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traordinaire que la sienne; je n’en connais cependant pas les détails : c’est de sa bouche seule qu’on pourrait les apprendre; et, depuis près de deux ans qu’il subit ici sa condamnation, rien n’a pu le déterminer à rompre le silence où il se renferme: tout ce que je sais, c’est que ce jeune forçat, condamné pour faux en écriture publique, est né dans la haute classe de la société; qu’il occupait une des premières places dans une importante administration, et qu’il subit la peine d’une action très coupable sans doute, mais à laquelle il a, dit-ou, été eutrainé par un sentiment bien digne de pardon, si la loi pardonnait. Ce que je sais encore, c’est qu’un très jeune parent, sur lequel j’ai des soupçons que je ne veux point éclaircir, s’est dévoué au malheur de cet infortuné avec une teudresse héroïque, avec une force dame et de volonté dont on ne croirait pas que les affections humaines fussent susceptibles. n
Ce que me disait M. N**’ était bien fait pour augmenter le désir que j’avais d’en apprendre davantage; il m’en offrit le moyen. « Ce forçat, me dit-il, exerce ici la profession d'écrivain: un homme de lettres a toujours quelque manuscrit à faire copier; adressez-vous à lui, et peut-être les relations que cette circonstance établira entre vous amènerontelles naturellement le récit de ses infortunes. » Je saisis celte idée, et je m’approchai de ce jeune
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homme en lui demandant s’il pouvait me transcrire une centaine de pages d’une vieille chronique provençale dont j’avais, par hasard, un volume sur moi, et dans combien de jours il pourrait avoir fini ce travail. Il prit le livre de ma main, compta les feuillets, et me dit, sans lever les yeux: « Monsieur peut avoir cette copie vers la fin de la semaine. — Et le prix? — Cinq sous la page. — Reviendrai -je chercher cette copie? — J’aurai l’honneur de la renvoyer à monsieur avec son livre. » Je mis une pièce d'or sur la table où il travaillait; mais il me pria de la reprendre, en me disant avec douceur, et d'une voix très basse, qu’il ne pouvait accepter le salaire d’un travail qu'il n’avait pas fait et dont il était possible que je ne fusse pas satisfait lorsqu’il l'aurait achevé. Je hasardai avec ménagement quelques questions sur le malheur de la position où il était réduit: les larmes qui tombèrent sur son papier forent sa seule réponse. Je ne crus pas devoir insister davantage, et je m’éloignai, un peu honteux de l’intérêt trop vif que je prenais à un galérien, d’autant plus coupable aux yeux de la raison que le crime dont il était puni doit trouver moins d’excuse dans la classe où il paraissait être né.
J’avais presque oublié mon écrivain du ponton, lorsque*, trois jours après la visite que j’y avais faite, je vis entrer chez moi un très jeune homme dont la
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figure, d’une beauté remarquable , me frappa cepen- . dan t moius que l'extrême douceur de sa voix et la grâce féminine de ses manières : il me rapportait mon bouquin et la copie que j’avais demandée. Sous prétexte de la collationner avec le texte, je fis asseoir le joli commissionnaire, et j’eutrai avec lui en conversation.
« Cette écriture est superbe , et ce qui m’étonne dans la copie d’un livre en langage gothique, c’est que l'écrivain ait aussi fidèlement conservé l'orthographe du temps. — M. Jules est fort instruit. — Vous êtes son parent? — Son parent? son ami... » Il me sembla que le jeune interlocuteur prolongeait la dernière syllabe de ce mot de manière à y faire sentir un e muet. Je le regardai avec plus d’attention, et il rougit jusqu’aux yeux. « Je vous plains d’appartenir, à quelque titre que ce soit, à un homme... » Je n’achevai pas: une pâleur mortelle, en se répandant sur des traits dont elle faisait ressortir l'extrême délicatesse, changea tout-à-coup mes soupçons en certitude. « Pardon, continuai-je d’un ton plus doux , je vois de quelle nature est l’intérêt que vous prenez à ce malheureux, et je sais qu’il est un sentiment qu’on ne mesure pas sur résumé que l’on porte à celui qui l’inspire. — Ah! monsieur, si vous saviez...! si l’on connaissait...! que la justice des hommes est aveugle et cruelle...!
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Jules! sa faute est celle de la reconnaissance, du courage. — Du courage! et cependant il consent à vivre dans l’opprobre! — Ne l’accusez pas de mon crime. — Eh' bien! mademoiselle, car tout en vous révéle le secret de votre sexe, achevez de justifier l’intorêt que je ne puis m’empêcher de prendre à celui que vous aimez, en m’apprenant par quelle fatalité il est tombé dans l'abyme de misère où vous n’avez pas craint de descendre avec lui. » Elle hésita quelques moments, fondit en larmes, et, me regardant avec des yeux dont je n’oublierai jamais la touchante expression, elle parla en ces termes :
«Je me nomme Amine V***. Ma mère, restée veuve d'un officier sans fortune avant que j’eusse atteint ma dixième année, se mit à la tête d’un petit magasin de broderie, dont la prospérité rapide lui donna le moyen de me procurer une éducation fort au-dessus de l'état auquel j’étais destinée. J'avais quinze ans lorsque le hasard amena M. Jules dans le magasin où je travaillais avec ma mère. Vous n’exigez pas que je vous le fasse connaître par le nom d’une famille bien plus déshonorée par la conduite qu elle a tenue avec son patient <jue par la flétrissure que lui imprime l’arrêt qui le condamne. Sou premier regard me dit qu’il m’aiinait, et sa première parole fil tressaillir mon cœur. 11 trouvait chaque jour un nouveau prétexte pour me voir, et
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chaque jour il m’offrait une raison nouvelle de l'aimer davantage.
«Ma mère, instruite de notre secret presque aussitôt que nous-mêmes, avait mesuré du premier coup d’œil l’obstacle de position qui séparait un jeune homme d’une grande fortune et d’une naissance distinguée d’une simple ouvrière, à laquelle la vanité ne tiendrait pas compte de la mort honorable que son père, chef d’escadron, avait trouvée sur un champ de bataille. Lorsque Jules vint lui demander ma main , elle lui déclara qu elle ne consentirait à notre mariage qu’autant qu’il aurait l'aveu de sa famille. Cette résolution, dictée par la délicatesse, ne fut point démentie par mon propre cœur, lorsque Jules se vit forcé de nous apprendre avec quel dédain, avec quelles menaces ses parents avaient accueilli ce projet d’alliance. L’opposition la plus violente venait de la part d’un oncle qui avait été son tuteur, et dont la femme peut être considérée comme un modèle de tous les vices qu’enfantent le plus stupide orgueil et l’égoïsme le plus révoltant. Dans les plaintes que Jules laissait échapper contre eux, j’avais été frappée d’un reproche dont je devais trop tard obtenir l’affreuse explication : « Homme ingrat et perfide, di- « sait-il, pour qui je n'ai pas craint d’exposer mille « fois plus que ma vie! »