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ou l’Angleterre, l’avaient défendue contre l’étranger. Si vous retournez par Aubagne, allez demander à déjeuner à mon cousin Arnoux; il sera enchanté de vous recevoir et de vous faire fête. En attendant nous sommes à vos ordres, mon caniche et moi: jamais importun, toujours prêt à divertir la compagnie par ses jolis tours d’adresse, Pluton est un chien bien élevé; j’ai fait son éducation dans les prisons d’Angleterre, et je puis dire que je n’ai pas perdu mon temps. Je vis bien à ce début que M. Paul Arnoux était un homme à me dire beaucoup de choses qu’il m’importait fort peu de savoir; j’acceptai cependant son offre: en voyageant, on prend l’habitude de n’écouter que ce que l’on veut entendre. « Par où voulez-vous commencer, me demanda M. Paul? — Par où il vous plaira, lui répondis-je. — En ce cas, reprit-il, allons tout droit devant nous. » Et il me conduisit dans plusieurs rues assez tortueuses, quoique généralement celles de Toulon soient droites, et la ville bien percée. «Voilà, me dit-il, une maison de chétive apparence, aussi sont-ce de pauvres gens qui l'habitent. Madame Madelon, c’est ma commère, loge au rezde-chaussée; il est un peu humide , mais n'a pas qui veut un appartement sain. La pauvre femme, sans aucune malice je vous le jure, a envoyé son fils, c'est mon filleul, à l’école d’enseignement mutuel, dans l’arsenal; car dans la ville il n’y a que des
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écoles ignorant ines, et, depuis que mon filleul Paul reçoit l’enseignement mutuel, la bonne Madelon n’a plus d’onvrage.
■< Les honnêtes gens disent qu’il n’y a que les révolutionnaires qui veulent que les enfants du peuple apprennent à lire et à écrire, si bien que, madame Madelon est décidée à retirer le sien de l’école, et je n’ose pas trop l'en empêcher; car, moi, je n'ai ni argent ni travail à lui donner. Mais vous, M. l'Ermite, qui êtes patriote et n’étes pas révolutionnaire, ditesmoi , je vous prie, s’il y aurait du danger à ce qu’un cordonnier sût lire , écrire , et même chiffrer. — Oui , M, Paul, cela pourrait avoir des inconvénients pour ses pratiques, s’il en avait qui fussent de mauvaise foi , car il ne leur serait pas facile de le tromper. — Mais M. l’Ermite, est-ce que l’on appelle révolutionnaires ceux qui ne veulent pas être dupes? — Vraiment, oui, M. Arnoux. — En ce cas, il y a beaucoup de révolutionnaires en France. — Il coramcnco à y en avoir beaucoup par-tout. — Dites-moi aussi, M. l’Ermite, les autres écoles s’appellent écoles chrétiennes: est-ce que les écoles d’enseignement mutuel sont juives ou mahométanes? je serais tenté de le croire quand j’entends M. V igné, notre curé, dire que rien u’est plus dangereux pour la jeunesse, et qu’on ne saurait trop se bâter de les abolir. — Votre curé peut avoir ses raisons pour parler ainsi. — Hélas! M. l’Ermite je m'en doute un peu : les prêtres n'ai-
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ment pas les gens qui ne se laissent pas duper...
Mais, parlons d’autre chose: tenez, regardez sur cette place, vous n’y voyez plus rien; eh bien! il n’y a pas long-temps qu’il y avait là une vieille tour: on la nommait la tour des Phocéens. Nos antiquaires la regrettent, ils disent qu’elle rappelait la création de la ville et le moment où elle sortit des sables et des marais sur lesquels elle est bâtie; moi je la regrette à cause de l’horloge qui s’y trouvait fort bien exposée. C’était la montre de toutes les personnes qui n’en ont point dans leur gousset, et je suis de ces personnes-là: on l’a transportée sur un clocher si haut, si haut, qu’il faut risquer de se donner un torticolis et être armé d’un télescope pour y lire l’heure qu’il est. I.cs uns disent que la tour a été abattue parccqu’elle menaçait ruine; d’autres, parccqu’elle gâtait la façade de notre cathédrale, qui n’est pas déjà trop belle, et comme l’autorité n’a pas jugé à propos de faire connaître scs raisons, on en est réduit à faire des conjectures, et à chercher ailleurs quelle heure est-il.
Regardez, je vous prie, cette maison : vous n’y apercevez rien de remarquable, mais le persou- \ nage qu’elle renferme l’est beaucoup '. C’est un des
' C’est sur cc paragraphe que la municipalité de Toulon m’intenta, en 1819, un procès à la cour d’assise de Paris. On en trouvera le résumé dans la suite de relie collection de mes œuvres Complètes. ( y oie de ï auteur. )
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citoyens de Toulon qui ont mérité à notre bonne ville l’inscription que vous verrez tout-à-l'hcurc, écrite en gros caractères sur la façade delà maison commune: Fidélité de 1793. Comme la ville, le port , et tout ce qu’ils renfermaient furent livrés en même temps aux Anglais et aux Espagnols, on ne sait si c’est à l’Angleterre ou à l’Espagne que ces messieurs furent fidèles: ce ne fut pas, du moins, à la France; aussi cette inscription ne réjouit-elle que les étrangers, et l’on s’étonne que la fidélité du propriétaire de cette maison n’ait pas été récompensée par une place de shérif à Londres ou de corrégidor à Madrid, au lieu de l’être par une place dans la magistrature française. Nous y voici, lisez, M. l’Ermite.
