‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 9 (volume 4)Chapitre 9 sur 39 · LE SUPPLIANT · texte numérisé non relu

LE SUPPLIANT

Qui fait rire l'esprit est le maître du cœur.

But MIS.

L’inconnu , sur l’invitation duquel je m’étais rendu à Villefranche, me conduit à Milliaud, où je dois trouver un jeune parent de ma vieille amie, madame de Lorys, lequel m’accompagnera jusqu’à Montpellier. Je me fais un plaisir de recevoir ce bon et aimable Auguste, l’un des coryphées de cette brillante et patriotique jeunesse, qu’on peut appeler spes altéra Rornæ.

En nous éloignant de Villefranche, M. S. P.

acheva de me faire connaître cette petite ville. «Je suis fâché, me dit-il, que vous ne m’ayez pas donné le temps de vous présenter au salon Panissol; à la grandeur, à la distribution du local, à la beauté du jardin qui en dépend, vohs auriez pu vous croire

l’eM PI BIQUE, au cercle (lu Commerce à Paris; l'accucil que l’on y fait aux étrangers vous aurait donne 1 une idée très favorable de la société qui s’y rassemble. Après avoir diné à midi précis, en bon bourgeois de Villefrancbe, je vous aurais conduit chez madame de la Brousse, où se réunissent tous les soirs les femmes les plus brillautcs et les hommes les plus distingués de la ville; un peu plus tùt, vous y eussiez vu madame de M*"*, non moins célèbre par sa beauté que par son esprit.

« Quelques années avant la révolution , le Quercy et le Rouergue avaient été réunis sous le nom de Ifautc-Guienne ; ils étaient alors administrés par une assemblée provinciale; cette administration siégeait à Villcfranche, et donnait à cette ville un air de capitale que le nouvel ordre de choses a fait disparaître. De là ces regrets, ces souvenirs du temps passé, auxquels les habitants, et sur-tout les habitantes de Villcfranche, se livrent encore aujourd’hui, par tradition. Avec un peu de bonne foi pourtant on conviendrait que la seule perte véritable qu’ait entraînée, pour cette ville, la suppression de son assemblée provinciale, est celle de la poste aux chevaux, qui s’y trouvait alors établie.

« Environ à un quart de lieu de ce bois de Bou~ logne, que nous avons parcouru ensemble,se trouve une vallée étroite et profonde qu’on appelle, dans la langue du pays, Ins canals dé Mourlhou. A l’cx-

l’emfiiuque. • 3g tjémité supérieure de cette vallée s'élève uue montagne escarpée, au sommet de laquelle on voit les ruines du vieux cliàleau des Anglais, lequel fut en effet bâti par eux, à l’époque où ils étaient maîtres de ce pays, sous le régne de ce roi Charles, de pauvre et nonchalente mémoire. Trois cavernes d’une grande profoudeur, creusées à quelque distance de ce château, conduisent, à ce qu’on assure, dans des galeries souterraines qui avaient été pratiquées pour l’exploitation d’une mine de cuivre, dont il ne reste d’ailleurs aucun autre vestige.

» Ou vous excuserait facilement de n’avoir point parlé du château des Anglais; mais nos jeunes gens ne vous pardonneraient pas d’oublier le jardin Royal, que je vous ai fait remarquer en face du quai, sur la rive gauche de l’Aveyron. Ses bosquets, ses allées sombres, ses grottes â doubles issues, masquées par des charmilles, sont autant de pièges dressés sous les pas de l’innocence. Ou dit que depuis quelques années sur-tout elle s’y est souvent laissé prendre.

“ Une omission bien moins pardonnable encore est celle que vous avez faite des noms de Pecliméja et de Dubreuil sur la liste des hommes illustres nés à Villefranche. Modèles d’une amitié sans exemple dans les temps modernes, leurs noms inséparables sont des titres de gloire que leur patrie revendique avec orgueil, »

Iæ premier, littérateur distingué, est connu prin-

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cipaleincnt par son roman de Télèplie, ouvrage d’un homme de bien et d’un philosophe spéculatif, qui ne tient peut-être pas assez de compte du frottement des passions, des intérêts, et des préjugés dans le mécanisme des sociétés humaines; le second fut un des plus habiles médccius de son temps. Dubreuil mourut d’une maladie contagieuse en 1 785. Pecbméja ne voulut pas l’abandonner un seul instant, et descendit, vingt jours après, dans la tombe de son ami , qu’il avait ordonné de laisser entr ouverte. On n’a point oublié les vers dont il orna son portrait :

Il oublia son art pour le créer encore;

Au sort de ses amis son bonheur fut lié;

Et la Grèce l’eut pris pour Je dieu d'Epidaurc,

Ou pour celui de l’amitié.

