AUX BORDS DE L’ORÉNOQUE
........ Çuid trépides in usnm
Poscenti. <rvi pauca?
Hor., ode VIII, liv. IT.
Pourquoi tant (riaquicluclo pour une vie qui deniaDde si peu.
li’hommeestné pour vivre en société, je le crois; mais le bonheur dont sa condition est susceptible ne se trouverait-il pas entre les deux extrêmes de l’état si improprement appelé de naUire, et le plus haut degré de civilisation? C’est ce qu’il est permis de soutenir à tout homme qui a passé une partie de sa vie avec des Caraïbes, et l’autre avec des Parisiens. Il y a long-temps qu’on a dit qu’on ne sent jamais mieux le prix de la santé que lorsqu’on est malade; j’éprouve en ce moment qu’il faut vivre au milieu du tumulte et de l’agitation d’une grande ville, pour apprécier le calme de la solitude.
Je conçois tout le ridicule qu’il y aurait à reuou-
UNE JOUIINÉE veler d'anciennes disputes pour ou contre la civilisation; tout est ditsiir ces paradoxes pliilosopliiqiies , où je ne vois encore de bien prouvé que l’éloquence d’un de ceux qui les ont soutenus.
.Te remarque d’abord que les apôtres les plus zélés de l'état de la nature eu ont toujours parlé fort à leur aise , et que c’est au milieu des peuples civilisés qu’ils connais-saient bien, qu’ils nous ont fait de belles dissertations sur les sauvafjes qu’ils ne connais.saient pas. Ix; chef de cette école anti-sociale, ^ Rousseau, jugeait des plaisirs que les Hottentots et les Iroqiiois doivent trouver à vivre dans les forêts, — d'après ceux qu'il avait goûtés lui-même dans les bois de Montmorency et d'Ermenonville; il décla- . mait contre le luxe dans le salon de la maréchale de Luxembourg; et, parcequll trouvait que tout allait assez mal dans le grand monde où il vivait, il en concluait que tout devait aller bien dans un état de choses absolument contraire. Il le soutint; mais il ne fut cependant pas tenté d’en faire l’expérience.
Je l’ai faite; je me suis séquestré d’un monde où j’avais vécu ; j’ai brisé des habitudes prises ; j’ai déraciné de mon esprit des préjugés que j’avais appiis à regarder comme des maximes positives; et ' après avoir examiné la question pendant une quarantaine d’années, je suis arrivé à croire qu’il y a plus de plaisirs dans l’étal civilisé et moins de maux
AUX nORDS DE l.’ORÉXOQUE. "I
dans lelat sauvage; plus de besoins, et par consé-queut plus de crimes dans le premier ; moins de rapports, moins de devoii-s, et par conséquent moins de vertus dans l’autre; en un mot, que, pour celui qui place le bonheur dans le repos , dans l’innocence et dans la liberté, il vaut mieux être né sur les bords de l’Orénoque qu’aux rives de la Seine. Rousseau, quoi qu’il en dise, eût été le plus malheureux des hommes, si le sort l’eût réduit à faire sur luimême l’application de ses théories. Combien de fois j’ai ri sur ma natte, en songeant à la figure qu’il eût faite à ma place au fond des déserts de la Guianc , obligé de s’extasier tout seul sur les beautés de la nature, sans trouver un archevêque pour fulminer des mandements contre lui , un sénat de Genève pour l’exiler, un Opéra pour jouer ou refuser ses pièces ; sans trouver, en un mot, personne pour l’admirer ou même pouè le persécuter! Rousseau, dans cette position, serait resté méconnu comme le chevalier dePageville; et, probablement, avec les moyens et le besoin de la célébrité, il eûtété beaucoup plus à plaindre.
Le pays des Zangaïs ‘ , que j’habitais au bord de rOrénoque, est une de ces contrées oii la nature semble avoir voulu réunir, dans im espace de quelques lieues, toutes ses richesses et toutes ses
* Les Espagnols les nomment Maypouras.
72 UNE JOUItNÉE
mcrv'eilles. Sans l'aversion que CL-rtai lies gcus m’ont fait prendre pour le genre descriptif, je sens (jue j’aurais de la peine à résister au plaisir de faire connaître à mes lecteurs cette vallée délicieuse, où me rapjTelleiit de si tendres et si douloureux souvenirs.
.l’y fus amené par une douzaine de Caraïbes qui nie rencontrèrent aux environs du lac Amio, où j’avais d’abord eu l'intention de m’établir. En pays civilisé, j’aurais pu craindre qu’on ne vit en moi qu’un honnête espion diplomatique, et qu’on ne me fit juger militairement, en attendant que mon ambassadeur daignât me réclamer. Les sauvages ne sont pas aussi avancés en politique ; un étranger n’est pour eux qu’un homme; fussent-ils anthropophages, quand ils ne sont pas prcssésparla faim ils punissent le mal qu’on leur fait, et non celui qu’on pourrait leur faire.
Je n’eus pas plutôt manifesté l’intention de me fixer parmi eux, qu'ils m’aidèrent à bâtir une cabane et l’approvisionnèrent de tous les objets utiles. Pendant quelques jours, ils m’apportèrent du gibier confit dans le miel et des patates, en échange des colliers de verre et de mille bagatelles dont j’étais amplement fourni , et auxquelles ils paraissaient d’abord attacher beaucoup de prix. Mais les goûts de la vanité s’usent bien vite chez, les sauvages, et les besoins de la nature s’y renouvellent aussi sou-
AUX nonns de L’onÉNOQUE. ^3 vent qu’aillcurs. Je ne tardai pas à m’apercevoir qu’ils se lasseraient de fournir à nia subsistance, et qu’il faudrait bientôt songer à y poun'oir moimême. Une semaine s’était à peine écoulée depuis mon arrivée chez les Zangaïs, dont je commençais à comprendre le laiif[age, lorsque le chef de la tribu, le vieux Atalégo, entra un matin dans ma cabane; et, me présentant un arc, un casse-tête, des blets, et une jeune fille nommée Amioïa, qui faisait partie de sou cortège : >< Paul, me dit-il, nous t’avons jusqu’ici traité comme un voyageur, et nous t’avons donné l’hospitalité : aujourd’hui tu deviens un des nôtres; reçois donc, en signe d’adoption, une femme pour te servir et t’aimer, un filet pour te nouiTir, et des armes pour nous défendre. » Cela dit, le fils du grand fleuve me donna le singulier baiser d’usage, s’assit sur ma natte, et nous fumâmes nu même calumet.
J’étais dans la force de l’àge, adroit et vigoureux; à ces qualités, utiles dans mon nouvel état de sauvage, je joignais quelques connaissances et une industrie que je pouvais y appliquer d’une manière avantageuse pour moi et pour la petite société dont je devenais membre. Je ne tardai pas à me faire remarquer dans l’art de construire et de conduire une pirogue; je devins bientôt aussi habile à manier un arc que je l'étais à me servir du fusil. Le succès que j’obtins, dans une de nos e.xpéditions guerrières.
74 USE JOURNÉE
me valut l’honneur de voir décorer ma huile d’une douzaine de chevelures enlevées à nos ennemis, les Otomacas, et me donna dans la ti ihn une grande considération, que le temps ne fit qu’accroître.
Destiné à vivre dans ce pays, mon premier soin fut d'en connaître les lois; celles des Zangaïs sont aussi simples que leurs mœurs: le code de ce pays n’est pas plus long qu’un de nos bulletins. Tous les grands intérêtsdel’État sont réglés par l’assemblée des chefs, présidée par l'ancien de la tribu; celui-ci décide la paix ou la guerre, sur la demande des premiers.
