‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 39 sur 65 · I.ES CONSOLATIOriS · texte numérisé non relu

I.ES CONSOLATIOriS

il nous lira mi cliant de sa traduction du plus hcaii des poèmes épiques modernes (lepitliéte moderne est là pour ne pas me faire de querelle avec Boileau); les deux autres auteurs, que nous devons entendre, se cliargent de nous prouver que Lucrèce a parmi nous un rival et un traducteur. »

La conversation devint jjéncrale: on parla des malheurs attachés à la condition des fjens de lettres ; « C’est la seule classe d’hommes à qui l’amoiir-propre soit permis, dit M. de Minarol ; il faut bien se faire justice quand votre siècle vous la refuse; quand ou travaille pour la postérité, il est permis de croire à sa reconnaissance ; on ne craint pas que l’expérience vous désabuse. — Un mérite supérieur, répond madame de liOrys, ne doit pas dédaijjner les éloges eontemporains. — Il faut, eontinua-t-il, presque toujours les mendier pour les obtenir, et il est rare que celui qui plante le laurier se repose sous son ombrage. — Minarol a raison, poursuivit M. do Naurtal, les favoris des Muscs ne s’occupent pas assez de leur fortune ; je pense sérieusement à faire la mienne, et j’y parviendrai si je ne l’oublie pas. — Il y a deux espèces d'hommes, continua M. Naurtal, qui doivent renoncer à s’enrichir : ceux qui aiment leur pays, et ceux qui aiment les lettres avec passion. Lorsque les idées d’un homme ne se portent jamais sur lui-même, qu’il est toujours occupé des affaires des autres, le moyen qu’il fasse jamais les siennes!

Ermite ns Là Gciane, t. i. i4

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l,KS CONSOLATIONS.

Disous loule la vérité: riiomine de génie est une e.xception dans l'espcce ; jeté sans appui dans la société, entre les grands et les sots, il ressemble au poisson volant : vcut-il s’élever dans les airs, les oiseaux le déchirent; plonge-t-il, les poissons le dévorent. »

Cette discussion, animée par les saillies les plus vives, et égayée par les boutades d’un amour-propre sans restriction mentale, dont on s’accommode beaucoup mieux que d’une modestie feinte derrière laquelle la vanité se réfugie; cette discussion, dis-je, nous conduisit à la tin du diner. L'auditoire arriva, cbacuti prit sa place, et M. Naurtal commenea la lecture de .sa tragédie de Germanicus.

S’il était permis de prononcer hors du théâtre sur le mérite d’un ouvrage dramatique, je ne craindrais pas d’aftirmer que, depuis les chefs-d’œuvre des trois maitres de la scène française, aucune composition du même genre ne s’est placée plus près des grands modèles. Au mérite d’une conception hardie, d’une peinture achevée de cette odieuse cour de Tibère, dont Tacite a immortalisé l’infamie , cet ouvrage m’a paru léunir l’intérêt des situations, la vérité des caractères, l’abondance de la pensée, et la vigueur d’un style cornélien aussi éloigné de la barbarie de Crébillon que de la molle correction de La Harpe. Tous les auditeurs portèrent le même jugement sur cette belle tragédie, et tous parta-

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LES CONSOLATIO>S.

{jùrent mes regrets en apprenant à quel degré d’infortune était réduit son auteur.

M Vous conviendrez, me dit d’un air triompliant mon ami Binôme, que Mcipoméne a encore des interprètes dignes d’elle, dans mi pays où les Chénier, les Legouvé, ont pour successeurs les auteurs do Germaniciis et d'^/rjameniiion. Voyons si, comme on le dit, Calliope a décidé avec humeur qu’après Voltaire aucun poète, en France, n’emboucherait la trompette héroïque.

M. de Winsor récita plusieurs fragments d’un poème de V Immortalilé de [Ame. On approuva moins généralement le choix du sujet, que la majestueuse ordonnance du poï-mc; chacun se récria sur la pompe, .sur l'harmonie des vers, et sur la poétique alliance des images et des idées métaphysiques.

