I. AMBITIEUX
saient dans les salons et dans les antichambres ; il ne me dit pas un mot de sa femme ni de scs enfants; son air était sec, son front soucieux. Il était aisé de voir, au premier coup d’œil, que le poids des affaires écrasait sa faiblesse, qu’il errait dans un labyrinthe où chaque pas l’éjjarait davantage. 11 convint avec moi qu’il ne s’était imposé qu’un honorable tourment : sans cesse entouré d'envieux et de flatteurs, tourmenté par des lettres anonymes, espionné, calomnié, persécuté par des ennemis déguisés sous toutes les formes, il n’avait de repos ni jour ni nuit, et cependant son plus grand supplice était la crainte de perdre une place devenue pour lui la source intarissable de tous les maux dont il était assiégé. Quel dédommagement y trouvait-il pour tant de périls, tant de souffrances, tant d’inquiétudes?... On l’appelait Mosseigneub.
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MON PROCÈS JUGÉ
K® XVIII. [37 50VF.MDDE l8l5.]
MON PROCÈS JUGÉ*
Gomment y aurait-ü des )>rocès au monde , si ja> mais une maaraisc cause ne trouvait d’avocat |K>ur la dcfcDfirc? Cest une qtiettion que je soumets ii toutes les academies de jurisprudence.
DinnoT.
Les trois plus mauvaises nuits que l’on puisse passer dans ce monde sont, je crois, celles qui précédent un jour de noces pour un jeune homme qui épouse une vieille femme ; un jour de première représentation pour un auteur qui débute dans la carrière du théâtre; un jour d’audience pour un plaideur qui attend un ju^jement d’où dépend sa fortune. L’état sauvage, n’eût-il sur l’état civili.sé d’autre avantage que de mettre les hommes à l’abri de cette triple épreuve, on ne doit pas s’étonner qu’il ait trouvé de si zélés défenseurs.
Qui m’eût dit, il y a trois mois, quand je parcourais les vastes galeries du Palais pour y acheter
* Voyez page 167.
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des mules ; quand je répondais aux questions ingénues que me faisait Zaméo sur les noirs habitants de ces antiques voûtes; qui m’eût dit alors que, quatre-vingt-cinq jours après, j’y rentrerais avec la crainte d’en sortir ruiné; que j’aurais à y répondre aux arguties frauduleuses d’un marchand de paroles, salarié pour travailler à ma ruine, pour égarer l’opinion de mes juges, pour m'enlever, par un arrêt en forme, un héritage dont ma famille est en possession de temps immémorial?
Un mot de mon avocat m’avait appris, lundi dernier, que ma cause devait être jugée le lendemain : j’eus beau appeler la philosophie à mon secours ; j’eus beau me dire qu’il était bien difficile que la justice, quelque injuste qu’elle pût être, ne m’en laissât pas assez pour le petit nombre de jours qui me restaient à vivre ; je n’en passai pas moins une de ces nuits qui paraissent si longues à l'inquiétude qui veille. Tous les détours de la chicane, tous les défauts de formes, toutes les fausses applications de principes dont mon adversaire pouvait s’armer contre moi, se présentèrent en foule à mon imagination ; et comme la crainte ne s’effraie pas moins des chimères qu elle se forge que l’espérance ne se repaît des illusions qu’elle se crée, je voyais déjà des oppositions entre les mains de mes fermiers; mon patrimoine en vente par autorité de justice ; les huissiers, les greffiers envahissant mon domicile.
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et procédant par vacations aux saisies, aux inventaires, aux procès-verbaux, dont le prix devait finir par absorber le peu qu’aurait pu me laisser l’exécution littérale du jugement porté contre moi.
Ce fut au milieu de ces tristes réflexions que je m’acheminai vers le l’alais, où j’arrivai de très bonne heure, comme ces faux braves qui ne croient jamais arriver assez tùt au rendez-vous. Mc voilà dans cette grande salle, si bien nommée des Pas- Perdus; tantôt les yenx fixés sur la porte de cette seconde chambre, que je comparais en ce moment à la boîte de Pandore ; tantôt regardant avec inqniétude les gens qui pa.ssaient près de moi en robe noire, et auxquels je me croyais obligé de prodiguer les saluts, dans la peur d’indisposer, sans les connaîti-e, quelques uns de ceux à qui j’allais avoir affaire : ma politesse s’étendait jusqu’aux huissiers, jusqu’aux garçons de salle.