La guerre décidée, les Zanga'is en état de porter les armes se rendent au bord du graud lac; ils se choisissent un chef, marchent à la rencontre de l’ennemi, le combattent, imposent la loi s’ils sont vainqueurs, ou la reçoivent s’ils sont vaincus. Si pourtant cette loi leur paraît trop dure, un noble désespoir s’empare d’eux : ils brûlent lem-s habitations, enlèvent leurs femmes, leurs enfants, détruisent leurs plantations, et ne lai.ssent aux vainqueurs que des débris et des ruines. Pendant le temps que dure leur exil, ils laissent croître leurs cheveux comme les femmes, brisent leurs flèches devant leur fétiche, qu’ils couvrent de terre, et mettent à mort le guerrier qui les commandait.
Les travaux se partagent entre les deux sexes conformément aux vœux de la nature: les hommes construisent les cabanes, font la guerre, vont à la
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chasse et à la pêche; les femmes tressent des nattes, évident des calebasses, préparent la liqueur du cocotier, et veillent aux soins des enfants.
Les fêtes sont des jeux publics où chacun vient montrer sa force et son adresse; le vainqueur, s’il n’est pas marié, a le droit de sc choisir une femme parmi toutes les filles de la tribu.
Le passage suivant, que j’extrais de mon journal, achèvera de faire connaître un peuple dont j’aurai quelquefois occasion de comparer la barbarie des mœurs avec la civilisation des nôtres.
3 a janvier 178^.
Nous avons essuyé cette nuit un ouragan terrible : le torrent s’est débordé avec une telle violence, que nous n’avons eu que le temps de nous réfugier dans notre habitation d’biver '.
La veille, on avait aperçu un jaguar ’ sur le revers de la montagne. A la pointe du jour, nous nous sommes mis en course pour l’attaquer dans son repaire. Amioïa voulait absolument me suivre avec l’enfant quelle allaite; j’ai exigé quelle restât à la case : elle a pleuré sur mes flèches
' I.»c$ sauvages de cette partie de la Guiane habitent sur les ar* bres dans les saisons des pluies.
* Espèce de tigre.
^ Les Caraïbes sont persuadés que les larmes d'une femme ren* dent mortelles les blessures de leurs armes.
UKE JOURNÉE
Nous avons poursuivi le jajjuar pendant plusieurs heures : blessé par Zaïnéo, l'aulnial furieux s'élançait sur lui; je l’ai atteint d’une flèche à la tête; il est resté sur le coup.
Au retour de la chasse, nous nous sommes tous rendus, suivant l’usage, au carbel d'Atah’go. L’ancien de la tribu, aux pieds duquel nous avons déposé notre chasse, a prononcé à haute voix la prière au Grand-Serpent. En la répétant comme les autres, je ne fais que donner un nom plus noble au grand Être à qui elle s’adresse.
Le vénérable Atalégo s'assit ensuite sous le grand palmier pour rendre la justice.
Un Zangaïs avait fui dans le dernier combat : il ordonna que sa femme, ses enfants, et ses armes lui seraient enlevés, jusqu’à ce qu’il eût lavé sa honte dans le saug des ennemis.
Un vieillard accusa son fils Atiboé de l’avoir mis hors de sa cabane, et de refuser de le secourir, n C’est donc à moi de prendre ce soin , dit Atalégo , car je suis le père de tous les Zangaïs ; mais Atiboë vieillira, ses enfants apprendront comme il a traité son père, et il recueillera l’ingratitude qu’il a semée.» Atiboë prit sou vieux père dans ses bras, et le reporta dans sa cabane.
Denx jeunes Zangaïs se présentèrent ensuite ; tous deux réclamaient la propriété d’un prisonnier otoinacas, que chacun disait avoir fait. Atalégo sc fit
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amener le prisonnier. •< Si nous n’avions pas aboli , leur dit-il, la coutume adoptée par nos aïeux de manger les prisonniers faits à la guerre, je partagerais celui-ci, et je vous en donnerais à chacun la moitié; mais puisque cet usage n’existe plus parmi nous, et que vous réclamez tous deux, à litre d’esclave, un homme qui ne peut avoir qu'un maître, je lui rends la liberté, pour que sa présence en ces lieux ne soit pas entre vous un sujet continuel de discorde. »
Un des parents de l’ancien de la tribu avait acheté d’un Zangaïs sa pirogue, ses palmiers, et ses nattes; il réclamait encore ses armes et sa cabane, que celui-ci lui avait également vendues. Le grand chef annula cette partie du marché , et motiva son arrêt sur ce qu’un homme avait le droit de disposer de son superflu, et ne pouvait, même volontairement, se priver du nécessaire.
Le soleil avait atteint la cime des cocotiers, lorsque je suis rentré dans ma cabane. Ma chère Amioïa m’attendait dans l’enclos d’arbustes qui entourait notre habitation; elle y avait préparé notre repas du matin , et je l’ai trouvée balançant le berceau de sa fille, qu’elle avait suspendu entre deux citronniers sauvages.
J’ai déjà acquis la preuve qu’on oublie plus facilement ses plaisirs que ses chagrins. C’est donc pour rappeler un jour à ma mémoire les plus doux mo-
UNE JOURNÉE
nu'iits de ma vie, que je clierclie à inc rendre compte du sentiment délicieux que j'éprouve dans le hamac où je m’endors sans souci de la veille, sans inquiétude du lendemain, entre les objets de mes plus douces affections.
Les chants du pimalot ', qui ne se font eutendre que lorsque la grande chaleur est passée, m’ont averti de l’heure de la pêche. Nous nous sommes tous embarques sur ma grande pirogue, où j’essayais pour la première fois d’adapter des voiles que nous avions fabriquées avec les débris de ma garde-robe européenne. Le courant du fleuve nous emportait assez vite : nous n’avons fait usage de notix; voilure que pour le retour.
Nous remontions le fleuve , après avoir fait une excellente pêche. Des cris aigus partent du bois que nous cotoyons : nous approchons du rivage ; je saute à terre, Zaméo me suit, et nous trouvons une femme que des sauvages d’une tribu voisine s’efforçaient d’entraîner dans la forêt. Notre attaque, aussi brusque qu’imprévue, met en fuite les ravisseurs. Cette femme, à qui la frayeur prête des ailes, court vers le fleuve, et se jette dans notre barque, où la bonne Amioia s’empresse de la recevoir et de la rassurer. Nous la suivons de près , et nous remettons à la voile.
' oiseau de r.\m£riqDC méridioDale.
ADX BORDS DF. L’oRÉNOQUE. 79
Cette femme se nomme Ottaly : c’est une jeune mulâtresse née à Cayenne; elle avait été achetée par un planteur espagnol, dont l'habitation est très enfoncée dans les terres. Quelques Indiens d'une peuplade anthropophage l’avaient enlevée, et se préparaient sans doute à lui donner la mort, lorsque le ciel nous a envoyés à son secours.
Notre retour à la voile a été une espèce de triomphe. Vingt pirogues sont venues au devant de la nôtre, et notre pêche a été si abondante que nous en avons distribué la plus grande partie.
Atalégo, à qui nous avons présenté Ottaly, est venu prendre part à notre repas du soir, pendant lequel Amioia et Zaméo ont chanté des airs zangaïs en s'accompagnant d’une espèce de guitare à trois cordes, de mon invention.
Après avoir allumé des feux autour de la cabane, pour écarter les nuées de moustiques que l’extrèrae chaleur avait fait éclore, nous avons fumé le calumet en buvant la liqueur enivrante du cocotier, et nous nous sommes endormis sur des nattes jusqu’au retour de l’aurore, qui doit nous ramener les mêmes travaux et les mêmes plaisirs.
A ce tableau à' Une journée aux bords de COrënoque, j’ai l’intention d’opposer la peinture d'Une joui née aux rives de la Seine.
LES HOMMES DE LOI
s® vm. [a5 SEKTEMÜRE l8l5.]
LES HOMMES DE LOI
Au harreaii. proicger U Trnve et le pupille, C'esi 1.^ qu*i l’IioiionMc on jieui joindre Eniile; Sur la gloire cl le ^ain établir sa maison.
Et ue devoir qu'l aoi Turiunc et son nom.
