‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 29 sur 65 · XV. [l5 KOVEXBRE l8t · texte numérisé non relu

XV. [l5 KOVEXBRE l8t

MON PROCÈS ’

Qua v«nif indigné pcena , dolenda venit,

OviüE, tp. V.

Ofi peut $c plaindre d’au mal quon n’a pas mëriic.

M. Datés, mon procureur, a beaucoup d’affaires dans la tête, et moi je n’en ai qu’une, laquelle me eause, il est vrai, beaucoup plus d’embarras et d’inquiétudes que ne lui en donnent toutes celles dont il est chargé. 11 se passe peu de jours sans qu’il me voie arriver chez lui muni de quelque papier timbré, dont mon portier me gratifie tous les soirs au moment où je rentre chez moi. L’habitude nC diminue pas l’espèce d’effroi que j’éprouve à la vue de ce détestable grimoire , que je n’ai jamais moins compris que depuis que je commence à le déchiffrer. On ne s’imagine pas tout ce qu’une perruque de procureur peut enserrer de ruses, de détours de

' Voyez ies Hommes de loi , Bo.

MON PROCÈS

chicane, quand on n’a pas lu attentivement, et d’un bout à l'autre, une requête ou une assimilation: le préambule n’est (pi’inquiétanl ; les conclusions font frémir; et je mets en fait qu’il n’y a pas d'honnête homme, étranger aux mœurs du Palais, qui puisse y lire de sang-froid le détail de tous les malheurs dont la justice le menace, .le n’ouhlicrai Jamais la nuit (pie m’a fait passer la première assignation (pie j’ai rc(;ue pour ce malheureux procès: je me croyais déjà coiidamué, aux termes de l’ordonnance,

« A payera madame de Savignac, ou à ses ayants- II cause, les sommes dues par le domaine de Pageu ville, estimées depuis le commencement de l’in- II stance, au moyen du capital et des intérêts au K taux voulu par la loi, à la somme de cent vingt- « deux mille cintj cent trente-deux livres tournois, « et ce, sans préjudice de cinquante mille francs de «dommages, applicables aux héritiers Savignac; •I plus, le recours à exercer contre ledit chevalier « de Pageville, pour les dégradations et dépérisse- II ment que lesdits domaines pourraient avoir souf- « ferts entre ses mains ; le tout payable dans le délai Il d’nnc année; se réservant, le demandeur, de pour- II suivre l’exécution de la sentence à obtenir, par « toutes voies de droit, et même par corps, le cas Il échéant, n

A la lecture de ces réclamations jiuidiques, l’in-

MO.N PBOGÈS.

(Jignation et le cli'eoura[{riiieut setaicnt emparés ilc moi; je maudissais du fond de mou cœur cette société, ou plutôt cette caverne, dans laquelle j’étais venu si vieux me jeter à l’étourdi; combien je regrettais nies savanes, mes forêts, ma cabane, où je vivais à l’abri des recors, des huissiers, et des procureurs !

J’attendis le jour avec impatience. M. Dates u’élait pas levé lorsque je me présentai chez lui ; je passai une heure d'angoisse à l’attendre dans sou étude. Je lui remis, tout effrayé, le papier timbré que j’avais reçu la veille; il le prit avec indifférence, et, après en avoir lu les deux premières lignes: «Ce n’est rien, nie dit-il, rien qu’une assiguation à huitaine à la troisième chambre. — Eh ! monsieur, vous ii’avez pas lu les infernales conclusions?... — Je les devine. — Pic croyez-vous pas que le parti le plus sage serait de me cacher en attendant? — V’ous cacher! perdez-vous l’esprit! Tout ce qui vons effraie est purement de pi'otocole; ces conclusions sont de forme, et celles que j’ai prises en votre nom contre Oufain et consorts les mèneraient tous à l’hôpital, si nous en obtenions la dixième partie. — Vous ne pensez pas qu’il y ait de risque pour ma liberté? — Je pense que votre affaire est imperdable, et que Dufain, parvînt-il, comme il en est capable, à mettre votre bon droit en question, vous et lui seriez enterrés depuis dix ans avant qu’on ob-

MON PnOCKS.

tînt un arrêt définitif. Je me fais fort, au besoin, • d’exciper de vinjjt ineidciits, qui tous doivent être plaides, sans compter autant de jiigemciits par défaut, dont nous scuumes niaitres de poursuivre la cassation. — Croyez-vous nécessaire rpie j’aille voir mes juges? — Vous-même? c’est à-pcii-prcs inutile; cependant comme c’est un moyen que votre partie adverse ne négligera pas, je ne vois pas d’inconvénient à en User. Vous remettrez à cliaenn d'eux uii exemplaire de voti’e mémoire. — J’ai donc fait un mémoire? — V'ous, c’csi-à-dire votre avocat, M. Dorfcuil ; mon confrère Dufain y est babillé de main de maître. » En disant cela, M. Datés me remit vingtcinq exemplaires d’un factum in-4“ de dix-buit feuilles d’impression, où mou affaire se trouvait exposée dans un i>récis de cent quarante-quatre pages. Les clients SC pressaient dans l’antichambre de mon procureur; je le quittai pour aller prendre connaissance de mon mémoire. Je le trouvai clair et laconique sur le point de fait ; mais tellement embrouillé, tellement obscur sur le point de droit, que, juge dans ma propre cause, ma justice aurait fort bien pu embarrasser nra conscience : dès le lendemain . je songeai à faire mes visites.