.le voyais arriver, les uns après les autres, mes confrères les plaideurs, marchant à la suite de leurs procureurs, lesquels répondaient avec tout le sangfroid de la plus bupcrturbable indifférence aux questions vives et multipliées que ceux-là leur adressaient. Vinrent ensuite les avocats: les uns avec le portefeuille sous le bras; les autres, en vieux praticiens rigides observateurs des anciens usages, munis d’un sac gothique sans lequel Perrin Dandin ne pouvait faire un pas. Que de figures à peindre, que
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d’obscnations à faire, pour un homme moins occupé d’intérêts personnels que je ne l’étais alors !
En tout lieu la personne que l’on cherche est toujours la dernière que l’on trouve: tandis qu’au milieu de cette foule (où j’aurais pu me croire au bal de l’Opéra, si j'avais eu l’esprit à la danse) je cherchais à reconnaître mon procureur et mon avocat sous leur domino, je me trouvai face à face avec ma partie adverse. Mon sang s’alluma tout-àcoup à la vue de ce vieux coquin, dont les yeux vairons semblaient me dire : u 'l'u ne t’attends pas aux U coups que nous allons te porter. » 11 passa tout près de moi, et me salua d’un air si insolent et si goguenard, en soulevant son crasseux bonnet, que j’eus im moment l’envie de prendre avec ma canne un à-compte sur la justice qui m’était due, et que j’avais bien peur de réclamer en vain; mais j’aperçus M. Datés; je courus à lui, et lui témoignai la crainte que j’avais eue qu’il n’arrivât trop tard.
« Je ne suis pas, me dit-il en riant, de ceux qui viennent deux heures avant l’audience chercher des clients dans la grand’salle: le procureur dont la clientelle est faite, dont tous les moments sont employés, ne vient pas ici perdj c un temps précieux ; il ne s’y rend qu’au moment meme où sa présence peut être utile.
« Les trois quarts des avocats et des procureurs que vous voyez dans cette salle n’ont sous le bras
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que des dossiers d'apparat, de vieilles procédures de rebut qu’ils ont achetées avec leur étude, dont ils connoissent à peine l’objet, et qu’ils n’apportent que pour se doqner une contenance ; l’air affairé qu’ils affeetent avec des clients de louage
N’en impose qu’aux gens qui ne sont pas d’ici.
Si vous écoutiez leur conversation, vous seriez tout surpris d’apprendre qu’il est question de la pièce , nouvelle, d’un article de joiu'nal... »
L’arrivée de mon avocat ramena l’entretien sur mes affaires personnelles. « Au choix de l’avocat plaisant ou du plaisant avocat que notre partie adverse a fait, me dit M. Dorfeiül, je crois avoir deviné leur système d’attaque, et je ne suis pas embarrassé de le ruiner de fond en comble : il y a nn côté comique dans votre affaire ; mon confrère Bawler ne manquera pas de s’en saisir : la plaisanterie est un genre d’escrime où il excelle, et ce ne serait pas la première cause qu’on am-ait gagnée à la pluralité des quolibets : heureusement je me suis mis en gai-de contre ses sarcasmes et ses bons mots. — En cherchant à les repousser à force de raison, prenons giu-de d’ennuyer l’auditoire et d’endormir Messieurs; ce ne serait pas la première canse qu’on aurait perdue tout d’un somme. — Ne craignez rien, je ferai en sorte de tenir mon homme éveillé; nous avons pour nous le fait et le droit; mais nous
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avons à nous défendre de la forme contre des gens qui savent tout le parti qu'on peut en tirer. Dufain ne s’en cache pas; le code est son Évangile, et tous scs cas de conscience sont décidés, par son avocat. Je suis casuistc aussi , et je connais son for intérieur. — Si ma cause était celle d’un auti'e, je ne serais embarrassé que de savoir ce que la partie adverse pourrait dire à l’appui de la sienne. — De fort bonnes choses, peut-être ; ce n’est pas faute d’avoir des idées très exactes de l’honnêteté que les malhonnêtes gens SC conduisent mal ; écoutez-lcs quand ils se défendent, mais surtout quand ils accusent; vous ne trouverez à reprendre que l’application qu’ils font des excellents principes qu’ils invoquent... »
M. Dorfeiiil fut interrompu par quelques uns de scs clients qui vinrent tour-à-tour lui parler de leur affaire; il répondit à chacun avec autant de clarté, de précision, que s’il n’eût eu à s’occuper que de celle dti dernier qui lui parlait. Cependant il avait ce jour-là, sans compter la mienne, trois causes à plaider : une redevance contre laquelle on faisait valoir la prescription; une question d’état civil d’un très haut intérêt; et une demande en résiliation de bail.