PlHOM , Mctroniaiiic , acte 111, icènc vu.
« Maître (me disait il y a quelques jours Zamco, que j'avais conduit au Palais pour y faire quelques emplettes), comment s’appelle cette grande maison que nous parcourons, et (pii est habitée par des liommes si singulièrement vêtus? — Mon ami, ce vaste édifice se nomme le Palais. — C’est donc là que demeure le grand chef? — Non, c’est là que sc rend la justice; et ces hommes en robes rouges et noires sont des magistrats, des gens de loi , dont les uns dispensent la justice que les autres réclament. — Il n’y a donc ici que des honnêtes gens? — C’est le plus petit nombre, comme par-tout ailleurs. La chicane habite aux mêmes lieux que la justice; on y exerce le plus noble ministère ou le plus indigne métier; on y admire la plus belle institution des
LES HOMMES DE LOI
peuples civilisés, et l’on y maudit les abus sans nombre qui la déshonorent. Dans cette salle oii l’on défend aujourd’hui la veuve, on spoliait hier l’orphelin; dans cet antre où le crime trouve aujourd’hui sa punition, rinnoccncc demain peut se voir condamnée. L’un vend sa couscience, l’autre se voue à la misère plutôt que de la trahir : celui-ci s'applaudit, en montant en voiture, d’avoir soustrait un grand coupable à l’échafaud ; celui-là gémit, en s’en retournant à pied , de n’avoir pu sauver un innocent. » Zaméo ouvrait de grands yeux, et, sans rien concevoir à ces étranges contrastes, voulait savoir pourquoi cette classe d’hommes était habillée si différemment des autres citoyens. .le lui appris que , dans le treizième et dans le quatorzième siècle, la grande robe était le signe distinctif de la science, et que les hommes de loi avaient cru devoir conserver, dans l’exercice de leurs fonctions, un costume imposant par sa gravité.
Tout en causant, nous nous arrêtâmes dans une des galeries devant la boutique d’une marchande mercière, pour y faire l’emplottc de ces mules du Palais dont l’ancienne réputation , comme celle de certains écrivains, pourrait bien être le seul mérite. Auprès du comptoir, dans un grand fauteuil de cuir noir, était enfoncé un petit homme qui paraissait être un ancien habitué du magasin, et pour le moins un vieil ami de la marchande. Sa petite perruque
Ermite DE LA GcuMi, T. 1. 6
LES HOMMES DE LOI
l'oiulc, SC.S {jros sourcils uoirs, sur lesquels se détachaient de longs poils gris, ses petits yeux vairons, son laqje nez barbouillé de tabac ; son habit noir, dont la manche gauche était visiblement sillonnée par les traces de la plume qu’on y avait long-temps essuyée, une eertaine odeur de greffe qui s'exhalait de toutes a personne, trahissaient en lui l’un des plus déterminés suppôts de la chicane; mais comme sa physionomie, ainsi que scs discours, participaient de la malice d’un procureur, de l’argutie d’un avocat, et de l’indifférence d’un vieux juge, je ne devinais pas encoix; à quelle branche de l’organisation judiciaire il pouvait appartenir ; je multipliai mes emplettes pour avoir plus de temps à observer ce singulier personnage, dont la profession me fut toiit-à-coup révélée par lui-même : u Et vite, et vite, ma robe et ma toque, dit-il à la marchande, je vois un de mes confrères en habit de garde national; l’occasion est belle pour prendre un défaut contre lui; je cours à la cinquième chambre faire appeler l'affaire ; ce sera toujours un jugement de plus sur le mémoire des frais. » .l’eus de la peine à cacher un petit mouvement d’indignation ; l'honnête procureur (car il n’y avait plus moyen de s’y méprendre) avait passé sa robe à la hâte, et se disposait à sortir, quand un hasard, dont j’étais loin de prévoir les suites , lui fit entendre mon nom et mon adresse, que je donnais à la marchande. «Le che-
LES HOMMES UE LOI
valicr de Pageville! secria-t-il avec un mouvement de surprise et de satisfaction: seriez-vous parent du marquis de Pageville qui avait des terres en' Bourgogne? — C’était mon père. — Enchanté de revoir le fils d’un homme aussi respectable ; je me nomme Dufain, et j’ai hérité de la liquidation des affaires de feu madame la comtesse de Savignac. Vous vous rappelez sans doute un proeèsà la poursuite duquel mon aïeul et mon père sont morts? — r- Dieu veuille avoir leur ame et la vôtre, lui répondis-je avec un peu d'humeur; je ne connais point votre comtesse , et je n’ai jamais eu de procès. — Il est encore 'temps, me dit -il avec un souris sardonitpie; « et il sortit pour aller prendre son défaut.
Je ne pensais plus à M. Dufain , que j’espérais bien avoir vu pour la première et dernière fois de ma vie, lorsque, le lendemain de ma promenade au Palais, je vis entrer dans ma chambre un homme d’une figure sinistre, lequel tira de sa poche un petit papier qu’il glissa honteusement sur ma table; et, sans attendre que je l'interrogeasse, «Je suis huissier, pour vous servir, me dit-il; je viens, à la requête de M. Dufain, avoué près la cour royale, et fondé de pouvoir do feu madame la comtesse de Savignac. — Eh bien! que me veut-il, votre ^ M. Dufain? — L’exploit ci-joint, dont le coût est de 3 fr. 5o c., vous instruira de la demande qu’il forme contre vous, pai' suite d’un procès en instance
S.^ LES HOMMES DE LOI
depuis 97 ans. » .Te ne savais si je devais rire ou me fàclier de cette impertinente visite. L’huissier ne me Taissa pas le temps de me décider, et sortit à reçu Ions en me saluant à plusieurs reprises.
.T'essayai d’abord de lire l’exploit, pour savoir de quoi il s’a{jissait; il me fut impossible d’en déchiffrer deux lifjnes ; tout ce que je pus découvrir, c’est qlie j’étais assijjné. Je par le Roi, qui ne s’en doute certainement jias. Ce {iriiiioiro infernal, ce commerce de papier timbré qu’on paie cent fois sa valeur, est une des plus odieuses inventions de cette foule de vampires ininiatricuk^> qu’il fait vivre.
Comment, me disais-je (en réfléchissant avec inquiétude sur les suites d’un procès que je craignais d’autant plus que je ne savais pas même do quoi il était question), c’est chez le peuple d’Europe leplus aucienneincnt policé, qu’un misérable, pour trois livres dix sous (pi’il me fait payer, acquiert le droit de m’enlevcr^à mon repos, à mes affaires, et de me faire comparaître devant nu tribunal où quelque autre faquin, constitué mon adversaire, pourra me diffamer iinpuuément, ou du moins égayer à mes dépens la cour et l’auditoire, s’il croit servir par-là les intérêts d’un client aux gages duquel il amis son éloquence' Quelle est donc cette sauve-garde des lois qui laisse la tranquillité, l’honneur, la fortune d’un citoyen à la merci de quiconque veut l’aita (uer dans les formes juridiques? Mes réflexions augmen-
LES HOMMES DE LOI
talent mes inquiétudes; je courus en faire part à ^madame de Lorys, qui s'amusa un moment de ma frayeur, et me conduisit cliez son avocat.
M. Dorfeuil est un homme d’une quarantaine d’années, digne émule des Gerbier et des Beaumont, et qui jouit, comme ses célébrés devanciers, de la double réputation d’un grand talent et d’une grande probité. Aussi habile jurisconsulte qu’éloquent orateur, il ne SC fait pas moins remarquer dans une grande cause criminelle que dans une importante question de jurisprudence civile. Il n’est point etranger à la littérature, qui prête à son éloquence cette élévation d’idées et de sentiments dont elle tire sa plus grande force. «Les beaux-arts, dit Voltaire, élévent l’ame, et la culture de l’esprit , en tout genre , ennoblit le cœur. »
Nous traversâmes plusieurs pièces,^ richement décorées, avant d’arriver au cabinet de M. Dorfeuil, où le luxe de la mode se fait peut-être un peu trop remapquer. Plusieurs personnes attendaient dans le salon ; il ne fit aucun passe-droit : chacun entra à son tour, soit qu’il fût arrivé à pied ou en voiture.