Le détour de plus de quinze lieues que j'avais fait pour me rendre à Milhaud ne m’empccha pas d’y arriver vingt-quatre heures avant la personne qui m’y avait donné rendez-vous à l 'hôtel du Commerce, où l'inconnu de Villefranche m’a quitté sans se faire connaître.

Mon hôte, M. Prévôt, m’a remis une lettre d’Auguste, datée de Clermont; je crois devoir en consigner ici quelques passages :

Si je ne suis pas arrivé avant vous à Milhaud,

la faute en est aux missionnaires que j’ai trouvés ici, et que j’ai voulu voir par mes yeux et entendre de

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mes oreilles: je l’avais promis à ma bonne et respectable tante, madame de Lorys, dont vous connaissez la piété sincère. Je lui fais passer les détails que je vous donne; c’est assez vous en garantir la vérité. Je ne mets point en doute le zèle de MM. de Rozan et de Fayet: leur but est de ranimer dans les aines les sentiments religieux qui sont les plus solides appuis de la morale; mais les moyens qu’ils emploient sont-ils dignes du but qu’ils se proposent? Ce commerce de chapelets qui se fait en leur nom; ces cantiques si singuliers, si étrangers à la liturgie, dont tous les temples retentissent, m’ont paru scandaliser toutes les personnes véritablement pieuses. Vous ne me croiriez peut-être pas si je me contentais de vous dire que j’ai entendu chanter à l’église :

La conversion', sur l’air de : Femme sensible;

La confession , sur l’air de : Jeunes amants, cueillez des fleurs ;

L’engagement d’être à Dieu pour toujours, sur l'air de la marche des ijardes françaises;

Le triomphe de l’Église, sur l’air du Chant du départ;

Et le plus auguste de nos mystères, sur l’air de l’Officier de Fortune. Je vous envoie un exemplaire du recueil imprimé de ces chansons spirituelles.

u Je dois convenir, néanmoins, que je suis sorti très satisfait d’un sermon que M. de Rozan a prêché

(j 2 l'empirique.

sur la charité, avec autaut d'onction que d'éloquence.

« Une députation de cette même mission avait obtenu à liiom, quelques jours auparavant, un succès beaucoup moins philosophique. Un de ces messieurs avait tonné en chaire contre Voltaire et Itousseau : or, vous saurez qu’il existe à Riom un entrepreneur de bâtiments, du nom de Rousseau, que les ouvriers ont tort ou raison de ne pas aimer. Quoi qu’il en soit, le mal que le missionnaire avait dit de Rousseau fit, sur l’esprit de son auditoire, une impression dont M. Rousseau n’a pas eu lieu d’être satisfait. Gela ne vous rappelle-t-il pas, dans un autre sens, la fureur des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, arrachant, en 1792, les affiches de spectacle où ils lisaient avec indignation le nom de * Jean-Sans-Terre , qu’ils confondaient avec le nom de Santerre le brasseur?

« Vous qui croyez que la charité, la douceur, la tolérance, sont pour la religion les seuls moyens de triomphe; vous, mon cher Ermite, qui vous gendarmez contre l’Église militante, que direz-vous de la scène dont je viens d etre témoin? Je regardais passer une procession : deux ou trois clercs d’avoués, à la fenêtre d’une maison en face de mon auberge, se mirent à rire de quelques figures grotesques qui auraient égayé Jérémie lui-même. Furieux d’un scandale dont seul peut-être il s était aperçu , un des ec-

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clésiastiques en fonctions sort des rangs, et commande à un officier suisse de poser deux sentinelles à la porte de la maison des rieurs, avec ordre de n'en laisser sortir personne jusqu’à ce que la police se fût emparée des coupables. L’officier prétend que les ordonnances militaires ne lui prescrivent pas d’obéir à M. l’abbé. Celui-ci va lui-même chercher deux soldats, les place en sentinelle devant la maison , et leur donne sa consigne et sa bénédiction : ils les reçoivent en riant aux éclats, et désertent aussitôt le poste où les a placés sa révérence. Dans l’embarras de cette défection, le caporal ecclésiastique se contenta de faire prendre par un bedeau le numéro de la maison coupable, qu’il dénonça le même jourà l'autorité civile; mais le sage magistrat, qui avait lui-même beaucoup de peine à s’empêcher de rire en recevant la plainte, jugea qu'il était prudent de n’y donner aucune suite... »

