A PARIS
Quod adett pr<r$tn (nùi quid coqnovùnus anU Suavius) imprimù piaf et.
Lucr., Ut. V.
Toni ce qui l'oITrc Ii nous (à moint qu’il n’ail cfié précédé de quelque chose de plus estnordinairr) est en droit de nous plaire par sa nouTeauté.
Si je ni étais contenté d'intituler ce discours les jongleurs, on aurait pu exiger de moi que je traitasse un pareil sujet dans toute son étendue. Je me verrais dans la nécessité de parler de ces jongleurs poliiùfues qui ont le secret de faire passer un royaume à travers un traité d’alliance sans le déchirer ( c’està-dire sans déchirer le traité) ; qui placent une guinée sous chacun de leurs gobelets, et y font trouver une province; qui se tiennent en équilibre sur un seul pied au sommet d’une pyramide dont ils déplacent à volonté la hase.
Je serais forcé de faire mention de ces jongleurs
LES JONGLECnS IKDIENS. 227
de tribune qui ont toujours un préjuge à mettre à la place d’une raison, et qui passent leur vie à soufllcr en l’air des bulles de savon qu’ils veulent nous faire prendre pour des étoiles.
Je ne pourrais me dispenser de vouer au ridicule et à l’opprobre ces jomjleiirs d’antichambre qui escamotent une place avec tant d’adresse; qui fout passer d’une bourse dans l’autre l’ai'gent des spectateurs, et qui dansent sans balancier sur la corde à laquelle ils finissent quelquefois par rester suspendus.
Je serais nécessairement conduit à dire deux mots de CCS jongleurs littéraires qui vendent au poids de l’or le papier qu’ils salissent ; qui taillent une plume comme on aiguise un poignard , et qui parviennent quelquefois à achalander les drogues ou les poisons qu’ils débitent, à l’aide des compères qu’ils ont soin de distribuer dans la salle.
Mais je me suis expliqué: c’est uniquement des jongleurs de profession qu’il s’agit, et particulièrement des jongleurs indiens , près desquels nos Cornus, nos Pinetti, nos Olivier, ne sont que des écoliers maladroits.
Pendant un séjour de plusieurs années sur les bords du Gange, j’ai eu souvent occasion de voir et d’admirer la prodigieuse adresse d’une classe d’hommes que l’on serait tenté de croire organisés, à certains égards, d’une manière beaucoup plus parfaite que les autres, tant il est difficile d’expliquer
LES JOiNGEECnS INDIENS.
comment, avec les mêmes organes, ils peuvent exécuter îles mouvements et îles actions qui semhlciit appartenir à une autre nature. L’habileté des jongleurs de l’Inde ne consiste pas, comme celle de leurs confrères d’Europe, à fasciner les yeux par des apparences, niais à produire, sans aucun prestige, des effets dont il est impossible de se rendre compte jiarles lois ordinaires de la physique. Avant d’en venir aux jongleurs indiens que l’on voit en ce inoment à Paris, et du talent ifesqnels je me suis assuré par mes yeux, je veux faire connailre l’espèce entière à mes lecteurs. Il me suffira pour cela de citer quelques fragments d’un chapitre du journal de mes voyages.
Les jongleurs se divisent en quatre classes: les cnrndivis (joueurs de gobelets); les lonibairs (faiseui's de tours de force); les clioltis (lutteurs), et les pnmèfitis (cnehantcurs de serpents). Ces différentes troupes (composées pour l’ordinaire de cinq acteurs, en comptant le musicien qui en fait partie) se réunissent dans les gnmdes villes, à certaines fêtes solennelles. Plus de cent mille étrangers sont accourus cette année (1790) à Bénarès, de toutes les parties de rindoiistan, pour y voir la bande de jongleurs la plus nombreuse etla plus étonnante que la fête de la Dourga' ait encore attirée. J'assistai
‘ DouTQa ou Druÿhay divinité indienne, femme de SUhUt le des-
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hier à leurs jeux, qui tiennent véritablement du prodige.