M. Dorfeuil, qui ne se pique pas, comme la plupart de ses confrères, d’être un homme du monde dans son cabinet, prit d’abord connaissance de l’affaire qui m’amenait chez lui : il fronça le sourcil lorsqu’il entendit le nom de ma partie adverse. « Voas voilà aux prises, me dit-il, avec le plus grand
LES HOMMES DE LOI
formaliste (pour éviter de me sers ir du mot propre) que nous ayons an Palais; c’est un homme qui sait^ mieux que personne se tenir, un peu en-deçà de cette limite étroite au-delà de laquelle la loi peut atteindre un fripon ; et comme à beaucoup de talent il joint un grand fonds d'effronterie et une avidité insatiable , on l’envisage comme le fléau des honnêtes gens et la providence des coquins. » Aprèsavoir parcouru l’assignation que je lui présentai, il la jeta sur son bureau avec colère: «Parbleu, ce Dufain est un grand drôle! s’écria-t-il; il est évident, même d’après son exposé, que vous ne devez pas un sou à cette marquise de Savignac; et, néanmoins , je vois dans cet exploit tous les éléments d’un procès de nature à ruiner un fermier-général. — Eb quoi! monsieur, lui répondis-je, vous vous vantez d’avoir des lois 1 vingt siècles ont à peine suffi pour les mûrir, vous avez passé quarante ans de votre vie à les étudier, et je puis craindre qu’un aigrefin non seulement les élude, mais s’en serve, à la face des tribunaux , pour me ruiner, quand j’aurai pour moi la bonté de ma cause, l’évidence de mes droits, la probité de mes juges, et le talent de mon avocat! 11 y aurait de la faiblesse à le craindre et de la démence à le croire. — Je raisonnais ainsi avant d’avoir plaidé ma première cause : l’expérience m’a rendu plus craintif. Quoiqu’il en soit, j’ai l’espérance de démontrer clairement l’infamie de l’action
LES HOMMES DE LOI. 87
qu’intente aujourd'hui Diifain contre vous. La redevance qu’il réclame a d’ailleurs subi les délais delà prescription ; et sa demande, fût-elle fondée en fait, ne le serait pas en droit. — C’est un moyen dont je ne veux pas me prévaloir ; je pense qu’il est toujours temps d’obtenir et d« demander justice. -Rien n’est à négliger avec les gens à qui nous avons affaire; je vais examiner ces papiers, et vous pouvez compter sur mon zélé. Vous n’avez pas d’avoué? Je pense que vous ne pouvez mieux faire que de voir M. Datés, dont voici l’adresse. Vous vous y présenterez de ma part, et vous lui porterez le dossier, en lui recommandant de se mettre eu régie. Je vous aurais accompagné chez lui, pour nous entendre sur les premières démarches; mais je suis obligé de me rendre au collège électoral de mon arrondissement, dont je suis secrétaire, en attendant mieux. » M. Dorfeiiil prononça cette dernière phrase avec une importance où perçait une lueur de fatuité. 11 nous avait reçus en homme de loi; il prit congé de nous en homme d’état.
Ce ridicule n’échappa pas à la femme de Paris la plus habile à le sabir. «Vous voyez, mon vieux sauvage, me dit madame de Lory’s, qu’il n’y a pas si bonne tête qui n’ait une case pour y loger au moins un petit travers; celui de l’importance s’est niché depuis peu dans le cerveau de M. Dorfeuil. Séduit par l’exemple de quelc[ues uns de nos avocats
LES HOMMES DE LOI
qui ont figuré, les uns si hontcuseuicnt , les autres si malheureusement, dans nos assemblées publiques , il SC croit appelé aux honneurs de la tribune; et, peu satisfait d’appliquer les lois faites à la défense 'des intérêts privés , il aspire à la gloire d’en faire de nouvelles. — Eh bien! madame, peut-on blâmer ces messieiu-s de prendre pour modèle ce Cicéron, auquel les comparent si souvent ceux dont ils gagnent les causes? Ce célèbre avocat romain n’a-t-il pas été sénateur et consul? n’a-t-il pas été appelé le père de la patrie? Pourquoi ses disciples n’auraient-ils pas la meme ambition? Les hommes de loi se regardent comme des législateurs au petit pied; ils ont plaidé, comme maitre/e Dain, du côté du greffe'; ils plaideront maintenant, comme maître Tullius, du côté de tElat : ils ont défendu Milon et Roscius à la barre d'un tribunal ; ils attaqueront tout aussi bien Catilina à la tribune. Par-tout où l’on parle, par-tout où l’on dispute, la place des avocats est marquée... à moins pourtant qu’on ne tienne à s’entendre le plus promp tement possible. »
Tout en causant en voiture, nous arrivons chez l’avoué Datés : nous voilà dans ïétude. Que ce lien est sombre ! qu’il inspire de tristes pensées ! En parcourant, d’un coup d’œil, ces énormes casiers rempUs de dossiers poudreux, je me figure que la ruine
* VoLTAiRK) Dictionnairt philotirphique.
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de cent familles est peut-être juridiquement établie sur ces monceaux de papier timbré. De larges éti> quelles leur servent d'indices. On lit : Affaires Groi- Jtan , demandeur, contre Petit-Pierre , intimé. Arbitrage dans r affaire de Solange. Première instance dans l’affaire Dubreuil, etc.
Au milieu de ces archives de chicane, une douzaine delcves procureurs assignaient de toute la vitesse de leur plume, et sans faire à nous la moindre attention : le maître-clerc, à qui nous nous adressâmes, nous introduisit dans un cabinet qui ne différait de l'étude que par ses dimensions : nous y trouvâmes M. Datés, assis devant un énorme bureau couvert de papiers , séparés et maintenus par des plaques de marbre, ayant sous sa main un Code civil, une ordonnance de 1667 avec ses commentaires, un répertoire de juris'pnidence et le tableau des avoués. Le seul ornement de cette pièce était un portrait de M. le pix>cureur, peint par Durand à une époque où il n'était encore que maître-clerc dans cette même étude que sa défunte femme lui a apportée en dot. M. Datés est un homme froid, sé- 'vère, exact, qui appelle probité tout ce que la loi autorise, et qui ne connaît de crime que ce qu'elle défend. 11 m'expliqua fort bien sur quels points de droit, sur quels vices de forme, mon adversaire fondait ses prétentions, et me prouva la nécessité d'éclaircir les faits aux yeux des juges par uu premier
go LES HOMMES DE LOI.
mémoire. Je l'autorisai à faire ce qu’il jugerait convenable. Il rangea mes pièces par ordre, les attacha avec un fil ronge, et les recouvrit d’un papier sur lequel décrivit, Àjfaire Pagcville , contre feu la marquise de Savignac, demanderesse. Cette petite opération achevée, il promit de me faire prévenir du jour ■où l’affaire serait appelée. Dès-lors, me voilà raugé dans cette classe de malheureux plaideurs qui courent la chance d’étrc ruinés tout-à-fait s’ils perdent leur cause, et ruinés en pai-tie s’ils la gagnent. Je ne vois qu’un avantage à tirer de cette triste aventure, c’est d’apprendre ce que c’est qu’un procès , et de faire part à mes lecteurs, qui auront plus long-temps à en profiter, des connaissances tardives que je vais acquérir.
»°1X. [9 OCTOB&X l8l5.]
Que) (ctD|is choisi»»ei>vous pour doiis |MrIer de fétM?
* QviNault, ProL
.Te commence par répondre à la question que je
m’adresse à moi-méme dans mon épigraphe : je parle de fête dans les circonstances où nous nous trouvons, pareequ’on en donne, et que, pour qui s’exerce à peindre les mœurs françaises, un pareil trait de caractère est à lui seul un tableau.
