‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 38 sur 65 · I.ES CONSOI.ATIOSS · texte numérisé non relu

I.ES CONSOI.ATIOSS

je vi.sitai avec lui les ateliers de nos peintres, de nos sculpteurs, de nos arti.stes en tout genre; j'ohtins coiunuiiiication de quelques manuscrits de nos savants, de nos boninies de lettres, et je fus étonné des richesses qu’ils renfermaient. Je ne m’arrêterai pas sur tant de beaux ouvrages que l’admiration publique a déjà consacres, mais j’en ferai connaître quelques uns dont la renommée a trahi et pour ainsi dire devancé la naissance.

11 appartenait au peintre célèbre de Phèdre et à' Andmmaque (ce n’est pas de Racine que je veux parler; on pourrait s’y méprendre), il appartenait à M. Guérin de nous représenter Didon écoulant le récit des aventures tfEnée. Ce tableau, que j’ai visité dans l’atelier de l’auteur, parait avoir été composé sous l'inspiration du poète immortel qui en a fourni le sujet. Je n’entrerai dans aucun détail sur ce magnifique ouvrage, qui doit faire rornement de la prochaine exposition.

Nous pa,s.sâmes de l’atelier de M. Guérin dans celui de M. Dupaty, qui assure à la France un digne successeur des Pujet, des Pigal, et des Girardon. Cet art de la sculpture (le seul dans lequel la supériorité sur ritalie ne nous soit pas complètement acquise) compte peu d’ouvrages aussi distingués que cette b(;lle statue d'Ajax dont M. Dupaty vient d’achever l’e.xécution en marbre. L’examen de cet ouvrage remarquable sur-tout par la correction du

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dessin et la fermeté du ciseau donna lieu, entre mon ami Binôme et moi, à une discussion où j'étais disposé à croire qu’il entrait de sa part un peu de partialité natiouale; elle se prolonjjca, sans se terminer, pendant la course (pie nous fîmes pour nous rendre dans la nie du Mont-Tliabor, où nous suivîmes la foule des amateurs.

Prcsrjne tous les peintres de paysafje (je parle des plus cél('-bres) ont mis leur talent et leur gloire à représenter le plus fidc'dcment possible des arbres, des troupeaux, di^s montagnes; le Poussin est le seul qui .SC soit élevé au-dessus d’une froide imitation de la nature, et qui ail cberebé à intércs,ser le cœur on l’esprit dans la composition de .scs admirables tableaux: son Déluge, son Arcadie, indépendamment du mérite de l’exécution, ont celui de la pensiic, dont les paysagistes flamands et hollandais ne se sont jamais mis en peine. Ce genre de mérite, sans lequel on n’atteint jamais le premier rang dans les arts, est porté au plus haut degré dans le paysage historique cpie nous avions alors sous les yeux , et dont M. de Forbin est l’auteur.

Quelle scène à repr<;senter que celle de \'Erup~ lion du Vésuve qui délruisil tes villes de Ponipéi, d'IIerculanum, et de Slabia! quel épi.sodc que celui de la mort de Pline ! Combien ajoute à l’intérêt de celte immense catastrophe, au commencement de larpiclle l’artiste vous fait assister, cette réflexion ter-

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rible que sou tableau fait naître ; « Dans une heure, ces villes superbes, ces maquifiques monuments, ce grand homme, l’honneur de son pays; cette foide de peiqde, que déjà la terreur agite, dans une heure, tous auront disparu de la surface de la terre! i>

I^a scène principale du tableau se passe à Stabia, environ à deux milles du Vésuve. Un temple (probablement celui de la Gloire, bâti sous le régne de Vespasien) occupe la droite du premier plan; la statue équestre du même prince est élevée du côté opposé : plus près du spectateur, sur une plateforme qui domine le port, Pline, entoure de ses amis et de ses affranchis, contemple avec enthousiasme le terrible phénomène dont il est au moineut de périr victime, et dicte à son secrétaire effrayé ses observations, dernier présent qu’il léguait à la postérité : assis à queh|ue distance de ce grand homme, un philosophe stoïque, enveloppé dans son manteau , médite profondément sur un désastre qui semble menacer l’univers.

Les prêtres descendent du temple, et se préparent à offrir un sacrifice expiatoire, tandis que la population entière se réfugie sous le parvis et dans l’intérieur du temple. La mer, qu’embrase le reflet d’un ciel de feu, exhale d’épai.sses vapeurs qui voilent déjà les obélisques, et déroberont bientôt à la vue la forteresse prétorienne, qui termine le second plan.

