‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 34 sur 39 · LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ

( Mot grave *ur tel fer» de» galcrieo» i Géoe». )

Notre obligeant officier a tenu fidèlement la parole qu’il nous avait donnée de venir nous prendre de bonne heure. Nous sommes descendus au port en prenant la rue des Chaudronniers, et, pour gagner l’arsenal , -nous avons suivi le quai Marchand, où j’ai remarque de nombreux cafés, dont plusieurs ne manquent ni de propreté ni d'élégance.

a Notre port, me dit l’officier, est moins long, mais il est plus large que celui de Brest. Les établissements, dans ce dernier port, sont plus vastes que ceux de Toulon } il faut cependant en excepter notre corderie, toute voûtée, et dans laquelle on peut faire six câbles à-la-fois : e’est la plus belle du royaume. Voici le fameux bassin que la France doit au génie et sur-tout à la persévérance de l’ingénieur Grognard ; car, dans les travaux de ce genre , les obstacles qu'oppose la nature sont toujours plus fa-

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ciles à surmonter que ceux qui naissent de l’ignorance, des préjugés, et de la jalousie des hommes. Avant la construction de ce bassin, ou était obligé d’envoyer à Rochefort ou à Brest les vieux vaisseaux pour les réparer. »

Une petite et jolie embarcation était prête à uous recevoir pour nous transporter aux vaisseaux-bagnes , où nous avons été reçus par M. le commissaire de Gatines , dont je ne saurais assez louer la politesse et la complaisance. * Je connais, nous a-t-il dit, le motif de votre visite aux prisons flottantes de Toulon, et je vais tâcher de satisfaire en quelques mots votre curiosité.

« Vous savez qu'on appelle bagne le local destiné à renfermer les forçats. Toulon n'a donc point, à proprement parler, de bagne : des vaisseaux en tiennent lieu. On donne le nom de chiourme à tout ce qui compose le bagne. La salle où nous voilà descendus a été , comme vous le voyez , construite dans l’entrepont ; elle peut contenir cinq cents condamnés : voici le corps-de-garde pour les gardeschiourmes de service ; les chambres du paillot, du premier argousin, du corne, et du sous-come. Mais j’emploie ici des termes qui ont besoin detre expliqués.

« Le corne est le premier employé subalterne d’une salle; il en a la surveillance entière; il rend compte au commissaire de tout ce qui s’y passe. Le

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sous-come aide le comc, et le remplace en cas d’absence.

* Le pnillot est un forçat chargé de faire les états des hommes du bagne, de tenir une note cxactejde ceux qui sont envoyés aux travaux, et de transcrire ensuite ses notes sur un registre. Le paillot est choisi parmi les forçats qui ont reçu quelque éducation et possèdent une belle écriture; il travaille au bureau du commissaire, et est chargé de lui remettre deux fois par jour sous les yeux le mouvement de la salle. C’est le paillot qui distribue le vin aux forçats revenant de la grande fatigue : les services qu’il rend ne lui procurent pas seulement l’avantage de n’avoir pas les cheveux rasés, de ne porter d’autre chaîne qu’un simple anneau à la jambe, et d’avoir une petite cabane séparée assez commode ; il reçoit en outre une rétribution en argent.

« Le cuisinier, désigné sous le nom de marchand , est aussi choisi parmi les forçats : il achète de la viande, du poisson et des légumes de toute espèce, (ju'il prépare de diverses manières à l’aide de ces fourneaux, de ces broches, de ces marmites de proportions gigautesques que vous avez sous les yeux. I^es marmitons sont aussi des forçats que leur chef salarie. Le marchand ne peut vendre ses portions à ceux qui ont le moyeu d’en augmenter leurs rations que d’après un tarif que je fais et renouvelle de temps en temps avec beaucoup de soin. Cependant

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j'ai vu plus d une fuis ceux qui ont rempli cette place pendant plusieurs années sortir du bagne avec des sommes assez considérables.