Cette soirée littéraire se termina par la lecture de deux chants d’une traduction en vers de la Jérusalem délivrée, par M. de Minarol. Cette traduction, de l'ensemble de laquelle il est permis déjuger par les morceaux que nous avons entendus, est, sans aucune comparaison, le plus beau monument qui ait été élevé à la gloire du Tasse. M. de Minarol a prodigué dans ce poème, sinon le meilleur, du moins le plus intéressant qui existe, toutes les richesses de cette langue poétique qu’il parle avec

LES COSSOLATIOSS.

tant de cliarme et d’élégance. I<es détails les plus tee!ini(|ues, les descriptions les plus locales, y sont rendus avec un bonheur, avec une propriété d’expression (|iii eu excluent tout à-la-lois l’enflure et la sécheresse. On porta le niémc jugement d’une traduction en vers de laicrèce, dont M. de Vilgerpont nous lut le prciiiier et le quatrième livre au bruit des acclamations unanimes de son auditoire.

Pendant (|ue la société, divisée par groupes, s’entretenait de ce qu’elle venait d’entendre; que les uns relevaient tout haut les beautés; que les autres signalaient tout bas les défauts; que les donneurs de conseils en titre d’office indiquaient aux auteurs des changements, sans s’apercevoir qu’ils leur proposaient de refaire un autre ouvrage, j’étais assis dans un coin du salon avec mon ami Pindme, qui triomphait des aveux qu’il arrachait à ma franchise. ■> 11 nous reste un point à examiner, me dit-il, c’est celui des mœurs, prises dans le sens de la morale publique. Si j’en faisais ici l’objet d’une discus.sion eu régie, vous me diriez avec Boccace :

licsenmle (yucsfi) prr ta preilica;

mais je continue à vous citer des faits, à vous offrir des preuves, et je vous laisse le soin d’en tirer les conséquences.

« N’cst-il pas vrai qu’une cinquantaine de personnes, prises au hasard dans les classes supérieure

LKS CONSOLATIONS.

et moyenne de la .société, peuvent donner une idée assez c.vaetc de la société même, et que si, dans ce petit nombre de personnes, je vous eu montre plusieurs qui se distinguent par les plus liantes vérins, par les plus excellentes qualités du cœur, je serai en droit, eu ma qualité de pliilosoplie matliéniaticien, d’établir une ré{;le de proportion dont on ne pourra me contester le résultat que par de vaines déclamations, au.xquelles je ne sais jamais répondre?

« Maintenant je ne suis embarrassé que du choix. Vous avez entendu nommer celui qui parle en ce moment à madame de Lorys, et son nom vous a révélé sou rang et son titre. Aucun Français n’a plus à se plaindre et ne serait plus excusable de chercher à SC venger de la révolution, lîcnversé par elle du faîte des honucurs, dépouillé d’une fortune immense, traîné de prison en prison, et, pour ainsi dire, d’échafaud en échafaud, non seulement contre toute justice, mais contre les lois cruelles que scs persécuteurs avaient faites, et dont il invoquait en vain la terrible protection; cet homme, plus noble encore par .son amc que par sa nais.sance, est aujourd’hui un des plus fermes appuis de cette liberté nationale, de ces principes libéraux dont ou a si affreusement abusé contre lui.

U .le ne vous citerai pas madame de Lorys ellemême : vous connai.ssez son dévouement à ses amis, son inépuisable bonté ; mais vous ignorerez tou-

LES CONSOI.AllONS.

jours la grandeur el la noblesse des sacrifiées quelle s’impose, et dont elle ii’a jamais que Dieu pour témoin.

K Cette dame, assise prés de la cheminée, dont l’air est si triste et les manières si affectueuses, était depuis long-temps séparée de son mari par le plus insurmonlablu des obstacles, celui des opinions jjolitiques. Tant qu’il fut heureux et puissant, aucun motif ne put la déterminer à se rapprocher de lui. Le sort de son époux changea : un orage de calamités fondit sur sa tête; il n’avait plus à offrir que le partage de scs maux; .son épouse se hâta de le réclamer : aucune considération ne l’arrêta, aucun danger ne la retint; sa fortune, scs espérances, ses principes (qu’elle pouvait regarder comme ses devoirs), tout fut sacrifié, sans ostentation, sans réserve , et malhcurcu.sement sans .succès.