Enfin les portes de la chambre s’ouvrirent, les huissiers prirent leur place, et le public du Palais (qui se compose, pour les quatre cinquièmes, de gens désœuvrés qui ont trois ou quatre heures de la jouraée à perdre), à défaut de séance à la cour
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d’assises, se porta en foule à cette audience civile. Ma place me fut assignée entre mon avocat et mon procureur; un inunTiurc d’impatience satisfaite annonça l'entrée des juges, dont la contenance grave et réfléchie n’était cependant [>as tellement uniforme qu’on ne pût y déméler la trace de leurs différents caractères. T/huissier frappe trois conjis, et la séance est ouverte.
Le greffier sc mit en devoir d’appeler les causes d’une voix nasillarde occasionéc par la pression des deux verres de scs lunettes, qu’il n’a probablement pas voulu changer contre des besicles, par haine pour une invention qui date de la suppression des parlements.
La première cause qu’il appela, par ordre de rôles, était une action en paiement d’une somme d’argent assez considérable, prêtée par un ami, et remboursable à une époque fixée par l’obligation. Le débiteur voulait éviter le terme du jiaiemcnt, et son avocat ne trouvait rien de mieux pour cela que de présenter un service rendu comme un prêt usuraire; et, attendu que le titre du demandeur, tout incontestable qu’il était, ne prcxisnil pas l’origine de la créance, le tribunal, faisant droit aux conclusions du procureur, accorda au débiteur six mois pour s’acquitter. Voilà un homme bien récompensé de son obligeance! J’ai de la peine à croire qti’à l’avenir il prête de l’argent à ses amis.
EnHiTK ne Li GmsE, t. i. i3
MON punr.iis jrcK. '
n.iiis la seconde cause, il s'ajjissait d’im tuteur rjui avait dissi|>é le hicii de ses |)ii|)illes. IjC iiiiiiistérc public fit uii très beau réquisitoire en faveur des orphelins, dont il se déclara le père. Imi consé- (ptence, il conclut à ce (pic tous leurs biens leur fiisscut rendus avec les intcircts d'iceu.v. liC tribimal rendit un arrêt conforme. Mallienreusciueiit, riicritajje dont le tuteur infidèle avait à rendre compte était prcsipie tout entier eu billets et en eréaiices; la loi ne pouvait atteindre le spoliateur; et les mineurs, nantis d'un jugement qui h;s réinti'jjrait dans leurs biens, n’en furent pas moins rnimis.
On appela ma cause: un frisson me saisit, et je fis probabli'incnt de vains (>fforts pour dissimuler le trouble et l'inquiiitude dont j’étais aqité. Je ne fatijjiierai pas mes leeteurs en les foirant d’entrer dans les détails, et d’écouter les débats fastidieux d’un procc's où il était cependant assez amusant d’entendre une femme morte depuis plus d'un deniisii'cle plaider contre un mineur octogénaire. Il miî suffira de leur donner une idéic du ton que prit l’avocat de ma partie adverse, eu citant la preinicre phrase de sou plaidoyer:
Il Nous venons, dit-il d’une voix claire et syncopée, a[nrsun si<;cle de spoliation, réclamer un bien qui lions appartient par un droit d’hérédité naturelle, et dont un autre est injustement possesseur; car le propriétaire et le possesseur sont bien souvent deux
MOX PnOCKS JUGÉ.
personnes différentes Demandez plutôt aux ma-
ris et aux amants.... »
Ce premier trait, apres lequel IM. l’avocat crut devoir s’arrêter, ne produisit aiieiin effet... « Continuez, M' Hawler, lui dit avec licaueoiip de gravité M. le président; on ne rit pas encore." Cette observation, dont on rit heaucou|), découteiianea l’oi'ateur, et priva probablement l’auditoire d'une foule de bons mots de même espèce qu’il supprima dans le cours de son plaidoyer, ou sur lesquels il crut devoir passer plus légèrement.