Ce que les vrais Parisiens redoutent le plus au monde , après la famine , ce sont les voyages ; le pays étranger commence pour eux à quelques toises audelà des barrières, et une sorte d’inquiétude les saisit au moment où ils n'aperçoivent plus les paternelles tours de Notre-Dame; aussi, dans les fêtés de campagne , qu’ils aiment beaucoup , et qu’ils mettent au premier rang de leurs plaisirs, ont-ils soin de ne pas s’éloigner assez pour perdre de vue ces clochers protecteurs.
Le lo du mois dernier, je me promenais seul sur les boulevards; le temps était superbe, et la chaussée était couverte de voitures, qui toutes se dirigeaient vers les Cliamps-Élysées; en cherchant à m’expliquer ce mouvement extraordinaire à une heure de la journée où le beau monde ne se montre pas habituellement, je devinai que cette affluence devait avoir pour objet queh|ue fête patronale, sans pouvoir me rappeler quelle était celle qui jouissait d’une pareille vogue. Un souvenir qui nous échappe en fait naître un autre : je me souviens que le poète Le Mierre, avec qui j’avais fait mes études au collège des Grassins, était de son temps l’homme de France le plus au courant des fêtes de la banlieue : ce La Fontaine de l’amour-propre, qui s’interrompait dè si bonne foi pour essuyer les larmes qu’il versait eu lisant scs tragédies, se consolait tout aussi naïvement du peu de monde qu’attiraient quelquefois les premières représentations de ses ouvrages : il ne manquait jamais de donner pour raison du vide de la salle, tantôt le bal champêtre de Nanterre, tantôt la fête de Saint-Maur ou la foire de Besons. Je ne sais pas au juste combien de spectateurs ces fêtes de campagne enlevaient aux pièces de Le Mierre, mais il eSt certain que plusieurs d’entre elles ont une vogue dont on s’aperçoit dans les salles de spectacle et dans les promenades.
En avançant vers la place Louis XV, les voitures
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LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.' y3
qui se pressaient dans l’allée du Cours-la-Reine, et les cris des cochers, Saint-Cloud! Saint-Cloud ! me remirent en mémoire une des plus ■belles fêtes des environs de Paris. J’avais vu dans ma jeunesse cette fête dans tout son éclat; il me prit fantaisie de comparer mes observations aetuelles avec mes anciens souveniis, et je résolus de me rendre, avec la foule, à Saint-Cloud. J’hésitai un moment sur le choix de la voiture : un carrosse de remise , ou même un fiacre, pour moi seul, était trop cher; une de ces petites voitures qui stationnent sur le quai de la Conférence me semblait trop incommode; une place dans une charrette garnie de paille fraîche et recouverte d’un drap de lit, soutenu par des cerceaux, me paraissait aussi par trop modeste; la vénérable galiote m’offrait tous les avantages d’une voiture , douce, sûre, et aniusante: elle était au moment de partir; les passagers, sur le pont^ttendaient le sigal du départ; leur gaieté bruyante retentissait au loin; des colloques s’établissaient entre les voyageurs par *eau et ceux de la grande route; ils s’appelaient par des cris, se donnaient des rendez-vous chez le trai- v teiir ou dans les différentes allées du parc.
Me voilà embarqué avec une cinquantaine de Parisiens de tout âge, de tont sexe, et de toute condition, qui descendaicut gaiement la Seine, en se promettant une journée de plaisir. I.es figures les plus comiques, les personnages les plus burlesques.
semblaient s’étre donné ce jour-là rendez-vous sur la galiote, et je n’aurai pas le singulier amour-propre de croire que je fusse un des moins plaisants de la troupe. ' I
Pour me soustraire un moment au tapage qui se faisait sur le pont, je me retirai dans la chambre des voyageurs: elle était encombrée de femmes, d'enfafits, de paquets; et ce ne fut pas sans peine que je trouvai une petite place sur une caisse de vin de Bordeaux, à côté d’un gros homme qui me parut avoir une habitude de galiote dont il tirait peutêtre un peu trop de vanité. Nous liâmes conversation; il m’apprit qu’il allait pour la cinquantième fois, par complaisance, à la fête de Saint-Cloud; «C’est un plaisir, continua-t-il, que je ne refuse jamais à ma famille, par la raison que, dans ma jeunesse, mes parents ne me l’ont pas refusé, et que j’ai pour ma.ximc de suivr^n tout point les usages de mes pères; d’ailleurs jm remarqué que les jeunes gens ont besoin de courir le monde: le peu que je sais, je le dois à mes voyages. •> Ce brave homme me mettait sur mon terrain. Je crus voir en lui un moderne Tavernier, et je m’apprêtais à lui parler des Indes, de la Chine, de la Nouvelle -Hollande, lorsqu’il m’apprit que ses courses n’embrassaient guère qu’un rayon d’une dizaine de lieues, à partir de la première borne posée dans le. parvis Notre-Dame. Mon commerce, me dit-il, m’a retenu dans les li-
LA FÊTE DE S AINT-CLOLD. g5
mites étroites que j’étais naturellement porté à franchir; mais du moins j’ai su profiter de ma longue expérience: je puis me vanter de connaître, au moins aussi bien que feu l’Ermite de la Chaussée-d Àntin , les mœurs et les habitudes parisiennes. Et sur-lechamp, pour me donner une idée de son talent d’observateur; >■ Vous voyer, me dit-il, ces petites charrettes couvertes qui se suivent à la file; chacune contient une vingtaine de personnes de la classe des artisans : la famille entière est transportée pour trente sous, et nous allons les trouver, en arrivant, établis sur la pelouse, auprès de la lanterne de Démostbènes, où ils vont faire, à peu de frais, un très modeste et très agréable repas.
« Ce léger bockey que conduit une jeune femme, n’appartient pas, j’en suis sûr, au petit commis qui l’accompagne, et qui salue, avec tant de grâce, des femmes en calèche qui ne le connaissent pas, pour se donner auprès de sa belle l’air d’un homme répandu dans le grand inonde. En rentrant ce soir, U renverra le jockey qui est loué, le cabriolet qui est d’emprunt, et la dame qu’il ne possède probablement pas à d’autre titre.
U Voyez, à côté de cet élégant landaw, qui marque sa trace rapide par un tourbillon de poussière, cette modeste voiture dont le nom burlesque est pour les voyageurs une source intarissable de bons mots ; un seul cheval y traiue huit personnes en-
tassées comme elles peuvent (et sous différentes dénominations aussi ridicules que celle de l’équipage) dedans, dessus, et derrière la voiture.
« Les propriétaires du landaw vont s’arrêter chez le famdux (jriel, les autres chez le traiteur Robert, à l'entrée du pont; il en coûtera 4 ou 5 louis aux premiers , et seulement une douzaine de francs aux seconds, pour un dîner à très peu de chose près semblable. Le commensal de Gricl rit de la pratique de Robert; celui-ci se moque de la famille du tahlelier qui entre chez le marchand de vin; le tabletier montre au doigt le garçon tailleur et la petite ouvrière qui mangent une salade sur l’iierhe, et ceuxci regardent en pitié ces pauvres diables qui dînent, en se promenant, avec des noix et-du pain d’épice. »
Les observations du bonhomme ne manquaient pas d'une sorte de justesse. Il avait avec lui toute sa famille, filles, garçons, enfants et petits-enfants: à en juger d'après ce que j’entendais , l’espoir de toute la mercerie de la rue Salle-au-Comte reposait suites trois générations dont cet honnête citadin était la souche. <
Cet entretien, que j’avais intérêt à prolonger, fut interrompu brusquement par un bruit extraordinaire qui nous ramena sur le pont. Un garçon bouchers’était pris de disputeavec un caporal allemand qui, se croyant encore à la tête de son escouade, s’était mis en devoir d’appliquer à son adversaire
une correction que celui-ci avait trouvée par trop tudesque, et qu’il avait prévenue par un vigoureu.x coup de poing qui fit quitter au caporal le plancher de la galiote , et le culbuta daus la Seine. La dispute alors devint générale : chacun prenait parti, et, dans la chaleur de la discussion, oubliait que l’iin des deux champions était près de se noyer. Fort heureusement un de nos mariniers, sans attendre que la question de droit fût éclaircie, se jeta dans l’eau pour en tirer le caporal ; et comme il y avait quelque inconvénient à reprendre ces deux hommes à bord, on les débarqua sur la grève, où des gendarmes s’en emparèrent et les conduisirent au poste de la barrière des Bons-Ilommcs.