.l’avais à peine achevé de transcrire ce paragraphe de la lettre de mon jeune ami, qu’on vint m’avertir que le dîner de la table d’hôte était servi. J’allai m’y asseoir: elle était composée de quelques voyageurs et de cinq ou six pensionnaires. Je pris place entre un officier de gendarmerie et l’ingénieur de l’arrondissement, que j’entendis nommer M. Lcrouge. Ce jeune homme , plein d’esprit et d’instruction , me donna , sur les localités topographiques , des renseignements que je regrette de ne pouvoir faire entrer

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dans nia narration. Ce qui tient aux mœurs, aux caractères, est plus particulièrement de mon ressort, et mes lecteurs s’amuseront davantage des anecdotes de cette même table d'hôte , qu’un petit avocat, qu’on appelle ici le drôle de corps, se mit à nous raconter. •

L’observation d’un des convives, sur la manie de porter des moustaches en habit bourgeois, avait été suivie d’un éclat de rire universel dont j’avais demandé la cause. « La cause ! je vous la dirai si le commandant le permet , répondit l’avocat en regardant l’officier de gendarmerie. — Parlez, monsieur, reprit l’officier en souriant: quand je suis à table, j’entends la plaisanterie comme un autre. — U y a quelques mois, reprit l'homme de loi, que M. le commandaut, se trouvant assis à cette même place, à côté d’un très bel homme à grandes moustaches, sous l’habit duquel il croyait remarquer un large ruban rouge, se mit en tête qu’il avait pour voisin quelque officier général, et qu’il était de son devoir de lui faire les honneurs de la table. Non seulement il se confondit eu politesses et lui servit les meilleurs morceaux, mais il fit apporter par exlrà deux bouteilles de vin à long bouchon , qu’ils vidèrent ensemble à la gloire des armes françaises. Comme ils sablaient leur dernier verre, une espèce de jockey, en veste garnie d’oripeau , vint annoncer à haute voix que M. le maire autorisait son excellence

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à dresser ses tréteaux sur la place publique pour y débiter son élixir odontalgique , son thé suisse , et son eau de Cologne. Vous jugez, messieurs, de la colère de notre brave commandant ; il s'en prit aux moustaches de l’empirique, et voulut les lui couper séance tenante; le charlatan défendit sa barbe, et soutint « qu’aucune loi ne lui prescrivait de raser sa lèvre supérieure. Quant au ruban rouge qu’il portait sous sa veste, c’était, disait-il, une décoration qu’il avait reçue du grand-mogol, pour prix des services rendus è sa sublimité, dont il avait vacciné les trois mille deux cent quarante-trois favorites. » Le docteur en plein-vent fut cité devant M. le maire; ce magistrat lui permit de conserver ses moustaches, et lui enjoignit de porter avec plus de discrétion sa décoration du grand-mogol. Le charlatan , empressé de rendre à M. l'officier de gendarmerie les politesses qu’il en avait reçues, fit donner, le soir même, une sérénade sous sa fenêtre. »

Le petit homme de loi nous raconta ensuite , avec des détails que je suis forcé d’omettre , et qui fe raient la matière d’un poème comique du genre d 'Hudibras, l’histoire du chevalier de N***. Le désir' de commander quelque part tourmentait depuis long-temps ce brave homme : comme on ne setait pas pressé de satisfaire sa noble ambition , et qu’il savait mieux que personne ce qu’il valait et ce qu’il voulait; immédiatement après les cent jours, il s’in-

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vestit, de son autorité privée, du titre de gouverneur et de commandant de place, dans une petite ville du département, qui n’a jamais eu, dans les temps les plus orageux, plus de quinze hommes de garnison. Ce qu’il y a de vraiment admirable, c’est qu’il se maintint pendant six mois, et malgré tout le inonde, au poste qu'il s’était confie à lui-même. Il l’avait occupé à sa grande satisfaction; il s’en démit ou plutôt ou l'eu démit à la grande satisfaction des autres.