« Les camdivis parurent les premiers sur une estrade carrée que l’on avait élevée au milieu de la place qui sert’de parvis à la grande pagode. Leurs tours de gobelets sont à-peu-près les mêmes qu’exécutent les escamoteurs européens; mais ils c.\igcnt plus d’adresse, pareeque les caradivis sont presfjuc nus, n’ont point de gibecière, point de table, et se servent de gobelets de cuivre d'une dimension très petite, qui ne laisse pas la possibilité d’y pratiquer un double fond. Le tour qui m’a le plus étonné est celui-ci : le caradivis avait placé bien ostensiblement une muscade sous chacun de ses gobelets; j’étais auprès de lui , et il m’avait vu sourire une ou deux fois de l’air d’un homme qui n’était pas sa dupe. 11 m’invita malignement à désigner le gobelet sous lequel je voulais que s’opérât la métamorphose de la muscade; j’indiquai le gobelet dont j’étais le plus éloigné, et dont je croyais être sûr qu’il n’avait pas approché la main. A sa prière, je levai moi-même le gobelet, et je ne pus retenir un cri d’effroi à la vue d’un serpent qui se déroula précipitamment , et parut vouloir s’élancer sur moi eu se dressant sur sa queue.
tnictcur, cl dcessc de la volupté : sa fèlc se céUhre le scplicmc I jur de la lune de septembre, et dure une semaine entière.
LES JONGLEUBS INDIENS.
« TiCS lombairs firent ensuite plusieurs tours d’adresse, de force et d’équilibre, d’une exécution si merveilleuse, (|ue je douterais du témoignage de mes propres yeux, si je n’avais eu depuis vingt occasions de le confirmer. L’un d’eux, après avoir planté en terre, et la pointe eu liaut, plusieui"s épées qui formaient un cercle dont l’intérieur n'avait pas plus d’un pied et demi de diamètre, s’élança, au moyen d’une planche élastique, par-dessus un éléphant qui lui cachait le cercle d’épées, et alla retomber au milieu après avoir fait un tour sur luimême.
“ Uue jeune fille belle comme le sont presque toutes les ludicnnes à quinze ans, monta jusqu’à la pointe d’une perche de bambou qui n’avait pas moins de soi.xantc-dix pieds de hauteur, y plaça son corps en équilibre dans ime position horizontale; puis, étendant les bras et les jambes dans l’attitude de quelqu'un qui nage, elle tourna plusieurs fois sur elle-même avec une incroyable rapidité ; mais toutà-coup, elle feint de perdre l’équiUbre; un cri d’épouvante échappe aux spectateurs : elle tombe et s’arrête miraculeusement à quelques pieds de terre, en se retenant par le pied à une traverse garnie de larges anneaux que l’on avait adaptée au bas de la perche.
« Le chef de ces saltimbanques, véritalilc Apollon pour la beauté des formes, prit une tige de bambou
Diqiti zed by Googic
LES JONGLEUIIS INDIENS.
de vingt pieds de haut, la mit droit en équilibre sur line pierre, et y monta comme s’il eût grimpé à lin arbre: il s’y tint debout sur un pied, s’y plaça ensuite horizontalement, et dansa dans cette attitude avec la perche, sans qu’elle perdît un moment l'équilibre.
» Ce même homme plaça un enfant debout sur un pied, à l’extrémité d’un rotin flexible, l’éleva dans l’air à bras tendu , et le promena autour de l’assemblée; mais, ce qui passe toute croyance, à un mouvement qu’il imprima au rotin, l’enfant se trouva, sans perdre l’équilibre, avoir changé de pied sur une surface de la largeur d'une dame de trictrac.
« La jeune fille qui avait déjà paru s’étendit horizontalement sur une planche de la largeur de sou corps, élevée à trois pieds de terre; un lombair, d’une taille gigantesque et d’une figure qu’il avait cherché à rendre effroyable, s’avance, armé d’un large cimeterre, place une feuille de bétel sur la poitrine découverte delà jeune fille, et, d’un coup de sabre appuyé en apparence de toute la force de son bras, coupe en deux la feuille sans effleurer la peau.
« Le chef de cette troupe termina ses exercices en se plongeant dans le gosier une lame de sabre d’un pouce de large et de deux pieds et demi de longueur. Ce tour, ou plutôt cette expérience, que j’ai
LES JONGLEURS INDIENS
déjà vu e.xécuter cent fois avec une surprise, un effroi toujours nouveau, est une pi-cuve de plus de la puissance d’une longue habitude.