Cette aventure suffisait pour nourrir la conversation pendant toute la traversée; mais un nouvel accident vint exciter de plus vives alarmes : à peu de distance du pont de Sèvres, la galiote s’engrava. Jamais navigateurs, battus par la plus terrible tempête, au milieu des rochers de l’Archipel ou sur les brasses du Gange, ne se crurent dans un si grand danger. Les femmes, les enfants jetaient les hauts cris; la plupart des citadins, sans être beaucoup plus tranquilles, cherchaient à rassurer leurs compagnes d’uu ton à les faire mourir de peur. Les mariniers juraient contre les passagers en cherchant, à force de gaffes, à remettre la barque à flot; et quelques esprits forts, du nombre desquels était le mercier de la rue Salle-au-
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98 I,A l'KTE UE S.UNT-CLOLD.
Comte, {joiirniaiidaieul la faiblesse des autres avec une affectation de courage loiit-à-fait risible. Quelques bateaux viurcut au secours de la galiote; la plus grande partie des pas.sagei’s y entrèrent, et rendirent grâce au ciel, en touchant la terre natale, de se voir arrachés par miracle aux horreurs du naufrage. Par le seul tait de rallégcnient de ta galiote, elle fut à l’instaut même remise à flot, et ceux qui eurent, ainsi que moi, la témérité de rester à bord, arrivèrent une demi-heure après, et sans autre évènement, sains et saufs, à Saint-Cloud.
Chacun prit alors sa destination, et se perdit dans la foule. Je m’arrêtai sur le pont pour y jouir un moment de cette joyeuse confusion de charrettes, de chevaux, de piétons, de carrosses de toute espèce, (pii se barraient, qui se disputaient le passage. Ce ipii donnait à cette fête un aspect cpi’elle n'avait point encore offert, et qu’elle n’offrira plus (du moins devons -nous l'espérer), c’est une réunion d’étrangers qui semhlaieut .s’y être donné rendezvous de toutes les parties de l'Europe, et que l’on reconnai.ssait à la forme de leurs voitures, à l’é-quipeinent de leurs chevaux, à la diveisité de leurs costumes. Je ne pense pas qu’il y ait une seule contrée européenne qui ne fût ce jonr-là repré.sentéc à Saint-Cloud par quelques-uns de ses habitants.
Sans autre but, dans ma promenade , que de voir et d’observer, je passai tour-à-tour en revue les jeux
liA FÊTE DE SAUNT-CLOUD.
tle bafjiies, les faiitoccini, les escamotetirs, les ménageries, les escarpolettes, et les loteries où les pontes, en gagnant à tout coup, vident leur bourse dans un quart d’heure. Après quelques tours dans la grande allée, où je vis étalés presque tous les échantillons de l’espèce humaine, je parcourus les belles pelouses du parc, que je trouvai couvertes ( comme me l'avait annoncé mon ciccronc de la galiotc) d’une multitude de convives distribués par giwqies autour d'un repas champêtre qu’assaisonnait l’appétit même de ceux qui , ne pouvant y prendre part, laissaient en passant tomber un œil de convoitise sur des mets dont la vue leur rappelait qu’ils n’avaient pas dîné.
J’étais de ce nombre; il était cinq heures, j’entrai chezlefametixGricl.Qucl tumulte! quelle affluepee! Dix ou douze salles et autant de petits cabinets sur la terrasse du côté de la rivière étaient occupés par une foule de gens qui se disputaient les tables, les chaises et les plats. Les garçons, injuriés, maudits dans tous les jargons de l’Lurope, ne savaient auquel entendre. L’un se voyait enlever par un Russe le macaroni commandé par un Italien; l’autre, au lieu d’un soxifjlé qu’attendait une élégante de la Chaussée-d’Antin , surchargeait sa table d’un énorme roasl-beef, après lequel soupirait une compagnie anglaise.
Je parvins avec beaucoup de peine à me placer
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LA FETE on SAliNT-CLOLD.
dans un des salons, à l’extrémité d’une table on se trouvaient réunis quelques l’olonaisqiii avaient autrefois servi en France. J’ai prêté l’oreille à leur conversation, et j’y ai trouvé tant de plaisir que je regrette de ne pouvoir le faire partager à mes lecteurs.
Mon dîner fini, je retournai dans le parc. Quelques mots qui se disaient autour de moi me rappelèrent qu’il me restait à voir jouer les eaux. J’allai d'abord à la grande cascade dont la vue, en me rappelant, par une sorte d’analogie mesquine, ces iininenscs cataractes au bord desquelles je me suis st souvent arrêté dans mes courses, ne servit qu’à me faire remarquer l’intervalle désespérant que laisseront toujours entre* eux les prodiges de l’art et les plus simples ouvrages de la nature. En mesurant des yeux l’élévalîon d’un grand jet d’eau, j’avais un plaisir puéril à entendre répéter autour de moi que ce jet d’eau était le dernier effort de l’art, et qu’il n’en existait aucun autre qui s’élevât à une pareille hauteur. J’ai toujours été fier, pour mon pays, de la moindre supériorité; mais, comme s’il était écrit qu’on dût nous les envier toutes, un jeune Russe, m’adressant la parole avec beaucoup de politesse, m’assura qu'il se trouvait à l'Ifcrmilage (en Ru.ssic) un jet d’eau de dix pieds au moins plus élevé que celui de Saint-Cloud.
La nuit était venue, je revins dans la grande allée;
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. lOI
la foule y circulait à peine entre deux haies de bou tiques brillantes, où le luxe des luniicrcs ajoutait ou suppléait, dans quelquesunes, à l’éclat des niarcbandises.
Distingués sur la route et à l’heure du repas, tous les rangs, tous les états sont gaiement confondus dans le cours de la fête; on y jouit pêle-mêle* des jeux, des spectacles que l’on rencontre à chaque pas, et . au milieu desquels s’écoule la plus grande partie de la nuit.
LES LIBRAIRES
N* X. [a6 OCTOIRE l8l5.]
LES LIBRAIRES
Lc> livrei couverncni le monde; c'rft dire aMrt de quelle iai(K>rtancc ctl la prufcMion de libraire.
Dambeyrac.
Il On disait autrefois qu’il existait à Paris trois classes entières d'iionnctes gens: les notaires, les curés, et les sergents aux Gardes, ou pouvait y ajouter les libraires. Cette corporation jouissait, depuis son origine, de privilèges honorables qui lui furent confirmés, à différentes époques, par de nouvelles ordonnances : elle faisait partie de l’université; et, eu cette qualité, elle était soumise à des reglements qui maintenaient parmi scs membres une discipline sévère. Les libraires de ce tcnips-là n’étaient pas seulement d’honnètes négociants, la plupart d’entre eux étaient aussi des savants estimables, dont quelques uns se sont fait un nom dans les lettres. Celui des Elierme, des Robert , des Anisson, n’est pas moins célèbre dans les annales de la littérature que dans celles de la librairie.
LES LIBRAIRES
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« Ce fut à la place Cambrai que s’établirent les premiers imprimeurs-libraires, Martin Craiilz et Ulric Ceriiig, que .leau de la Pierre, prieur de Sorbonne, fit venir à Paris vers l’an 1469» loot exprès pour impi’imer les^Kpitrcs de Gaspariiii de Uerfjame, orateur italien aussi célèbre de son temps qu’il est inconnu du nôtre.
