‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 37 sur 39 · L’AMOUR AUX GALÈRES · texte numérisé non relu

L’AMOUR AUX GALÈRES

« Le lendemain (ce jour ouvrit pour trois personnes un aby me de douleur et de mort) J nies , pâle , échevelé, dans un désordre dont on ne saurait se faire une image, entre dans la chambre de ma mère au moment où nous allions nous coucher. xSauvczu moi, nous cria-t-il en se jetant à genoux; je suis « perdu , perdu sans ressource ! Ils me suivent, peut- «être... Fermez, barricadez les portes... »

x Un quart d'heure se passe avant que nous puissions obtenir l’explication d’un événement dont nous partagions déjà l’horreur avant d'en connaître la cause. Enfin mes prières et mes larmes l’arrachèrent à sou égarement, et, après avoir entrouvert la fenêtre, comme pour en mesurer la hauteur (nous étious au troisième étage), après avoir cent fois baisé mes mains et celles de ma mère, il brisa notre cœur et le sien en nous apprenant le motif du désespoir dont il nous rendait témoins.

«Vous savez, nous dit-il, que mon père est mort « en pays étranger, où il avait cherché un refuge » dans les premiers temps de nos discordes civiles, x Je suis rentré en France avec un oncle qui m’a x servi de tuteur, et auquel des services rendus au « gouvernement d’alors valurent, non seulement la x réintégration dans une partie des biens de notre « famille, mais une des premières places dans l’ad- « ministralion financière de l’état. Il l’exerçait de- « puis plusieurs années lorsqu’il m’offrit de s’en dé-

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« mettre en ma faveur, à la seule condition de l’aider « à rendre ses comptes en apposant des signatures « étrangères sur plusieurs pièces qu’il avait besoin de produire. Je ne m’excuserai point sur ma jeu- « nesse, sur mon ignorance totale des affaires: je « savais que ces actes étaient faux , et je refusai d’a- « bord avec indignation de me rendre complice « d’une action pareille; mais mon oncle me dé- « montra si bien qu’elle ne pouvait porter préjudice «à personne, qu’il avait le moyen de faire dispa- « rai t ru ces pièces comptables, en réalisant dans les « caisses du gouvernement les valeurs qu’elles re- « présentaient ; il me montra si clairement dans un « avenir très prochain la perte de l’honneur et de la « fortune île notre famille, que je pouvais sauver « avec tant d’avantages pour moi-même, et sans rnc «compromettre, puisqu'il restait personnellement « responsable des actes de sou administration, que «je cédai à ses prières, et, s’il faut le dire, à la sé- « dilution des trésors qui m’étaient offerts. Deux ans « se sont écoulés, et je jouissais avec d’autant plus « de sécurité d’une position brillante, où j’étais cn- « vironné de l’estime générale, que mou oncle 111’a- « vait depuis plusieurs mois apporté la preuve of- « ficielle de l’apurement de ses comptes avec le tré- «sor public. Il 111c trompait: les pièces fabriquées «existent, le nom du faussaire est connu, et un « mandat d’arrêt est lancé contre moi. •>

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«Jules parlait encore lorsque nous entendîmes frapper à coups redoublés à la porte de la maison. « Ce sont eux ! s'écrie-t-il. » Ma mère, mou adorable mère conserva seule toute sa présence d’esprit dans cc cruel moment. Nos deux lits étaient dans la même alcôve: elle ordonne à Jules de se coucher entre les deux matelas, dans celui du fond (c’était le mien), et de m’y placer moi-même, elle éteint sa lampe, et se jette dans son lit. Elle y entrait à peine qu’on frappe à la porte de la chambre : ma mère n’ouvre qu’après s’être assurée que rien ne pouvait y trahir la présence d’une troisième personne. L’officier municipal qui conduisait les gendarmes chargés de cette perquisition s’acquitta de ce devoir avec tous les égards qui pouvaient en adoucir la rigueur: toutes les parties de notre logement sont visitées. Ma mère était debout : le commissaire de police, après avoir défait son lit pièce à pièce, veut s’approcher du mien ; ma mère a recours à l’officier municipal, lui parle en pleurant de l’état de maladie où je me trouve : il ordonne qu’on approche de moi la lumière, et l’extrême pâleur qu’il voit répandue sur mon visage lui paraît un indice suffisant d’un mal dont il devinait peut-être la véritable cause. Cet homme géuércux était médecin de son état: il me tâte le pouls, et les yeux fixés sur le pied de mon lit, dont l’élévation dut lui paraître suspecte, il me serre la main avec force, et s’é-

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Joigne en déclarant à ceux qui l’accompagnent que je suis dangereusement malade. Qu’il dut lire de reconnaissance dans le premier et dans le seul regard que j’osai porter sur lui !

«Tout le monde sortit, et nous nous levâmes quaud nous entendîmes fermer la porte de la rue. Je ne vous parlerai pas des suites de cette nuit cruelle , de tous les sentiments qui bouleversaient nos âmes, de ce mélange de terreur, de courage, de désespoir et d’amour qui nous plaçait tous trois dans la position la plus violente que des créatures humaines puissent supporter sans mourir. Il fallut se séparer avant que le jour parât. Il avait été convenu que Jules se hâterait de quitter Paris et de gagner un port de mer. Il nous quitta... Quatre heures après, un billet de lui nous apprit son arrestation. J’ai su depuis par quelle bouche infâme le commissaire de police avait appris que l’infortuné jeune homme était caché dans notre maison: on l’avait attendu à sa sortie, et déjà les verrous d’une prison s’étaient fermés sur lui.

« Après les premiers moments d’une douleur sans mesure, où mon ame puisa des forces que je ne soupçonnais pas, ma résolution fut prise: je promis à l’amour le sacrifice entier de ma vie, et la meilleure des mères, dont la santé défaillante me causait de vives inquiétudes, reçut et consacra mes serments.

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