I.F.S AÉnONAUTES
un premier moment de surprise j’aurais trouvé cette découverte d’une extrême simplicité, et que je n’aurais plus été surpris que d’une cliose, c’est que Toricelti ne l’eùt pas faite le jour où il découvrit la pesanteur de l’air.
Quoi qu’il en soit de la difficulté de cette invention, que l’cnvic du moins ne s’est pas encore avisée de contester à son auteur, on ne peut nier qu’elle ^ n'ait donné lieu à l’entreprise la plus audacieuse que le génie de riiomnie ait jamais tentée.
Qu’aurait dit Horace , qui s’extasie en si beaux vers sur la témérité du matelot au cœur de clame, armé d un triple airain, qui, le premier, osa confier un frêle vaisseau aux mers cruelles, sans craindre les vents d Afrique et les tristes hyades? Qu’aurait-il dit, s’il eût vu, de son temps, une jeune fille s’élancer, avec le secours de la plus frêle machine, des jardins de Tivoli dans l’immensité des airs; s’y perdre seule au milieu des orages, et, par un prodige d'audace mille fois plus étonnant encore, abandonner volontairement le frêle appui qui la suspend sur l’abime; et se confier, oans sa chute immense, au léger voile de soie étendu sur sa tète?
Tel est, cependant, le merveilleux spectacle dont je viens d’être témoin dans les jardins d’un autre Tivoli, où m'avait accompagné mon voisin l’Encyclopédiste, avec lequel je me lie chaque jour plus étroitement.
U Jetais à Paris (me disait-il clieniin faisant) quand Moiitgolficr, en 1782, eut la première idée des aérostats, à la vue d’une jupe légère placée sur un de ces paniers dont on se sert pour chauffer le linge, et qui s’éleva jusqu’au plafond de l’appartement, lorsque l’air contenu dans la capacité du panier se trouva ran'fié par la chaleur au degré convenable.
Cet effet physiipic, qui s’était probablement opéré cent fois sous les yeux de gens incapables d’en tirer 9 aucune eonséqiienec, ne fut point perdu pour un homme comme Montgolfier, qui s’était fait une étude particulière de l’application des sciences physiques aux arts industriels.
■' Cette seule observation lui révéla toute la théorie de l’aérostatique. Ce 5 juin, il en fit , àAnnonay, un premier essai qui ne lui laissa plus le moindre doute sur le succès d’une exjiéricnce qu’on se hâta de répéter aussitôt quelle fut connue, et dont l’appareil prit le nom de l’antcur de la découverte. On se passionna pour les moiilgoljières i elles devinrent l’occasion et rornement des fêtes publiques. Les femmes ne révèrent plus qu’aérostate; chacune voulut lancer le sien, et la police se vit obligée de réprimer par une ordonnance, un amusement qui cuni|)romettait la silreté publique, en exposant au danger d’un incendie la maison on la grange sur laquelle pouvait s’arrêter le ballon armé d’un réchaud suspendu à son ouverture.
LES AÉnONAÜTES.
« Ce goût fri vote, qui jusque-là ne différait guère de celui des enfants pour les bulles de savon , devint de l’entbousiasinc lorsqu’on auuonea qu’il se trouvait un bouline assez, audacieux pour confier sa vie à ce fragile soutien, et poursuivre les ebanccs de sa périlleuse élévation. Un jeune physicien , nommé Charles, pe rfectionnant la découverte de Montgolfier, imagina d'employer le gaz hydrogène comme moyen d’ascension. Il construisit un ballon en taffetas gommé, au-dessous duquel il suspeodit une petite nacelle , et le 27 août 1 yS.’l il s’éleva du milieu du Cliamp-de-Mars , et donna , pour la première fois , au monde le spectacle d’un homme envahissant le domaine des oiseaux.
« Il est impossible de vous donner une idée de l’effet que produisit un pareil spectacle sur la multitude qui en fut témoin. Des cris d’admiration suivirent dans les airs l’audacieux aéronautc, dont l’entreprise eut un grand nombre d’imitateurs.
«A Paris, à Versailles, à Lyon, MM. Pilatre Desrosiers, le duc d’Orléans, le marquis d’Arlandes et Saint-Homain , exécutèrent plusieurs ascensions dans des montgolfières.
«M. Blanchard, qui s’occupait, sous la direction de l’abbé de V icnnai , de la construction d’un bateauvolant, à l’époque où M. de Montgolficr fit sa déccAivcrte, répéta, dans le Champ-de-Mars , au mois d’avril 1784, l'expérience de M. Charles, et s’é-
LES AÉnONAUTES.
leva beaucoup plus haut que ses prédécesseurs.