“ Ces deux imprimeurs se firent une grande réputation de probité. Ulric Gering, à qui d’utiles travaux avaient procuré une fortune considérable, en employa la plus grande partie à fonder des bourses pour de pauvres écoliers au collège Montaigii, et à encourager les lettres par des avances considérables et des pensions qu’il fit à plusieurs savants dont il avait imprimé les ouvrages.
« Avant l’invention de l’imprimerie , l’état de libraire était plus circonscrit, sans être moins important ni moins honorable. La transcri|)tion des inanuscrits leur était confiée par l'université, qui déléguait une eommission choisie parmi ses membres pour vérifier et approuver les exemplaires : les plus riches bibliothèques se composaient alors de ta Bible, du Nouveau-Teslmnenl , et des classiques grecs et latins. I/acliat d’un livre était une affaire im|)ortantc; on en passait le contrat par-di‘vant notaire avec les mêmes formalités que l’on mettait à l’acquisition d’un domaine.
«Dans le dix-septième siècle, les boutitjues des
l.ES LIBIIAIRES.
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libraires devinrent le rendez-vous des beaux esprits de la capitale; celles de Bcrbier et de Sercy étaient plus particuliérement fréquentées par les poètes; les érudits se rassemblaient chez Barbin. »
Ces réflexions de mon ami l’encyclopédiste étaient la suite d’une conversation que nous avions eue en nous promenant sur le Boulevard, et qui lui avaient été suj]{;érées par les abus qui se sont introduits dans la librairie, les seuls pour lesquels il ne veuille entendre à aucune compensation.
Il Voyez, me disait-il, cet essaim de Normands dont les échoppes garnissent les deux côtés de cette promenade; ces gens-là quittent leur province, où ils vivaient convenablement du métier de porteballes, pour venir exercer ici la plus nuisible industrie, en vendant, sous le nom de livres, des rapsodies dont ils savent à peine lire les titres. Ces fri[)iers de la librairie sont en même temps les courtiers de quelques misérables imprimeurs qui spéculent sur la dégradation de nos chefs-d’œuvre littéraires. Ceux-ci calculent, avec une honteuse précision, à quel prix ils peuvent établir ( pour parler leur langage) un Racine, un Molière, un Boileau, en faisant entrer en déduction de leurs frais la mauvaise qualité du papier, les caractères de rebut, le defaut des marges, et jusqu’à l’incorrection des épreuves qu’ils relisent eux-mêmes : c’est par de semblables pratiques qu’ils parviendront à inonder
LES LIBEAIRES.
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les quais elles boiilevarts de chefs-d’œuvre mutilés, déshonorés, qu’ils vendent à vil prix, au préjudice des bonnes éditions à la confection desquelles les Didot, les Crapelet, ont consacré leurs veilles et leur fortune. »
Nous nous approchons d’un de ces étalages, composé de (|uatre ais de sapin mal joints, sur lequel étaient alignées quelques centaines de brochures grossièrement décorées des noms les plus célèbres. Le marchand , qui se méprit au mouvement de dédain avec lequel je rejetai un volume de Bossuet qu'il m’avait présenté, m’offrit avec une impudence stupide des livres obscènes dont il nous débita, sans reprendre haleine , le long et impertinent catalogue : son ériidition, pour cette fois, mit en défaut celle de mou encyclopédiste. Nous quittâmes ce marchand d’infamies, en l’apostrophant à peu près dans les mêmes termes que le bon homme Géroute adresse à M. Tout-à-Bas dans la comédie du Joueur.
«Vous avez l'intention, me dit mon guide, de vous compo.scr une petite bibliothèque de bons lis res ; vous savez déjà où l’on est sùr de n’en trouver que de mauvais; je vais maintenant vous conduire chez de véritables libraires, parmi lesquels vous trouverez néanmoins à faire des distinctions de plus d’une espece. »
Nous nous acheminâmes vers le faubourg .Saint- Germain: aux environs de la place Saint-Michel,
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r,KS MBRAIRKS.
nous ontrûmes, ou pliiirtt nous clescendinu’s dans une salle basse tapissée de poudreux volumes, dont la reliure, à la jésuite ou en parelieinin, est d('ja un préjufjé favorable aux yeux de certains amateurs. Un vieux bomme, relié comme ses livres, était assis devant un bureau vermoulu où il s’occupait à raccommoder la couverture de qiicbjues boutpiins, comme on restaure d’auciens tableaux, en s’j'fforçant de leur conserver cet air de vétusté cpii en fait souvent tout le prix. Les reliures de Ilozerian, de .Siniier, ne brillaient [lassur scs tablettes, mais rencyclo|)édiste y remarqua des collections reliées par de Rpmmc et par quelques autres relieurs fameux du siècle de I-ouis XIV'.
Kous demandâmes à ce bibliojjraplie quelques livres latins ; en nous montrant les éditiotis des Elzévirs, des Barbon , des Coustellier, des Bliudley, des Baskerville,des Didot, il nous fit vidoir, avaut tout, les dates, la conservation, les marijes, les témoins: cbacunc de ces qualités étant à ses yeux d'un prix qui doublait celui du livre, sa bibliothèque entière, estimée sur le même taux, eût valu beaucoup plus que celle de M. de la V'alière. Il avait tenu note, sur les ijardes, du prix auquel chaque ouvraqc s’était élevé dans les ventes, et il ne manquait pas de vous produire en téinoqjnagc l’extrait des catalogues qui en indiquait le mnnt'-ro et la vacation.
Cette science de la bibliographie, que cet homme
possédait au plus haut degré, et dont il était si fier, ne me parut au fond que le pédantisme assommaut d’une érudition puérile, dont le moindre inconvénient est de créer une valeur de convention pour des ouvrages qui en ont une positive dans la nature et dans la correction du texte. Cette réflexion, dont je laissai percer quelque chose dans mes discours, donna une si mauvaise idée de moi au docte libraire, qu’il ne daigna plus me répondre qu’en me disant, “Iqn’on tronvaità Paris deslivres pour toutlemonde, mais qu’il ii’cn tenait que pour certaines personnes. » Comme nous prenions congé de cet original, un de ses confrères venait se pourvoir chez lui, par commission, d’une collection d’éditions aldiiies demandée par un Anglais qui voulait se la procurer à tout prix, pour compléter un corps de bibliothèque dans son château du comté de Wcstmorcland. Ce noble breton, connu pour un des plus déterminés bibliomanes des trois royaumes, avait donne ordre qu’on lui achetât cette collection et qu’on la lui expédiât â son adresse à Londres, où il doit la retrouver à son retour d’un voyage qu’il va faire aux Indes pour y prendre un commandement.
Nous nous égayâmes, avee beaucoiqj de discrétion, aux dépens de sa seigneurie, qui achetait des livres pour meubler un château pendant son absence, et nous laissâmes le vénérable bouquiniste regretter, en la vendant deux fois sa valeur, une
LES LIBRAIRES
collfction (les Àhies, à la formation de laquelle il travaillait depuis quinze ans.
a La manie de cet homme, me dit en sortant mon ami, est un charlatanisme hahilement calculé chez la plupart de scs confrères, pour tirer parti du ridicule de CCS amateurs qui se croient des savants pareequ’ils possèdent des collections eslimccs par les savants, et qu'ils peuvent se vanter, à tout propos, de ne lire les classiques que dans les ad iisum , Plutarque que dans f-'nM'osan, Ciciiron (pie dans d'Oiivt’l, et Tacite que dans lironier. Mais nous ^ voici cluv, un libraire qui spécule sur un {jenre de ridicule plus productif, parce(pi’il tient à la plus sotte de toutes les vanités. »
Kous entrons dans un maj'asin richement décoré de plusieurs (;rands corps de hibliothc(pic en bois d’acajou, fermés par des portes en jjlaces, garnis de baguettes de cuivre doré. T.es livres'exposés sur ces rayons y sont tous enfermés dans des étuis. tous les ouvrages sont imprimés sur jieau de vélin, .sur papier satiné, ou tout au moins sur grand carré de Hollande; le maroquin, le tabis y sont travaillés en reliure de cent manières différentes; les recherches du goiit le plus fantastique et le plus dispendieux portent à des prix énormes ces magnifi(pics curiosités bibliographiques. Chacun des exemplaires ,se recommande par un mérite particulier; Pu 11 renferme les dessins originaux, rautic, les pre-
LES LIBEAIRES. 109
inières avec les eaux-fortes: celui-ci est un des trois exemplaires tirés sur papier rose; celui-là est supérieur pour la reliure à l’exemplaire qui se trouve dans la bibliothèque du comte Spencer'; cet autre est relié en cuir de Russie gauffré, et sa tranche est enjolivée de miniatures d’un très grand prix, que l’éclat de la dorure permet à peine de distiaguer. On ne touche point à ces livres, dont plusieurs même semblent destinés à n’élre jamais ouverts, pour peu que l’acquéreur tienne autant que le libraire à n’en point déflorer la tranche.
