UNE NUIT AU CORPS-DE-GARDE
Quid est suatnus qutim brne rem gererc bemo publico!
Plaute, ies Captifs, acte 111, ir^uc II.
Quoi de plu» honorable que de bien s'acquitter d'iiD devoir qui tend à rutilité publique.
La révolution a produit bien des maux; elle a causé de grands ravages, de grands malheurs, de grandes injustices; tout le monde en convient: la i-évolution a déraciné de honteux préjugés, d’intoléi’ablcs abus ; elle a amené des réformes indispensables, et fondé des institutions utiles: voilà ce qu’on ne saurait nier, et ce dont il importe de convaincre des hommes dont la mémoire est sujette à tromper le jugement, et qui s’arment trop souvent des regrets du passé contre les espérances de l’avenir.
Au premier rang de ces institutions utiles fondées au .sein de nos orages politiques, comme le nid de l’alcyon au milieu des vagues, il faut compter l’établissement de ta Garde nationale. Rien de plus noble dans son but, de plus généreux dans son exécution.
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que cette association volontaire des habitants d’une même ville, où chacun, tour-à-tour soldat et citoyen, veille pour le repos de tous, et s’endort le lendemain dans une sécurité dont il trouve à son tour la garantie dans la vigilance des autres.
Je conçois tout ce qu’un pareil état de choses doit avoir eu de pénible, dans le principe, pour cette classe de Parisiens à qui il en coûte tant de se f/éshciirer, comme dit le cardinal de Retz; qui, totalement étrangers à la discipline militaire, n’avaient jamais reçu d’ordres que de leurs femmes, et dont la pendule réglait invariablement les pacifiques habitudes; mais, d’un autre côté, j’ai vécu si long-temps parmi les nations sauvages, pour qui le mot patrie est synonyme de famille, où les charges et les bénéfices de la société sont si ég,alcmcnt répartis, oii l’intérêt de l’individu est si étroitement lié à l’intérêt de la peuplade, que je n’estime peut-être pas assez les avantages de cette civilisation européenne à laquelle nous devons ces armées régulières sur qui reposent au dehors la défense et la gloire de la patrie, et ces légions de gendarmes , chargées dans l’intérieur du maintien de l’ordre et de la tranquillité publique.
Un petit billet que j’ai trouvé la semaine dernière chez mon portier a donné lieu à ces réflexions, et me fournira la matière de ce Discours: c’était un billet de garde. En achevant de le lire avec le secours
170 VNE NUIT AU CORPS-DE-GARDE, de mes lunettes, je jetai malheureusement les yeux sur une glace en face de laquelle j étais placé, et où je trouvai la preuve que le sergent-major de ma compagnie, en me commandant de service, n'avait pas consulté mon extrait de baptême. Pour toute réclamation, je résolus de me présenter en personne, et je mis à honneur de passer, à près de quatre-vingts ans, une nuit au corps-de-gardc. N’ayant pas dù compter sur l'invitation qui m’était adressée, je n’avais pas songé à me faire faire un uniforme; en conséquence, je me l'eudis au lieu qui m’était assigné, muni de deux ou trois gilets bien chauds, recouverts d’une redingote bleue, laquelle, à l’aide d’un petit chapeau à trois cornes et de deux baudriei's en sautoir, me donnait une certaine tournure militaire qui pouvait, à la rigueur, me tirer de la classe des bisets'.
Ma présence dans les rangs excita un mouvement de surprise auquel je m’étais attendu ; mes camarades, parmi lesquels je ne comptais pas de contemporains, paraissaient vouloir se contenter de cette preuve de mon dévouement, et l’officier, s’approchant de moi avec un respect tout-à-fait lacédémonien , m’autorisa très obligeamment à regagner mon logis; je tenais à mettre à fin mon entreprise,
■ Nom que l'on donne ramilièrement aux gardes natiouauii qui ne peuvent ou ne veideot pas s'habiller.