« Les cliottis, auxquels les tombairs cédèrent la place, sont des 6o.vei/rs de la plus terrible espèce: ceux-ci étaient armés d’un disque de fer dentelé connue une scie, dont les coups, lorsqu’ils ne parvenaient pas à les parer, faisaient ruisseler le sang de leurs eorps, nus jusqu’à la ceinture. Ce ne fut qu’en leur jetant force roupies' que l’on parvint à faire cesser un jeu où l’on craignait à chaque coup de voir expirer un des adversaires.
« La danse des serpents termina les jeux de cette journée. Les pambalis s’avancèrent avec leurs corbeilles. Avant de les ouvrir, ils préludèrent sur le monrjoufti (espèce de cornemuse); le couvercle des corbeilles enlevé, on en vit sortir une douzaine de serpents à lunettes % appelés dans le pays couleuvres capellcs. Le col enflé, l’œil enflammé, la gueule béante, ces reptiles paraissaient prêts à s’élancer sur les pambalis; ceux-ci les excitaient en leur présentant le poing et en suivant la mesure indiquée par les manrjoudis: aussitôt les serpents, debout sur leur queue immobile à son extrémité, agitèrent leur corps et leur tète en cadence, et formèrent une es-
* Pièce (le roonn.iie (te la valeur de 55 sous.
* Colubtr naja, l'un des serpents dont la piqûre est mortelle.
~ ■ ■ nnjiIt Trrny^XSqlF
LES JONGLEURS INDIENS
péce de danse qui c.xcila des éclats de rire universels. »
11 y a trois mois qu a dîner chez madame de Lorys, en parlant de l'iiabileté des jonfjleurs de l’Inde, je citais les mêmes faits dont j’avais été témoin : lorsque j’eii vins au sabre de vingt-six pouces de long qu’ils se plongent dans le go.sicr , le médecin de cette dame entama une longue dissertation pour me prouver que j’avais été dupe d’un prestige, et que le fait était physiologiquement impossible. Entre un voyageur qui affirme et un médecin qui nie, la question devrait au moins rester douteuse; elle fut décidée en faveur du docteur négatif. Je n’étais pas homme à perdre l’occasion qui vient de se présenter de donner un démenti de fait à la médecine ; j’ai conduit madame de Lorys et le docteur au spectacle des jongleurs indiens, récemment ouvert dans la rue de Castiglione.
Ces jongleurs, de la classe des tombaiis, sont au nombre de trois : le plus jeune est exclusivement chaîné de la partie de la musique, laquelle consiste en un chant vif et monotone, accompagné d’une espèce de triangle en harmonie.
La première partie de la représentation consista en tours de gobelets exécutés avec plus d’adresse, mais beaucoup moins piquants et moins variés que ceux de nos bateleurs.
Le jeu des balles de cuivre, que je ne me sou-
:»34 . LES JO.'^CLEUnS indiens.
viens pas d’avoir vu dans les Indes, est un miracle d’adi 'esse. Le toinbair, tantôt accroupi, tantôt couché, jette en l’air, dans toutes les directions, et reçoit tour-à-toiir quatre balles de cuivre doré de la (jrosseur d’une orange, au moyen des<jnelles il décrit, suivant qu’il les lance en avant, derrière le dos, ou par-dessous ses jambes, des figures variées où l’œil, trompé par la vitesse, croit voir des gerbes, des spirales, ou des cercles d’or. « Remarquez bien, dis-je au docteur, que cet homme n’a que deu.\ mains, et cxpliquez-moi, si vous pouvez, comment il exécute une action qui semble en exiger quatre. » Il reproduisit, avec plus de difficidté, des effets à-peu-près semblables, en substituant aux balles trois grands couteaux, qu’il fit voltiger en tous sens.
Après un entracte de quelques minutes, commencèrent les tours d’équilibre, non moins surprenants, mais beaucoup moins dangereux que ceux que j’ai décrits. Le jongleur, assis, fait tourner sans interruption deux larges anneaux autour de scs oreilles; il défile en même temps un chapelet d'une vingtaine de perles, qu’il met dans sa bouche, et dont le fil pend à la vue des spectateurs: pendant qu’il les enfile avec sa langue, et qu’on les voit descendre l’une après l'autre, il tient une épée en équilibre entre ses deux yeux.