Nous sortîmes de chez ce bijoutier typographe (qui me demanda pour un La Fontaine, (*n deux volumes, un peu plus d’argent que je n’en veux mettre à l’achat de ma bibliothèque entière), et nous nous rendîmes au Palais-Royal chez un marchand de nouveautés. Des mannes énormes de brochures encombraient son magasin , où vingt commis étaient occupés à emballer des liasses de pamphlets, de romans, de brochures de toute espèce, qu’il expédiait dans les quatre parties du monde. Mon ami lui ayant fait part de l’intention où j’étais de me former une bibliothèque, il me proposa une collection complète de romans modernes, des Contes à ma Femme, à mon Fils, à ma Fille, à mon Gendre;
* Lord Spencer fi» fondre «les raracteres particuliers pour l’im* pression d'un Uoracey dont il ne fut tire qu’un seul cxem])lairc; les caractères furent ensuite brisés.
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LES LIBUAIliES.
des Mémoires du temps, des Vies privées, des raj> sodies prohibées; il me fit part du litre de quelques ouvrages qu’il avait sous presse, me les offrit d’avance avec une remise de trente pour cent, et nous (piilta pour parler à un auteur qui lui offrait une traduction de Florus, avec un commentaire. «.T’ai déjà un roman de Flora. — Il ne s’agit point d’un j)ersonnagc de roman, Floriis est un historien. — En fait d’iiistoirc, c’est du IVadt qu’il nous faut; du Pradt, entendez-vous? l'aites-nous du Pradt, et je vous le paie cent cens la feuille. >i
.Te ne jugeai pas à propos d’en entendre davantage, et je sortis de chez ce marchand de papier noirci, avec un peu d’humeur contre mon encyclopédiste, qui semblait prendre à tache de multiplier des courses inutiles, «.l’ai voulu commencer, me dit-il en riant, par vous faire jouer votre rôle d’observateur; je vous ai fait passer en revue les principaux abus d’une |)rofession que je vais maintenant vous faire connaître dans ses rapports les pins honorables. » Nous passâmes les ponts, et il me conduisit chez le célèbre Didot.
Là je trouvai cette noble alliance des lettres, de l’industrie, et du commerce; cette antique probité, cet bonueur héréditaire, cet amour de l’art, dont queh|ues familles ont conserve le précieux dépôt. M. Didot n’était pas chez lui; nous visitâmes, en attendant, ses ateliers, ses magasins, scs fonderies, et
LES LM'.liAinES.
SCS presses ; inou ami me donna IVrxplicalion des procédés ingénieux inventés ou perfectionnés par cet liabilc typographe, à (jiii l’art est redevable de ses pins notables |)rogrès.
Les classiques anciens, français, et étrangers, composent cette importante librairie; les éditions de In.xe et les éditions usuelles y présentent le même degré de perfection. Le riebc amateur, le modeste savant, le studieux écolier, viennent en même temps y meubler leur bibliotlicque de livres qui différent de prix sans différer démérite. Le superbe Firgilc in-folio, de trois mille francs l’exemplaire, et le modeste Finjile stéréotype, à vingt sous, sont également corrects, également estimés, .l’éprouvais un mouvement d’orgueil national à me convaincre qu’un imprimeur français rivalisait avec avantage les Bodoni, les Baskervillc, les Ibarra; mais j’étais aussitôt ramené à un sentiment plus modeste, en songeant (|uc, privé de toute espèce d’encouragement, c’est aux dépens de sa fortune que le digne successeur des liiiennc et des Plantin s’est acijuis, ’ dans l’art typographique, une supériorité qui , partout ailleurs, eût été pour lui une source de richesses. '
Ce fut dans ce temple des classiques que je choisis mes pénates. .le m’iitais fait une loi de m’en tenir aux seuls auteurs originaux, et de dédaigner les compilateurs, les comincntatcurs, les auuotateurs.
les imilalcurs, et les poeles médiocres : par ce moyen , ma hibliotliérpie ne sc compose que d’environ six cents volumes, eneore mon ciicyclopé diste soutient-il qu'il y a du fatras.
LES AÉRONAüTES.
»* XI. [3i ocTOÈnE i8i4 ]
LES AÉROiVAUTES.
Expertus vacuum Dailaius ocra PfiiniSt non homini tiatis.
IloR., liv. I, ode m.
Di^iblc k'rlanrc (bns im airi .ivcc des ailes que la nature u'a point données <i riioniine.
Le domaine de l’impossibilité se rétrécit tous les jours: lesliommcs ont envahi les airs; les étrangers ont envahi la France. Si quelque voyageur , nommé Charles ou Itobert, parti des bords de la Seine en 1784, était venu me trouver dans les déserts de l’Amérique méridionale, et m'eiit raconté sérieusement qu'avant son départ de Paris il s'était élevé au milieu du Champ-de-Mars dans les plus liautes rt*gions de l’air, et qu’il avait plané, pendant une demi-heure, cinq ou six cents toises au-dessus des tours de Notre-Dame, j’aurais d’abord imaginé que ce pauvre voyageur avait perdu la raison , et je n’aurais rien trouvé de mieux à répondre à ce nouvel Astolpbe que de l’engager à remonter sur son bip-
Ermite de v.k Ceiaiie, t. i. 8
LES AÉnONAUTES.
pogriffe, et à pousser son voyage aérien jusque dans la lune, pour tâcher d’y retrouver sa fiole de bon sens. S’il eftt insisté de manière à me prouver qu’il ne l’avait point perdu , je ne me serais pas cru obligé d’avoir recours aux ménagements d’une politesse (pi'on ne connait pas dans les bois, pour le taxer de mensonge; et je nie serais donné le ridicule assez conimnn de nier, parle raisonnement, une expérience prouvée par les faits.
«Comment exigez-vous que je croie (n’aurais-je pas manqué de lui dire) à un prodige qui contrarie si évidemment la première, la plus immuable des lois delà nature, celle de la pesanteur? Et , partant d’un priiu-ipc reconnu, dont j’aurais fait utie application fausse, rassemblant à l’appui toutes lesnotions de pbysif'uc qu’auraient pu me fournir les éléments de l’abbé Nollet , où j’en étais resté dans mes études, j’aurais entassé les arguments pour prouver à un bomme qu’il n’avait pas pu voir ce qu’il avait vu , et qu’il n’avait pas entrepris ce qu’il avait exécuté. Mais si mon voyageur, pour toute réponse à mes belles théories, se fût avisé de former, avec les feuilles sèches du bananier sauvage, une enveloppe sphérique d’une grande dimension; qu'il eût, au moyen du feu , raréfié l’air contenu dans l’intérieur de cette enveloppe, au point de la rendre spécifiquement moins lourde que l’air atmosphérique au milieu duquel je l’aurais vu s’élever; il est probable qn’après
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