Mon attention 11e se porta pas sur cette étrange iuscription, mais sur un des plus beaux ouvrages du Phidias marseillais, indignement barbouillé, gratté, et dégradé. Les deux cax’iatides sculptées par le Puget, et placées au-dessous du balcon de l’hôtelde-ville, étaient le premier ou plutôt le seul ebefd’ocuvre de l’art que possédât Toulon, et l’on ne conçoit pas comment l’administration a été assez négligente, assez aveugle, pour en confier la restauration à un sculpteur de fontaines.
«Je ne suis pas trop connaisseur d’art , me dit Paul Arnoux, mais il me semble que ces figures-là ne sont plus aussi belles depuis que M. Brun, le fils, les a embellies. Nous avions dans l'ancienne église
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des Minimes un S. Jean-Baplislc egalement sorti du ciseau du Puget: cette tête a long-temps roule dans la boutique d’un marbrier de notre ville. On a proposé aux autorités de faire restaurer ce monument, mais nos magistrats étaient alors occupés d'un soin plus honorable : c'était en 181G, vers la fin de l’été, époque à laquelle ils faisaient fabriquer des caries tle siireté, en mémoire de celle de i ~y 3 , afin de donner ù la seconde terreur ce trait de plus de ressemblance avec la première. Sans ces cartes, qu’il fallait payer (car ici la police n’a pas besoin du consentement des Chambres pour lever des impôts), sans ces cartes nul ne pouvait sortir pour respirer l'air de la campagne, cultiver ses champs ou recueillir ses fruits dans la saison, qui était alors celle des récoltes. Vous devriez bien, M. l’Ermite, parler de cette vexation dans un des cahiers de la Minerve, et demander quel emploi a été fait des fonds provenant de cet impôt des caries <le sûreté, impôt qui n’a pas dû monter à de petites sommes, puisque Toulon renferme encore vingt-deux mille habitants. — M. Paul, je m’en garderai bien : le pouvoir n’aime pas à être harcelé, toute réclamation contre les auteurs d’actes arbitraires entrave sa marche. — Qu’est-cc à dire? est-ce que la marche du pouvoir est arbitraire? — Quelquefois, M. Paul. — Hum! lium! liutu!... je’ne vous mènerai donc pas voir le tableau de Y Annonciation, qui décorait
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le choeur des ci-devant dominicains , car c'était aussi un chef-d’œuvre dont un détestable barbouilleur a fait une croûte digne de lui, à ce que disent ceux qui s’y connaiseut.
« Ces gens-là ont bien fait, très bien fait, sans doute , de dépouiller Toulon de ses ornements , puisqu'on ne pourrait s’cn plaindre sans passer pour séditieux et sans s'exposer à être mis dans l'horrible prison devant laquelle nous nous trouvons: elle est étroite, malsaine; les détenus y sont privés d’air et d’espace ; mais en 1 8 1 à la police passait avant les beaux-arts, et maintenant les plaisirs ont le pas sur l’hnmanité : à la vérité , notre salle de spectacle est petite, mal placée, et, quand il nous vient des comédiens, les acteurs et les spectateurs sont fort à l’étroit; mais comme nous n’avons pas des comédiens toute l’année, tandis que toute l’année nous avons de pauvres prisonniers qui tous ne méritent pas de mourir suffoqués , je me proposais de vous prier d’en dire un mot: je ne voudrais pourtant pas qu’on vous accusât de harceler l’autorité. Mais je ne m’aperçois pas qu’en causant je vous ai fait faire beaucoup de chemin : venez vous reposer à l’ombre des arbres qui environnent le Champ de bataille. Voilà un nom terrible, disje à M. Paul en m’asseyant. — Le lieu fut encore plus terrible que le nom: c’est là qu’en 1793 M. Dulongval, dont votre ami me demandait des nouvelles, et plusieurs autres
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centaines de victimes ont été impitoyablement foudroyés.... Parlons, lui dis-je en me levant brusquement ; ce n'est pas ici qu'un ami de l'humanité doit prendre du repos. — Vous avez raison , mais le temps et l’habitude ont effacé de notre souvenir des images qui devraient ni’clre plus douloureuses qu’à tout autre, car c’est ici que j’ai perdu le bras qui me manque. Mais vous marchez bien vite , pour un vicillardfatigué...Quellcroutc suivez-vous là?... Vous entrez dans la rue Beauvau : est-ce que vous voulez gagner la porte de France, pour parcourir à pied le chemin que vous avez fait hier en voiture? — Je veux m'éloigner du champ (T exécration. » — M. Paul avait raison de se plaindre: l’horreur me donnait des ailes, et pour fuir un lieu qui me semblait encore rouge et fumaut du sang des ntalheureux immolés, non par les furies vengeresses des crimes, mais par la rage des factions en délire, j'avais retrouvétoute la force et toute la légèreté de ma jeunesse.