U serait trop long et trop difficile de décrire les
LES JONGLEUllS INDIENS.
différents tours d’équilibre qu’il exécute ensuite avec une toupie qu’il fait tourner sur une pointe de fer, qu’il fait courir le long d’une tringle, et qu’il place ensuite sur un roseau flexible en équilibre sur son menton , en lui imprimant des mouvements divers eu contradiction apparente avec toutes les lois de la statistique et de la gravité des corps.
A ces tours succède celui d’un boulet de granit, pesant quatoi-ze livres, que l’Indien lance avec ses pieds: il le reçoit d’abord sur un bras, le rejette sur l’autre, le fait voler à une grande hauteur, le reçoit sur la nuque du cou, et le fait bondir à plusieurs Reprises sur ses épaules.
Le jongleur indien qui avait commencé le .spectacle par scs escamotages, se présenta pour le terminer par le fameux tour du sabre, où j’attendais mon docteur. L’instrument passa dans ses mains; il en mesura la longueur, et s’approcha du théâtre assez près pour se convaincre par tous ses sens de la réalité d’nne expérience qui mit encore une fois sa physique en défaut.
LA MÉLANCOLIE
w® XXII. [i6 n^^CEMBfiE i8i5,]
LA MÉLANCOLIE
De ta tige d<’taclit^e ,
Pauvre feuille de»«ccbée.
Où vas<tu? — ' Je u'cn sais rien:
L'orage a brisé le chêne Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine Le zéphyr ou raquilon Depuis ce jour me promené De la furet A la plaine,
De la moutagne au vallon;
Je Tais où le vent me mène, Sans me plaindre ou m'effraver; Je vais où va toute chose,
Où va la feuille de rose Et la feuille de lauiier
Arnaült.
On a tant abusé de ce mot charmant mélancolie, qu’on serait parvenu à le rendre ridicule, si l’on avait pu en trouver un autre pour peindre une situation
' CcUe fable charmante, que madame de G... attribua à La Fontaine à l'époque où elle parut pour la première fois, comme épigraphe, à la tête de ce discours, celte fable est dcM, Ainault, qui la composa ù l’occasion de son exil, au mois de juillet 1 8 1 5.
LA MÉLANCOLIE
de l’ame, ou, si l’on veut, une disposition de l’esprit à laquelle les Français sont peut-être plus enclins qu'aucun autre peuple. Cette observation ne dément point celle que l’on a faite, et dont on convient plus généralement sur la gaieté de leur caractère. La mélancolie (qu’il faut bien se garder de confondre avec cette maladie organique que nos voisins d’outre-mer ont appelée le spleen) n’est pas une manière d’être habituelle, mais un accident de notre nature, auquel les caractères excessivement gais sont plus sujets que les autres. C’est donc avec plus de prétention que de justesse qu’on a défini ce sentiment la convalescenee du malheur, puisqu’il nous surprend quelquefois au sein du bonheur même, et qu’il se prête aux plus douces illusions de la vie pour en augmenter le channe, comme il se mêle aux plus vives douleurs pour en tempérer l’amertume. La mélancolie se plaît dans les^éditations qui exercent l’aine et lui donnent un sentiment plus expansif de son existence. Elle vit dans le passé ou dans l’avenir; le présent seul n’existe pas pour elle. J’aime assez la figure et l’attitude que lui donne le poète anglais Warton :
Mclanclioty,'
Goddess of tearful eye,
That loves tofold her arws and sigh
‘ Mélancolie : déesse aux yeux humides de larmes : elle s'assied , croise les liras, et soupire.
LA MÉLANCOLIE
S'il est un plaisir dont il soit impossible de se rendre eompte, c’est sans doute celui dont la source est dans l’idcc d'une certaine perfection que l’on ne trouve ni en soi ni dans les autres, et que l’on chci clic hors de la nature ; dans un état de malaise où l’ame se complaît à flotter, sans rei)os et pourtant sans fatigue, sur une mer d’incertitudes qui n’a que l’horizon pour rivage.
Je ne cherche point la cause de ce phénomène physiologique ou psychologique; je parle de ses effets, et j’écris sous la dictée de mes impressions et de mes souvenirs.
