‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 25 sur 65 · A LA TOILETTE · texte numérisé non relu

A LA TOILETTE

C'e&t une tllusire^au moinsy et qui »ait en »ecrct Couler adroitement un amoureux |K>ulei.

Habile en tout métier, inirigame parraite.

Qui prête, vend, revend, broc-.inic, troque, aebute, Met perfection un hj-mcti ébauché.

Vend son .argent bien cher, ut.aric à bon marché.

Jlcc.NAAD, le Joueuff acte V.

DaHS une ville aussi populeuse que Paris, ou a be.soiii d’un métier qui rapproche les distances, les conditions, et les fortunes. Si chaque classe restait invariablement dans les limites qui lui sont assignées, le luxe verrait bientôt rétrécir son domaine. L’éclat de cette grande capitale tient particulièrement an besoin que chacun éprouve de sortir de sa sphère : il en résulte un effet à-peii-prés semblable à celui qu’on remarque dans une foule où l’impulsion, communiquée de proche eu proche par le dernier rang, se fait sentir jusqu’au premier, qu’elle porte souvent plusloin qu’il ne veut. Dèsriustaut que

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l’iiuinble ouvrière veut s’élever a la condition de grisetle, ecllc-ci, pour éviter le voisinage, cherche à monter à l’état de bourgeoise ; dès-lors, la bourgeoise SC croit autorisée à prendre les airs d’une (lame, et la dame, à son tour, s’efforce de prendre des airs de princesse.

De ce besoin de gagner l’étage supérieur a dû naître celui d'y paraître convenablement. Il a fallu dès-lors inventer des moyens pour se procurer, avec le simple nécessaire, les commodités de la vie, et les recherehes de l’opulence avec les revenus de la médiocrité. De pareils résultats s’obtiennent rarement sans que la délicatesse ait à s’en plaindre; mais du moins faut-il convenir que ce genre d’industrie a été perfectionné, de nos jours, de manière à dissimulcrhabilement cequ’ilpeiitavoirdetropbonteux.

C’est aux revendeuses ù la toilette qu’on en est, en grande partie, redevable. Leur profession n’est cependant pas tout-à-fait moderne : elle date déjà de plus d'un siècle dans l’histoire de nos mœurs. Itcgnard, en iGy4. avait déjà mis sur le théâtre une madame La Ressource, qui prêtait aux jeunes gens de bonne famille.

Sur des nantissements qui valent bien leur prix.

De la vieille vaisselle au poinçon de Paris,

Des diamants uses et qu’on ne saurait vendre.

Quinze ans après. Le Sage a mis en scène une

Digilizcc b

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mndame Jacob, que l’on peut regarder eomnie le prototype des revendeuses à la toilette. Tous les secrets du métier sont développés par cette niallicureusc sœur de M. Turcai’et :

« .le revends à la toilette , dit<;lle ; j’ai l’honneur « de fournir des dentelles, des rubans, et des pom- « mades à madame Dorimène; je viens de l’avertir «que j’aurai tantôt un bon hasard; mais elle n’est «point en argent, et m’a dit, monsieur, que vous « pourriez vous en accommoder. >>

L’intrigue, l’esprit, et les mœurs de mesdames La Ressource et .lacob, sont encore aujourd’hui les qualités de toutes les femmes de cette profession : elles se mêlent de tout, négocient en meme temps tme affaire d’intérêt et une affaire de cœur; déploient le même talent pour la vente d’un cachemire et pour la remise d’un billet doux ; elles se prêtent à toutes sortes de rôles; elles sont veuves ou mariées, mères ou tantes, suivant l’occasion; elles occupent une échoppe, une boutique, une petite maison ou un hôtel, suivant la circonstance. Elles ont aux ordres de leurs pratiques, et selon leur rang, un cabriolet, une calèche ou une berline; une maison de campagne , une chambre de bains à Cfaaillot ou un cabinet au Cadran-Bleu ; elles s’introduisent avec la même adresse dans le palais d’une duchesse ou dans le comptoir d’une marchande; elles parlent avec la même facilité le langage de

LES REVENDEI’SES

l’honneur et celui de la corruption : revendeuses dans un salon, usurières dans un hôtel parni , émissaires dans un lioudoir, elles s’acquittent également bien de ces différents emplois, qui se prêtent un imitiiel secours. Personne n’entend comme elles le secret de satisfaire les {joftts dispendieux d’nne femme, sans effrayer l’avarice d’un mari: comme Fi(;nro , *• par la seule force de leur art , elles savent , d’un seul coiq> de bajjuette, endormir la vigilance, éveiller l’amour, égarer la jalousie, fourvoyer l’intrigue, renverser tous les obstacles. » Tels .sont les traits principaux qui, de tout temps, ont caractérisé cette classe de femmes; mais je viens d’acquérir la preuve que, de nos jours, leur commerce et leur industrie se sont encore perfectionnés.

Il y a quelques Jours que je me trouvais a.ssis, aux 'l'uilcrie.s, auprès d’un homme d’un certain âge, qui, renversé sur sa chaise, appuyée contre un arbre de l'allée du Printemps, nettoyait ses besicles avec une sorte d’affectation minutieuse qui arrêta sur lui mon attention..Iercconnnscepersonnage: c’étaitlemême que j’avais rencontré dans un magasin de liiigère, et qui m’avait donné sur cette classe d’ouvrières des ren.scignements qui m’avaient été fort utiles.

• .le le saluai; il se rappela mes traits, et, comme il est assez communicatif de sa nature, nous renouâmes facilement l’entretien; .le le mis sur le chapitre qui m’occupait, et je le laissai parler sans l’intcr-

rompre. >< .Icviens, me ilit-il, liabiluellcment pa,«er chaque jour deiix heures dans ce jardin ; j’y prends des notes pour un journal manuscrit, où je jouis par anticipation du [ilaisir que je procurerai ù mes lecteurs; ce journal est une chronique galante de la capitale. Chaque écrivain a son genre d'érudition; je n'ai point été pniser la mienne dans la poudre des bouquins : peu m’importe de savoir dans quelle ville est né Homère; comhien il y a eu d’empereurs du nom de Comnéne, ou de rois d’Cgypte du nom de Ptoléméc. A défaut de gloire et de profit, je veux du plaisir, et j’en trouve beaucoup dans la composition de mon ouvrage : je me garderai bien de le publier de mon vivant, je ne serais probablement pas assez heureux pour que mes contemporaines se contentassent de m’infliger la punition de Jean de jMcung; je craindrais d’avoir le sort d’Orphée.

«J’ai recueilli, avec un soin dont je crois être seul capable, toutes les anecdotes, toutes les aventures de coulisses, de salons, de cabinets, de bou- .doirs, qui se .sont passées à Paris depuis vingt-cinq ans. Je ne pense pas qu’il y c.xiste une femme (de celles qui fixent les yeux sur elles, dans quelque classe de la société que ce soit) ()ui ait pu me dérober une seule de ses intrigues. Ma science va plus loin; j’ai le tarif de toutes les vertus, de toutes les pudeui-s de la capitale. Mon ouvrage sera enrichi de notices biographiques sur les beautés parisiennes.

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