Arnoux nous fit son dernier salut militaire, que uous lui rendîmes avec toute la cordialité que cet honnête homme inspire.

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Nous retournâmes à notre auberge, en suivant le quai du port. Occupé de la tristesse de Mérens, je fis peu d'attention à ce que je voyais. Nous avions également besoin du repos du corps et du repos de l’esprit: nous nous retirâmes de" bonne heure.

Le lendemain, retenu par la fatigue et le chagrin, Mérens ne sortit pas; mais le soleil n’était pas encore levé que déjà quelqu’un demandait à me parler: c’était Paul Arnoux; il venait nous rendre notre visite. «On risque rarement, me dit-il en entrant, d’éveiller un vieillard, à quelque heure qu'on heurte à sa porte. Hier, vous ne m’aviez pas dit qui j’avais l’honneur de recevoir chez moi, et, par discrétion, je n’ai pas osé vous le demander; mais des étrangers comme vous ne peuvent rester longtemps incognito dans Toulon. Votre ami est indisposé, il ne peut vous guider; je m’offre à le remplacer, car je sais que vous êtes curieux et que vous venez ici pour voir ce qu’il y a de bon â regarder, et savoir ce qu’il est utile de redire. .le tiens cela de 1 ancien maire d’Aubague, c’est mou cousin; il est abonné à la Minerve, aussi a-t-il été destitué eu I B i G , non pas à cause de son abonnement, qu’il n’avait pas encore pris, mais pour avoir empêché qu’on ne fit en i B 1 5, à Aubagne, ce que l’on faisait alors à Marseille, c’est-à-dire que les gens qui pensaient bien n’égorgeassent pasles militaires et les bourgeois qui, aimant leur patrie plus que l’Allemague

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