I.,es jvréparalifs de cette cérémonie , jadis si importante pour un plaideur, m’occupèrent toute la journée. Je consultai madame de Lory's: ■ 11 y a une trentaine d’années, me dit-elle en souriant, que j amais

-MOX PROCÈS

pu VOUS éviter cette peine; aujourd'hui, nous ne pesons pas plus l’un que l’autre dans la balance de la justice, et vous ne gagneriez rien à emprunter ma voix. » Elle m’indiqua la marche que je devais suivre, l’habit que je devais preudre. Des l’aube, comme Cliicaneati, je me mis en course pour aller solliciter mes juges.

Ma liste à la main, mon paquet de mémoires dans la voiture, je m'acheminai vers le domicile du premier inscrit ; c’était M. Jannissac. Je m’étais procuré des renseignements sur chacun de mes juges; je savais que celui-ci était issu d’une ancienne famille de robe, et que cet avantage lui donnait à scs propres yeux un degré de considération qu’il se témoignait volontiers lui-même. .le frappai à une porte-cochère d’assez belle apparence; on tira le cordon, et je m’adressai à une petite loge à droite, sur laquelle étaient écrits ces mots sans orthographe; Parlé au Suisse. Ce Suisse était une vieille portière qui blanchissait des bas de soie; elle me dit assez biTisqucment de m’adresser au laquais; ce laquais, que je cherchais partout, n’était autre qu’un palfrenier qui lavait une antique berline ; il quitta sa voiture; et, laissant ses sabots au pied du grand escalier, ce maître .lacques, en qualité de laquais, me conduisit jusqu’au salon, où, devenu valet de ebambre, il me laissa pour aller prendre les ordi-es de son maître.

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MON PnOCÈS.

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.l'attendis la demi-heure d’étiquette; je la passai à examiner l'ameublement de la pièce où je me trouvais. La tapisserie, qui remontait à la fondation des Gobelins, représentait les amours d’Antoine et de Cléopâtre. Deux grands tableaux en regard; l’un, d’après Bourdon, offrait un épisode des guerres de la Fronde; l’autre, peint par Vanloo, représentait Injustice sous la figure d’un président à mortier, en robe rouge, foulant aux pieds des factums; je crus y découvrir quelques allusions à la famille de M. Jannissac. Après avoir bien examiné ces deux tableaux et quelques vieilles caricatures visiblement dirigées contre le cbancelier Maupeou, je pris un livre que je trouvai sur la cheminée, et je lus quelques pages d'une liistoirc du parlement de Paris pendant son exil à Pontoise.

M. le conseiller parut, et m’aborda par trois petites salutations ou semblaient s’étre réfugiés tout le cérémonial , toute la gravité de l’ancienne robe. Il prit mon Mémoire, qu’il roula dans sa main en m’assurant qu’il en avait déjà connaissance; il articula les mots d’éijiiilé, de principes, d’examen scrupuleux ; et, après m’avoir poliment reconduit jusqu’à la moitié du salon en balançant sa tête avec beaucoup de dignité, M. le conseiller .lannissac me congédia d’un geste de protection dans lequel je crus découvrir une foule de choses, et, entr’autres, la nécc.ssilé de rétablir les parlements. Je descendis

sans antre cérémonial j et remontant eu voiture, je me fis conduire au faubourg Saint-Germain, clicz M. Dorson.

J'ajjpris qu’il habitait la campagne, et qu’il n’avait à Paris qu’un pied-à-terre, où on ne le trouvait que les jom’s d’audience, .le me faisais inscrire sur la liste de son portier, lorsque je le vis arriver dans une petite voiture de Sceau.x, et descendre à sa porte. Au petit mouvement d’humiliation que je surpris sur sa figure, je compris qu’il n’était peutêtre pas indifférent au gain de mon procès de lui laisser croire que je n’avais pas remarque la modeste voiture qui l’avait amené. 11 décacheta, avec ma permission, quelques lettres qu’il trouva chez sou portier, et [>assa devant moi pour me montrer le chemin. Je fus introduit dans un entresol dont l’ameublement en fusils de chasse, en carnassières, en poires à poudre, ne rappelait eu rieu la profession de celui qui l’occupait.