« .le pourrais vous montrer ici plusieurs autres modèles d’un semblable dévouement; mais j’oublierais peut-être de vous faire connaître ce jeune militaire qui porte son bras en écharpe. Il a servi avec beaucoup de distinction; il est aujourd’hui sans emploi. On lui a offert, dans l’étranger, un rang, une fortune, un grade supérieur à celui qu’il avait eu France. Il a tout refusé ; il se doit à sa patrie et à son prince, et ne connaît de gloire que celle que l’on acquiert en les servant tous deux.

« .le ne vous parle pas de vertus plus communes,

LKS CONSOLATIONS.

d'amour maternrl, de piété filiale, de désintéressement, de reconnaissance; il uVst peut-être pas un individu dans cette société qui ne pût en fournir un exemple; mais je veux indûpier à vos respects, à votre vénération »

Madame de Lorys vint nous interrompre. Elle avait besoin de notre Encyclopédiste pour .sa partie de reversi. « De grâce, lui dis-je, laissez-le-moi , il me donne des cunsolalions. — Je parie, ajouta-t-elle en l'cmmeuant, qu’il a oublié de vous parler du grand consolateur? — Du temps, allez-vous me dire? — Non pas, mon cher Ermite, du jeu. >i

UNK l’KîiSm.N UOCllGEOlSi;.

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>* XX. [9 xinnE i8i5.]

FNE PENSION BOURGEOISE.

SuUa v<!nrnnto Uttera mixta jAto ej(.

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JVcrit Mtift Kei ; nuiun venta (bns rocs Jiscuurt ne ae mêle it ma

.le lisais dernièrement, dans les Petites- Jf/iches, l’avis suivant:

" Une dame de naissance, à qui les malheurs du temps ont enlevé une fortune considérable, mais j)oiir qui la bonne compagnie est un besoin de première nécessité, desire augmenter le nombre des pensionnaires qu’elle réunit à sa table: une nourriture saine et abondante, un logement élégant et commode, et tous les agréments qui résultent d’une société choisie, tels sont les avantages que l’on offre en échange d’une modique somme de 80 fr. par mois, à laquelle cette dame a fixé le prix de la j)ensiou.

U P. S. Ou ne pourra être admis que sur la présentation d’un des pensionnaires, ou sur la recommandation de personnes connues. »

UNE PENSION BOUUGEOISE.

Je fus d’abord moius frappe du style et de la rédaction de cette annonce , que des réflexions qu’elle fit naître en mon esprit sur les ressources que présente cette ([randc ville, où, pour 80 fr. par mois, un étranger peut, du jour au leudemain, se procurer cc qii’aillenrs , avec une fortune considérable, il ne serait pas sûr d’obtenir. J’cu parlai dans ce sens à un M. deGréville dont l’esprit m’amuserait plus souvent s’il en variait quelquefois l’usage. C’est un homme qui a pris dans le monde le rôle impertinent de pcrsijieur, et qui s’eu acquitte avec un talent si particulier, ipi’ou n’est jamais plus complètement sa dupe que lorsqu’on s’imagine être sou complice.

Ce M. de Gréville a cependant plus d’insti'uction et de méi’itc véritable qu’il u’en faut pour se classer dans le monde d’une manière plus brillante; il paraît même en avoir eu quelque temps l’envie; et quand on lui rappelle qu’il a eu comme un autre ses jours d’ambition, pendant lesquels il ne quittait ni les bureaux ni les antichambres ; «J’ai sollicité, n;pond-il, auprès des gens en place à l’exemple de Diogène, qui demandait l’aumône aux statues, eu SC promenant dans le Céramique, afin de s’habituer ' aux refus. »

11 ne -s’y expose plus depuis qu’il s’y est accoutumé, et se venge par l’abus qu’il fait de sou esprit, de l’oubli où l’on a laissé ses talents. Je reviens à mon sujet. M. de Gréville, après avoir pris lecture

UNE PENSION nOURGEOISE.

de l’annonce qui servait de texte à notre entretien, me dit (do ce ton équivoque qui ne laisse jamais deviner s’il plaisante ou s’il parle sérieusement) « qu’il connaissait beaucoup la dame qui publiait cet avis; qu’il avait été au nombre de ses |)cnsionnaires, et qu'il voulait absolument me présenter dans nue maison où je trouverais une société tout-à-fait choisie, et des mœurs toutes nouvelles à peindre, .l’acceptai sa proposition, et nous primes jour pour aller dincr dans celte pension bourgeoise, ou il se chargea de m’introduire.