I.’avocat Bawler ne manqua pas, scion l'usage, d’alongcr son exorde de l’éloge de son confrère, contre féloijtience iliiquel il ne Iroiwail d'appiii (jne dans la justice de sa cause; puis entrant tout-àconp en matière j>ar une magnifique prosopcqjéc, il montra la marquise de Savignac “ secouant la poussière du tombeau et apparaissant à l’audience pour y réclamer elle-même son patrimoine; patrimoine acquis par les .services de scs illustres ancêtres, dont un étranger s’appropriait les nobles dépouilles.... •
Ce mouvement oratoire, dont il crut augmenter l’énergie en agitant avec fureur les grandes mauclics de sa robe, ne parut pas de meilleur goût que .ses plaisanteries; il eut recours alors au genre d’éloquence qui lui est le plus familier ; à l’abri de six aimes de ras de castor dont il était affublé, d’un rabat couvert de poussière et de tabac, et d’une
lî.
iijf» Mo.v ruoc.KS
toque lie feiiti’c qu'il ôtait avec respect cliaijuc fois qu’il s’atlressait ilirectciiieiit à la cour, ce suppôt de la eliicaue, abaiidoiiiiant le point de droit et la discussion du fait, cmt pouvoir se jierniettrc iinptuié- -iiicnt les persomialités les plus offensantes: il me représenta u eoninie un liomine qui avait ou de bonnes raisons jiour aller s’ensevelir aux bords de rOréiio(|ue, parmi les lliirons cl les Iroqtiois, et prétendit que, pour rentrer dans ma patrie, j’avais eu besoin d’invoquer le benéfire de mon ilqe. » .le ne pus contenir mon indignation; et, m’approchant de l’oreille de l’orateur, je lui dis qu’il m’en ferait raison au sortir de l’audience, u .le prie la cour, continua-t-il du même ton, d’observer, comme preuve à l’appui de tout ce que j’ai avancé, que le sieur de l’ageville vient de provoquer son adversaire en duel dans la personne de son avocat. — .T'en demande acte, » s’écria Dufain. Ce petit incident n’eut d’autre suite (pic d'égayer la cour et l’assemblée. M' Daw- 1er reprit la parole, et termina sa plaidoirie comme il l’avait commencée, en demandant que je fusse condamné à payer à la dame de Saviijnac, ou à ses ayants cause, la somme de 1 22,53a livres tournois, sans préjudice, etc.
Mon avocat prit la parole; un exposé rapide lui sitfKt pour établir clairement la question que je n’avais jamais bien entendue moi-même: il démontra d’une manière si palpable, non seulement l’injus-
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ticc, mais aussi l’al)siir(Jité des préleiilions de mon adversaire, que je lus sur la fij'ure desjiij'esla conviction qu’il faisait entrer dans leur esprit. S’élevant ensuite avec une véritable élofpience k contre ce .système de diffamation introduit au barreau, il .s'i;touna sur-tout que mon adversaire enscifjnât imprudemment aux autres l’usage d’une arme dont la moindre piqûre pouvait lui devenir si funeste. »
11 cessa de parler; les juges allèrent aux voix, et je gagnai ma cause avec d<;pcns.
L’audience finie, je courus à M. r)orfcnil;je ne trouvais pas d’expressions pour lui témoigner ma reconnaissance : » Vous venez de gagner votre pro- '■ cès, me dit-il; si vous m’en croyez cependant, vous transigerez avec Dufain en payant la moitiedes frais. — Quand nous avons un arrêt qui le condamne? — l’n première instance; mais n’a-t-il pas l’appel, le recours en cassation? Il peut vous tourmeulcr encore long-temps: quelques centaines d’écus ne peu veut être mises en balance avec votre repos. » M. Dorfcuil m’expliqua ce que j’avais encore à craindre; il me prouva que la justice, aveugle ainsi que la ‘fortune, était également sujette à s’égarer sur les pas de ses guides, et finit par me persuader de ne pas m’exposer une seconde fois à gagner mon procès.
LKS CONSOLATIONS.
N** XIX. [5 n^.cr-MOHE i8i5.]
LES CONSOLATIONS
nthjuslis nm'mosuSy
Fortis apparr
HoR. , ode vil. Ut. IL
C’e»t djns le malheur suMoui (ju'il faut chercher h connaiirc toutes ses ressources , et à en faire usaye.
Imitation.
C’est une bien inaliieiireusc disposition de l’esprit buinaiii que celle qui nous prive, dans la bonne et sur-tout dans la mauvaise fortune, du sang-froid dont nous aurions besoin pour juger sainement notre position. Le découragement dans les revers est peut-être le plus grand défaut de notre caractère national : l'orage a-t-il passé sur notre domaine, nous ne voyons que le ravage qu’il a fait, les arbres qu’il a brisés, les moissons qu’il a détruites. Le re-" gret des biens (ju’on nous ôte ne nous rend pas seulement insensibles à la jouissance de ceu.x qu’on nous laisse, il nous en dérobe la vue, et souvent même nous y fait trouver un e.\cès d’infortune.
J’ai vainement lutté toute ma vie contre cette fa-