>> Aucun événement funeste n'avait encore si(jnalé cette découverte; l'abbé Miauland,MM. Pilaire Desrosiers et Saint-Romain en furent les pi-einières victimes. Ces derniers entreprirent de travei'ser la. Manche, au moyen d'une machine où ils avaient combiné les deux procédés de la raréfaction de l'air et du gaz hydrogène, c'est-à-dire de l'action du feu avec son principe. Cette expérience eut le plus fatal résultat: l’aérostat s’enflamma, et les deux voyageurs aériens, précipités d’une hauteur de huit cents toises, tombèrent à quelque distance de Boulogne. Un modeste monument, élevé sur la plage, y conserve le souvenir de leur courage et de l’affreuse catastrophe qui en fut la suite.
U Ce triste exemple n’effraya point Blanchard : un moisaprès, le 7 octobre 1 785 , il s'éleva de Douvres, traversa la Manehe, et vint descendre à Calais, où sa nacelle est déposée, comme un mouument, dans une des salles de l’iiôtcl-dc-ville.
«Blanchard, étranger à la science, était doue d’une intrépidité qui le tira souvent du mauvais pas où l'engageait son ignorance. .le puis vous en citer un trait qui eut pour témoin une ville entière: dans une ascension qu'il fit à Berlin ,* le mauvais choix des matières qu’il avait employées dans la composition de l’air dont son ballon était rempli, ne lui permettant pas de s’élever avec la totalité de son
LES AÉROXAUTES.
poids, il eut l’audace de se déb.irrasserde sa nacelle et de se laisser emporter à une liauteiir prodigieuse en s'accrochant, comme il put, aux mailles du filet de son ballon.
«Toutes les expériences qui se succédèrent en différents pays, dans l’espace de dix ans, n’eurent d’autre effet que de satisfaire une vaine curiosité, et de perfectionner la théorie des ballons, sans rien ajouter à leur utilité. L’application qu’on en fit à l’art militaire, à l’époque de la bataille de Fleurus, faisait espérer des résultats qu’on n’a point obtenus.
«Eu 1797, M. Garnerin réveilla l’cnlbousiasme qui commençait à s’assoupir, en annonçant l’cxpérience la plus hardie que l’imagination puisse concevoir. Opposant la surface à la pesanteur, et la résistance de l’air à la chute des corps, il parvint à se rassurer lui-méme sur les dangers d'une décente en parachute, dont toutes les lois de la physique lui garantissaient le succès, sans penser que, dans l’exécution, l’erreur la plus légère, le moindre incident, pouvait ramener la question à son expression la plus simple, c’est-à-dire à la chute de l’aéronaute, d’après la loi des graves abandonnés à leur pesanteur spécifique. Les spectateurs, au nombre desquels je me trouvais à Mousseaux, en eurent un moment l’angoisse : le parachute éprouva quel(|ue retard dans son développement, et M. Garnerin paraissait devoir retomber sur la ferre, en raison directe de
LES AÉRONAÜTES.
sa masse multipliée par le carré de sa vitesse; mais , heureusement, le parachute s’ouvrit, et la descente s’acheva sans accident.
«.l’aurais encore à vous parler (continua mon compaj'uon de promenade) de l’ascension équestre de M. Testu-Brissy , de celles de mesdames Blanchard et Gamerin, des belles expériences du docteur Zaïubcccari et de M. Boherston; des ridicules essais de rfeii.r l'o/ei/rs à tire-d’ailes, en 1801 et en 1802; mais nous arrivotis à Tivoli, et vous avez mieux à faire que de m’écouter. »
l’our juf;er de l’attention que je prêtais à ee discours, et de l’admiration que m’a causée un spectacle auquel j’assistais pour la première fois, il faut SC rappeler que je n’avais aucune idée de ce qu’on me racontait et de ce que j’allais voir.
Instruit qu’on se portait en foule à ce jardin, les jeudis et dimanches, pour y jouir du spectacle insipide des danseurs de corde, de l'illumination et du feu d’artifice, je craignais que l’enceinte de Tivoli ne pût, cette fois, contenir la multitude des .spectateurs que cette étonnante expérience me semblait devoir attirer; tout concourait à en augmenter l’intérêt ; la hardiesse de l’entreprise, qni n’avait encore été tentée que deux fois à Paris ; le sexe , la jeunesse de celle qui se dévouait à cet essai périlleux; la noble et touchante résolution qni le lui faisait entreprendre, dans la seule vue d’être utile à sa fa-