« Il est d'autres fonctions, moins importantes, confiées aux forçats à qui il reste peu de temps à passer encore aux galères , ou qui inspirent plus de confiance, soit en raison de leure talents ou de leur bonne conduite, soit par l'iutérét que leur portent des personnes recommandables. Toutes ces fonctions sont vivement briguées, même celle de flagelleur, qui pourtant ne procure à celui qui l’exerce d’autre avantage que de recevoir une double ration par jour et d’être dispensé d’aller aux travaux. Mais telle est l’aversion de ces hommes pour le travail , ou plutôt telle est l’affreuse insensibilité de la plupart de ces malheureux , qu’aussitôt qu’une place de flagelteur est vacante on les voit briguer par centaines l’odieOx privilège de donner la bastonnade à ceux de leurs compagnons d’infortune à qui cette punition doit être infligée, et même de les mettre à mort, si, pour quelque crime nouveau, ils sont condamnés à perdre la vie.

« — Comment, dis-je àM. de Gatines, est-on parvenu à établir, dans nn pareil asile , l’ordre vraiment admirable que je vois régner ici? — Rien n’est plus difficile en effet, me répondit-il, que d’introduire l’ordre où il n'existe pas : ou n’y parvient guère que par des rigueurs excessives et apres de longs efforts;

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mais, pour le maintenir, il ne faut que de la vigilance et du zélé. Tout ici est soumis à mes ordres; d'uu mot je fais tout mouvoir, d’un mot j’arrête tout mouvement. La compagnie des gardes-chiourmes , que j'ai organisée militairement et à qui il ne manque que des officiers qu’on lui refuse, fait très régulièrement, sur-tout depuis trois années, son pénible service; elle est forte de quatre cents hommes, habillés, équipés, armés comme la troupe; elle manoeuvre avec beaucoup d’ensemble, quoique commandée par un simple sergent-major ; elle fournit des sentinelles aux ateliers, des hommes anx corpsde-garde des salies , et ne perd jamais de vue les forçats, auxquels elle impose par sa force et par sa tenue ; eau*, quoique la plus grande partie des forçats soient dans la force de l’âge et portent sur leur visage, avec tous les traits de la scélératesse, les signes d'une santé robuste, ils sont, 'ai général, lâches et craintifs ; les moindres menaces les font trembler : s’ils rient et chantent presque tout le jour, ce n’est ni par résignation , ni par force d'ame ; cette gaieté est chez eux l’effet d’une abnégation totale des sentiments d’honneur. Cependant les efforts continuels qu’ils font pour briser leurs fers et tromper la vigilance de leurs gardiens annoncent quelquefois de l'audace, mais plus souvent une patience infatigable et un génie d’invention que le malheur aiguillonne, et qui prouvent combien ils trouvent pe-

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sant le poids de ces fers qu’ils semblent porter avec insonciance. I>es moyens qu'ils emploient sont parfois si ingénieux, si extraordinaires, qu’ils tiennent du prodige. Quelques détails à ce sujet vous causeraient sans doute beaucoup d’étonnement; mais mon serv ice m’appelle ailleurs , et je me vois forcé de vous confier aux soins d’un autre guide. »

Je ne quittai pas M. de Gatines sans le remercier del’ordre qu’il donna de nous laisser voir touteequi pourrait tenter notre curiosité, et sans lui promettre de le revoir chez loi pour lui témoigner de nouveau combien j’étais sensible à ses politesses, et charmé de l'amabilité de ses manières.

Je ne pouvais me lasser d’admirer l’ordre, le calme et la propreté presque recherchée qui régnent dans cet asile du crime; j’y vis même, ce qui suppose des goûts simples, des sentiments doux, quelques fleurs placées dans les embrasures des sabords grillés par lesquels le jour pénétre dans la grande salle : je remarquai sur-tout un rosier de Bengale, étrangement transplanté du ciel brillant de l’Asie dans un bagne de galériens.

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