M. Dorson m’assura qu’il connaissait parfaitement mon affaire, sans se douter que j’avais reconnu mon mémoire parmi les papiers qu’on venait de lui remettre. L’heure l’appelait au Palais ; il me demanda la permission de s’habiller devant moi; je crus devoir profiter de l’occasion pour lui donner quelques explications importantes sur le fond du procès que l’on m’avait si injustement suscité : l’attention qu’il me prêtait ne l’empêchait pas

if>4 ■'•ON i-nocÈs.

de m’interrompre, de temps en temps, pour sonner, son domestique, pour lui donner des ordres, ‘pour faire monter la portière et l’inlerroger siir les commissions dont il l’avait cliargce pendant son absenee. Il no parut s’apercevoir de rineouvcnance de son procédé que lorsqu’il me vit prendre congé de lui sans achever la phrase que j’avais commencée. Alors il redoubla de politesse, d’égards, et me laissa eonvaincu qu’il ne suffit pas d’avoir les qualités de son état, mais qu’il faut encore en avoir la vocation pour le bien remplir.

fiC troisième Rhadamanthc chez lequel je me présentai demeurait à la Cbausséc-d'Autin ; il était au moment de sortir, son cabriolet l’attendait dans la cour, et son jockey me pria de ne pas retenir son maitre trop long-temps. Celui-ci me reçut le plus cavalièrement du monde, et trouva le moyen de m’apprendre, pendant les cmq minutes de conversation que îjnus eûmes ensemble, «qu’il avait vingt-huit ans; qu’à défaut d’une compagnie de hu.ssards qu’il sollicitait, il y a trois ou quatre ans, il avait obtenu, à sa grande surprise, une place de conseiller dans une cour supérieure ;(ju’il l’avait acceptée pour faire quelque chose; mais qu'il finirait uu jour ou l’autre par troquer sa simarre contre un dolmaii, qui lui siérait beaucoup mieux ; qu’au demeurant, il avait reçu mon Mémoire; qu’il me promettait de s’en oecuper, et de faire pour moi tout ce qui serait en son

MON PROCÈS

pouvoir; puis, sc rappelant tout-à-coiip qu’il m’avait vu chez madame de liOrys, il m’assura, en termes pleins d’oblî{;eaiice, qu’il prenait à mou affaire l’intérêt le plus vif; » mais comme il s’aperçut que je me préparais à mettre sa bienveillance à l’épreuve en entrant avee lui dans quelques explications sur lu nature et l’oripine de mon proecs, « il me pria de remettre l’entretien à la première assemblée de madame de Lorys, où il ne manquerait pas de sc trouver tout exprès pour m’entendre. « Cela dit , en me reconduisant jusqu’au bas de l’csculicr, il sauta dans son cabriolet, et disparut au grand trot de son cheval.

J’étais bien tenté de borner là le cours de mes visites, dont Je n’apercevais encore ni le but, ni l’utilité; le nom de Laxeuil, que je trouvai sur ma liste, en me rappelant celui d’un magistrat dont la réputation béréditaire avait traversé sans tache les années orageuses de notre longue révolution , nie décida sans peine à remplir envei’s lui une formalité qui pourrait fort bien n’étre qu’un abus.

Je me fis conduire chez ce magistrat : il habite une petite maisou dans l’ile Saint-Louis, dont l’extérieur décent prévient en faveur de l’ordre et de l’aisance de celui qui l’occupe. Au coup de sifflet du portier, un domestique vint me recevoir, et me conduisit dans une salle du rez-de-chaussée, où M. de Laxeuil déjcùnait en famille; il tenait sur

or,

MON PUOCÈS.

SCS (jcnoux un enfant de cinq ans auquel il s'amusait à faire épeler le frontispice d’un Télémaque ; une de ses filles, ftjjée de douze ou treize ans, dessinait dans l’eiuhrasurc d'une croisée, et madame de Laxeiiil faisait à sa belle-mère, infirme, la lecture d'un journal.

Ce magistrat, dont la gravité n’a rien d’austère, me reçut avec une politesse froide, la seule qu’on soit en droit d’exiger de I hoinmc en place qui ne vous connaît pas; il remit son fils à sa gouvernante, et me pria de passer dans son cabinet; tout y inspirait le respect et la confiance: une antique bibliothèque en garnissait le pourtour; sur la cheminée, un buste en bronze du chancelier dcl'i lôpital servait de pendant à celui de d’Aguesseau ; un beau portrait de Mathieu Molé se trouvait on regard avec celui de M. de Maleshcrhcs. Des mémoires de parties, des rapports, plusieurs dossiers étiquetés avec soin , étaient rangés sur un vaste bureau placé au milieu du caliinct.

M. de Laxeuil me parla de mon affaire avec autant de précision que de clarté; et, sans me laisser même entrevoir son opinion, il me dit en souriant (|uc le nom de mon adversaire était de bon augure pour ma cause. En me reconduisant jusqu’à la porte extérieure, par un excès de civilité dont j’étais redevable à mon âge, il s’éleva poliment contre cette coutume abusive des visites en matière de procc-

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dure, dont la séduction, en dernière analyse, était toujours le motif, quelquefois même à l'insu de ceux dont elle dirigeait les démarches.

La leçon ne fut point perdue ; j’achevai de payer mon tribut à l'usage, en me faisant écrire che/. ceux de mes juges à qui j’évitai l’ennui de ma visite : et, tranquille autant qu’on peut l’être en se reposant sur son bon droit, j’attendis mon jugement.

l68 UNE NUIT AU COI\PS-I)E-G ARDE.

K* XVI. [19 KOVEMBRE l8l5.j

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