11 vieut me prendre à l’heure indiquée et me conduit dans une maison de la rue Coquillière, de la plus triste apparence; uuc portière bien sale, dont la loge vitrée occupait une partie de la porte bâtarde par laquelle nous entrâmes, nous demanda brutalement où nous allions, et se remit à écumer son pot sans attendre uotre réponse.

Nous traversâmes une espece de cour de vingt pieds carrés, iuondéc par les eaux très peu limpides des différents plombs qui viennent y aboutir; et après avoir monté à tâtons les quatre -vingt -neuf marches d’un escalier étroit et roide comme celui d’un clocher, nous sonnâmes à une porte qu’une servante vint nous ouvrir. Elle nous introduisit, en nous faisant passer par la cuisine, dans une espèce de salon dont l’ameublement se composait de ricbe.s débris grossièrement rajustés, où les taches et les

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reprises se disputaient quelques lambeaux d'étoffes précieuses; j’aurais été moins clioqué d’mi dénuement complet. .le 11 'aime pas plus que Diderot la misère du jour associée au luxe de la veille.

Nous étions arrivés les premiers, et la maîtresse du logis était encore à sa toilette. .le me rappelai l’avis des Pelites-.dffiches : on y |>romettait un logement élégant et commode, et je faisais observer à Gréville que celui-ci ne me paraissait pas remplir les conditions du programme.

Tout est relatif, me répondit-il, et les mots élé- (janl, commode, ne sont pas tellement précis qu'ils ne puissent, avec un peu de bonne volonté, trouver ici leur application: bien certainement voilà des meubles qui ont été élégants autrefois; et du temps que ces deux glaces étaient étamées, elles devaient faire un très bon effet. Quant à la commodité d’un logement, chacun en juge d’après ses habitudes; et jt ne serais pas surpris que beaucoup de gens trouvassent très commode de loger au quatrième dans la rue Coquillière, tout près du Palais-Hoyal, et à deux pas de la Grande-Poste aux lettres. «

La dame du logis parut, accompagnée de sa fille; leur vue fit sur moi le même effet qu’avait produit l’amcublenient du salon : je voyais en elles uu mélange de prétentions, de mauvais goût, de disparates choquantes: la mère, qui eût été d’une taille raisonnable si elle eût eu en circonférence un pied

uni; pension bourgeoise.

quelle avait de Uop en élévation, avait quelque chose de si misérable dans le luxe hétéroclite de sa parure, de si {'aucheiucut emprunté d;ms l'affectation de scs manières du {;rand monde, (pi’on se demandait en la voyant, si la réalité, cette fois, ne passait pas les bornes de la caricature. .Sa fille , dans toute la maturité d’une jeunesse sinf'ulicreiuent prolonjjée, avait trouvé, dans l’adoption des modes anglaises, le seul moyeu d’ajouter à sa roideur et à sa disgrâce' naturelles. Ces dames, auprès de qui je fus introduit dans les formes par mes noms, surnoms et qualités, me reçurent avec une bienveillance que parurent accroître quelques mots que mon introducteur dit à l’oreille de madame Dubourg (c’est le nom de l’honorable hôtesse). Celle-ci me présenta .sa fille Amélie : « La pauvre enfant, nous dit-elle, a tout perdu à la mort de sou père. La naissance et les services de M. Uubourg ne pouvaient manquer de procurer à ma fille un brillant établi.sscment quelle ne doit plus attendre que de ses vertus et de ses talents. — A cet égard, reprit Grévillc, on n’est

pas plus richement dotée que mademoiselle Je

veux, continua-t-il en s’adressant .i moi, que vous l’entendiez sur le piano; nous n’avons personne de cette force-lâ pour la sonate. >> Le piano était là ;

' Ce mot (le disgrâce y pris dans le '^ens de défaut de {jrace, que riisa^jc semble vouloir adopter, ne l’est pas encore par l’Académie.

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