Ces propos, dont l'abandon et la gaieté des convives faisaient les frais à table d’hôte, dans une petite ville du midi de la Fraucc, amenèrent tout naturellement, de ma part, l'observation que les choses, depuis un an, avaient ici bien changé de face, et qu’il s’y était fait une heureuse révolution dans les esprits. Tout le monde en convcuait , et chacun s’en félicitait avec franchise et cordialité. Un seul convive, dont le silence et la tristesse m’avaient frappé dès le commencement du repas, ne prenait aucune part à cette effusion de sentiments affectueux. Je fis part de cette remarque à mon voisin l’ingénieur; elle fit en un moment le tour de la table, et quelqu’un se chargea de la communiquer avec réserve à celui qui en était l’objet.

» Messieurs, nous dit-il d’un ton qui commandait l’attention et l’intérêt, vons me pardonnerez sans doute de rester étranger aux sentiments qui

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vous animent au moment où le fer de la loi est prêt à tomber sur la tête de mon ami, de mon parent, qu’une condamnation capitale atteint en 1818, pour uu délit politique commis à Avignon en 181 5 . » On insista vivement pour obtenir de lui quelques détails sur cette déplorable affaire; il continua en ces termes :

« Vous savez, messieurs, que le comtat Venaissin est politiquement divisé en deux partis , français et ultramontain. Le premier, enthousiaste de la révolution, qui a réuni le comtat à la France; et l’autre, fauteur d’une réaction qui lui présentait l’espoir de voir cette province rentrer sous la domination du pape. Au moment de la capitulation du PontiSaint-Esprit, le drapeau tricolore fut arboré à Avignon, au milieu de la plus violente agitation populaire : sur ces entrefaites, un détachement de chasseurs royaux licenciés se présente en armes devant la ville: on se méprend sur leurs intentions; le peuple, fanatisé, s’attroupe; des coups de fusil sont tirés; les chasseurs fuient, on les atteint, on leur enlève leurs armes, on les conduit à l’bôtel-de-ville.

«Mon cousin, le malheureux Lamy, avait para dans l’attroupement, mais bien évidemment pour protéger, pour sauver la vie à un des chasseurs menacés, comme l’atteste la plainte même qui servit de base à l'accusation; cependant Lamy n’en a

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pas moins été condamné à la peine de mort , comme complice des coups de fusil tirés dans cet attroupement. Il s’est pourvu en cassation par l’organe du généreux Odillon-Barrot, de ce jeune avocat qu’une cause plus célèbre, et défendue avec non moins de désintéressement et de courage, a déjà recommandé à l'estime de ses concitoyens; il a invoqué la loi d’amnistie qui lui semblait immédiatement applicable à cette procédure.

« Le pourvoi de l’infortuné Lamy a été rejeté. Il ne m’appartient pas plus d’attaquer la décision de la cour de cassation que le jugement de la cour d’assises. Tout en pleurant sur le condamné, je n’en respecte pas moins l’arrêt qui le frappe; mais je ne puis songer sans frémir qu’il a été rendu, cet arrêt, dans le même pays où les assassins du marécbal Brune jouissent encore de l'impunité; qu’tl a été rendu contre un homme signalé, au milieu de l’enivrement général , par le zcle courageux qu’il déploya dans une émeute populaire, en cherchant à sauver les jours d’un de ceux qu’il regardait alors comme des ennemis.

« Croyez-vous, messieurs, qu’au moment où l’on reçut à Avignon la nouvelle que Je pourvoi avait été rejeté, il se trouva dans cette ville, au nombre des témoins qui avaient déposé contre l'infortuné Lamy, un misérable assez lâche pour insulter au désespoir de la femme du condamné, en courant lui

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annoncer, par un geste cruel, le supplice que son mari allait subir? Le peuple, révolté de cette atroce bravade, prend cette fois le parti du malheur; l’infame est poursuivi par des huées et par des menaces : il a l’impudence de porter plainte contre sa victime;... on la reçoit! la femme, j’ai presque dit la veuve du malheureux Lamy, est traduite au tribunal de police correctionnelle, pour n’avoir pu regarder de sang-froid celui qui, non content d’avoir conduit son mari à l’échafaud, veut être le premier à jouir de ses larmes. Les juges ont rejeté la plainte de l’odieux accusateur.

« La justice a épuisé sa rigueur contre mon malheureux parent; mais il a invoqué la clémence royale. Ce dernier espoir du repentir est aujourd'hui le plus solide appui du malheur... »

Ermite en province, t. il

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