‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 15 sur 65 · LES AÉRONAUTES · texte numérisé non relu

LES AÉRONAUTES

mille: quels motifs plus puissants et plus honorables pouvait-on offrir à la curiosité? Je fus étrangement surpris, en euti'ant, de la solitude qui régnait daus un lieu où je croyais trouver la moitié de Paris. « Vous faites trop d’honneur aux hommes, me dit mou compagnon, si vous croyez qu'un sentiment de générosité les guide jamais dans leurs plaisirs: cette expérience aura autant de spectateurs qu’elle peut en avoir; mais tous, ou presque tous, ont calculé qu’eUe était de nature à ce qu'ils pussent en jouir gratis, aucune autre considération ne s’est présentée à leur esprit : si vous vous transportiez sur les hauteurs de Montmartre et dans les plaines de Mousseaux , vous y trouveriez dix mille personnes de la classe opulente, qui s’y sont rendues pour éviter les frais de leur billet d’enti’ée à Tivoli. »

Un Anglais qui nous écoutait se mêla poliment de la conversation : « Je vois ici, nous dit-il , plus de mille écus de dépense, et je n’y vois pas quinze cents francs de recette; à Londres, une pareille expérience aurait rapporté, par souscription, trois ou quatre mille guiuées à la jeune personne qui va l’entreprendre sans aucun profit. — Pourquoi donc , monsieur, lui répondis-je, ne vois-je pas ici un plus grand nombre de vos compatriotes? — Nous ne sommes pas curieux à Paris; vos journaux n’auraient pas manqué de vous donner le mérite d’une recette dont nous aurions fait les frais. — Vous ne

LES AÉnONAUTES.

rendez pas justice à nos journalistes; ils sont, pour la plupart, aussi bons Anglais que vous-mêmes; ils vous auraient laissé tout l'honneur de la fête. — Nous avons plus d'amour-propre chez nous qu’en pays étranger; ce que nous faisons à Paris, nous ne l'aurions pas fait à Londres, et nous serions honteux d’aller nous placer, dans nos carrosses, hors de l'enceinte où l’on paie, comme le font en ce moment vos Parisiens. » Cette observation était plus juste que polie; j'y répondis en m’éloignant.

Le petit nombre de spectateurs que nous trouvâmes à Tivoli se composait d’étrangers de marque, et de quelques dames qui se sont chargées de leur faire les honneurs de la capitale. .l'aurais pu trouver là , matière à de singulières observations, mais mon attention était absorbée par un seul objet. Pendant qu'on remplissait le ballon, je me faisais expliquer, par mon savant ami, le but des différents préparatifs que je voyais s’achever avec une anxiété inexprimable. Elle augmenta beaucoup à la vue de la jeune personne qui en était l’objet.

Mademoiselle Garnerin, vêtue d'une robe blanche, et le front couronné de fleurs comme une victime, se fit précéder par un petit ballon d’essai qu’elle suivit un moment des yeux ; et, s’apercevant qu'il se dirigeait dans l’auréole du soleil couchant , qui le déroba dans un moment aux regards, elle prévint l’assemblée, avec beaucoup de modestie,

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