En rentrant, j'ai vu avec plaisir que mon ami était à-peu-près remis de son indisposition. I /officier avec lequel nous avions voyagé la veille était venu nous faire une visite, et nous offrir ses bons offices: «Car, nous dit-il, bien que M. Mérous et moi nous ayons combattu sous des couleurs différentes, c était toujours auprès du drapeau de la patrie : un même sentiment nous animait , l’amour de la France, l’horreur de la domination étrangère. Quand on est
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d’accord sur ce point , il est permis de différer sur quelques autres : les habitudes, l’éducation, les préjugés, nos parents, nos amis, et sur-tout la fortune, modifient malgré nous nos idées et nos sentiments. De quel droit voudrais-je qu’on fftt tolérant pour mes opinions, si moi-même j’étais intolérant pour celles d’autrui? Je suis franc et sincère, mais pourquoi la franchise, la sincérité, ne seraient-elles pas aussi le partage de quiconque aime son pays et hait l’étranger? Quand on est uni coutre lui , qu’importe le reste? — Iæ reste est encore d’une grande importance, ai-je dit à mon brave officier: mais les sentiments que vous exprimez sont d’un bon militaire; je les approuve: quant au reste, nous y reviendrons; les vieillards sont convertisseurs, et, si les sermons d’un ermite ne vous font pas peur, je prêche après boire : acceptez notre dîner, et nous causerons ensuite, si nous n’avons rien de mieux à faire. » La même invitation avait déjà été faite par Mércns à cet officier, qui l’avait acceptée. Je retins M. Paul Arnoux.
Comme il arrive presque toujours, la conversation roula sur des objets tout différents de ceux que je m’étais proposé de traiter. On se doute bien <(iic M. Paul ne s’y contenta pas du rôle d’auditeur, et qu’il prit souvent la parole. « Ne trouvez-vous pas, dit-il à L’officier, notre ville bien déchue de son ancienne splendeur? Qu’est-ce, en temps de paix,
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qu’un port purement militaire? Tandis que l’arseual entretient trois ou quatre mille forçats, on voit errer su r les quais de pauvres marins non entretenus , dont la misère et le désœuvrement font pitié : je suis persuadé qu’en vous promenant sur le port vous serez ému de compassion, et que vous ne refuserez pas de donner quelques pièces de monnaie à de pauvres diables qui pourtant ne demandent rien que du travail. — 11 est difficile de leur en procurer , dit l’officier ; car Toulon n’ayant ni fabriques, ni port marchand, il ne s’y fait pas d'autre commerce que celui de consommation. Dans le projet d’agrandissement conçu par le célèbre Vauban, les marais de MouriUon, d’où s’exhalent des miasmes qui corrompent l’air, devaient être convertis en un port et un chantier de construction pour le commerce, source abondante de travail et par conséquent de richesse et de prospérité: ce plan , ' comme beaucoup d’autres projets utiles, a été abandonné; car, au bon temps, enrichir des courtisans et des courtisanes était un soin plus pressant que celui de creuser des ports. Si les établissements projetés par Vaubau étaient formés , l’utilité de ces travaux éclipserait la gloire de ceux entrepris par Henri IV et exécutés sous Louis XIV, temps où Toulon ne présentait guère que des plages désertes et des marais fétides. Mais quels ministres s'occupent à faire revivre ces nobles projets'? ot quel
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administrateur songe à leur en suggérer l’idée ?»
Le nombre des forçats entretenus, évalué de trois à quatre mille par M. Paul Arnoux, me parut d’abord une forte exagération , causée par sa tendresse pour les auciens marins non entretenus ; mais l’officier nous assura qu'en effet l'arsenal n'en renfermait pas un moindre nombre; ce qui doit surprendre, lorsqu'on sait qu'il n'y a pas de bagne à Toulon, et que les galériens y sont renfermés dans l’entrepont des vaisseaux rasés qui leur servent de prison.
u Le régime des forçats mérite de fixer l'attention d’un observateur, me dit l’officier: ils sont placés sous la discipline de M. de Gatines, commissaire de marine. Ce commissaire réunit à la fermeté qu’exigent ses pénibles fonctions l'amabilité d’un homme du monde. U vous donnera sur la vie et les travaux des galériens tous les renseignements que peut désirer votre philosophique curiosité. »
J’acceptai avec reconnaissance l’offre de l’officier, ' et, la journée étant déjà fort avancée, nous remîmes , au lendemain ma visite aux galères. Cependant la soirée était si belle que, malgré mes courses du matin , j’eus le désir d’en profiter. L'officieux M. Paul se chargea de nous faire trouver à la porte d’Italie des coursiers de Provence, et s’offrit de nous conduire au village de la Fallet te, où les habitants de la ville vont faire des parties de campagne, et où les villageois se réunissent pour danser des faran-