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Sur le troisième, Pompéi se montre à demi en- {'loiiti sous une pluie de cendres, tandis qu’Hcrculaiium, embrasé par la lave, est en proie aux horreurs de l'incendie près de s'étendre sur la ville entière. Cette li{{ue est couronnée par le mont Vésuve, d’où s’élève avec fureur, au milieu des nuages enflnmmés que la foudre déchire, une gerbe de feu dont la sinistre lumière colore plntùt qu’elle n’é> claire toutes les parties de ce tableau, d’un prodigieux effet.

On peut s’étonner qu’un ouvrage qui a nécessairement exigé les recherches les plus longues, les études les plus pénibles, soit en même temps conçu avec fougue et exécuté avec une extrême correction. M. de Forhin, dans la personne de qui l’on aime à retrouver l’alliance d’un beau talent et d’un beau nom, avait donné les plus brillantes espérances ; son tableau d’une Eruption du Vésuve les a réalisées toutes.

Le jour baissait; nous sortiincs, et nous conviâmes de nous revoir le lendemain.

Mon consolateur arriva chez moi de bon matin : uVous avez mieux dormi cette nuit, me dit-il; je vous trouve ce que les médecins appellent un meilleur visage. — Ce que vous m’avez dit, ce que j’ai vu hier, a fait revivre dans mon esprit et dans mon cœur l’espérance, que j’y croyais éteinte : vous m'avez convaincu que nos ressources financières n’é-

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taient point taries; vous m’avez persuadé que la (jloire nationale n’avait rien à craindre des revers de la fortune, et vous m’avez prouvé que la France était et demeurerait la patrie des arts: je tâclierai de inc consoler avec cela de la dégradation des lettres et de l’avilissement des mœurs. — Vos préjugés à cet égard sont d’autant plus pardonnables qu’ils sont généralement [dus répandus; je ne désespère pas cependant de vous en faire revenir. — Quoi ! c’est un préjuge de soutenir que nous en sommes réduits à la littérature des journau.v? que notre I’ai‘nasse n’est plus qu un cimetière décoré de quelques vieilles épitaphes des grands liommcs des deux derniers siècles; qu’on ne lit plus, parccqu’il n’y a rien à lire; qu’on ne pense plus, faute d’idées; qu’on n’invente plus, faute d’imagination; et que la pauvreté des esprits ne peut être comparée qu’à la corruption des mœurs?

« — Je dirais, si je vous connaissais moins, que vous raisonnez comme tant de vieillards moroses, qui, voyant de près le terme de la vie, cherchent à s’épargner des regrets en se persuadant ipi’ils ne laissent rien après eux ; mais je sais que vous êtes toujours de bonne foi avec vous-même; que vous ne jugez point le présent sur les préventions du passé, et que, si l’àgc a raccourci votre vue, vous n’avez pas honte de vous servir de lunettes. Depuis vingt-cinq ans nous vivons dans une atmosplière

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uraj'cusc, au milieu tics nuages qui se sont abaissés sur la terre; les lioinnics dévoués uniquemeiil au culte des muses liabiteut une réjjion supérieure, où ils se eaclient, pour ainsi dire, dans leur élévation: que le ealnie renaisse, que le ciel s’épure, et vous les reverrez brillants d’un éclat d’autant plus vif qu’il aura été plus loujj-temps obscurci, .le suis, contre Maebiavel, de l'atis de Bacon; le vaisseau des connaissances bumaines u’a rien à craindre des tempêtes politiques; le vent des factions peut le submerger un moment, mais il remonte bientôt à la surface, et poursuit glorieusement sa source. Vous vous êtes assuré par vos yeux du point de perfection où SC .sont élevés nos arts; vous assisterez ce soir ebez madame de Lorys il une lecture, apres laquelle il vous sera permis d’avoir une opinion sur l'état actuel de notre littérature : vous y trouverez une société nombreuse; et c’est là que je prendrai mes exemples pour rectifier vos idées sur nos moeurs. »

Nous dinâmes chez madame de I.orys avec quelques botnmes de lettres dont le nom m’était plus eoiiuu que les ouvrages : la lecture devait être longue ; on se mit à table de bonne heure. M. Binôme me fit conuaitre les principaux convives ; a N’ôus entendrez, me dit-il tout bas, une tragédie dont l’auteur, M. Naurtal, est à la droite de madame de Lorys; à .sa gauche se trouve M. dcMinarol;

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