La mélancolie, tout-à-fait inconnue aux peuples sauvages, paraît être le dernier degré de la civilisation; elle n'est donc poiut fille de la solitude, comme on l’a si souvent répété; il serait plus vrai de dire qu’elle en e.st la mère ; car elle la fait naître en tout lieu : c’est un^cs propriétés de cette faculté de l’ame que d’isolcr de la nature entière l’objet dont elle se saisit, et pour parler le langage des physiciens, de faire le vide autour de lui.
Née pour l’ordinaire dans le tumulte du grand monde, la mélancolie s’y crée des déserts où elle se réfugie jusqu’à ce qu’elle trouve l’occasion d’en habiter de réels, qu’elle peuple de ses longs souvenirs et de ses vagues espérances.
Tel est le sort qui m’a été réservé: après une longue vie passée dans l’orage des passions, con-
LA MÉLANCOLIE
tiuuellenient entre les deux exeès d’une gaieté brayante et d’une mélancolie profonde, les heures qui ont laissé dans ma mémoire les traces les plus durables, dont le souvenir a plus de charmes pour mon esprit, sont celles où je me suis endormi au milieu de ces songes de l’homme éveillé.
Entre une foule de situations semblables, il en est qui se rattachent aux trois principales époques de ma vie, et vers lesquelles mes idées se reportent avec plus d’intérêt.
Je me retrouve, à vingt ans, sur ce navire où je commandais une escorte de lascars ', à ma sortie de Surate, et dans ce désordre d'esprit où m'avait plongé l'abandon de la volage Nanine. C’était dans une de ces belles nuits qu’on ne connaît qu’entre les deux tropiques ; le ciel, d’un azur de saphir, étincelait d’étoiles; le navire, poussé par un vent frais, laissait derrière lui im sillage, lumineux dont j’observais le phénomène, assis sur la galerie de poupe. Insensiblement la majestueuse uniformité du tableau , le bruissement monotone des petites vagues argentées qui se brisaient autour du vaisseau sans interrompre le vaste silence de la nuit, produisirent dans mes idées quelque chose de semblable à l’impression matérielle que j’éprouvais. Je me sentais seul, isolé dans la nature, détrompé d’un amour
* Voyez l^rmite Je la ChauisJe-d' Àntin y tome 111, n* cvt.
a4o MKI.ANCOLIE.
dont le souvenir m’arracliait des larmes , et ne sacbaiit désormais où reposer ui mes vœiii, ni mes espérances. L’infidélité d’une maîtresse était à mes yeux le crime de l’humanité tout entière: “ Des êtres sensibles! me disais-je, il n’en existe pas; tout est caillou, tout est arjple dans ce monde! » Le sentiment de haine et de mépris que m’inspiraient en ce moment les hommes me donnait une plus haute opinion de moi-même. .le me voyais avec orgueil aux prises avec la fortune; et, loin de la repousser, je caressais rimage de tous les malheurs que mon imagination exaltée se plaisait à m’offrir. Qu’allais-Je devenir? à quelle suite d’événements étais-je réservé dans cette vaste carrière de la vie, où, dès les premiers pas, j'étais abaudouné, sans parents, sans amis, sans guide? .le puisais dans l’amertume de ces réfle.xions (qui .se présentaient pour la première fois à mon esprit, dont l'amour jusqu’à ce moment les avait éloignées) je ne sais quelle confiance dans mes propres forces, je ne sais quel courage aventureux dont j’étais au moment de faire la plus terrible épreuve
Trente ans de ma vie s’étaient écoulés dans une touVmente d’événements où j’avais épuisé toutes les chances de la destinée humaine; jeté au milieu d’uu peuple sauvage dont les nations civilisées m’avaient appris à chérir les vertus, j’espérais y* finir mes
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LA MKI.ANCOLtE.
jours. La mort m’enleva la douce compagne de mon heureux exil: mes mains lui avaient élevé, au pied d’un rocher, sur les bords du fleuve, un simple mo nument où je venais souvent me recueillir ; ma fille, le dernier et le plus tendre lien qui m’attachât à la terre; ma fille, encore dans l’enfance, et qui u’en devait sortir que pour entrer au tombeau de sa mère, m’avait un jour accompagné dans cette triste solitude.
Tandis que l’enfant s’amusait sur la rive à ramasser des coquillages dont elle remplissait une calebasse, j’étais assis au pied du rocher, et je suivais des yeux le cours d’un des plus grands fleuves du monde, à travers les impénétrables forêts qui bordent ses deux rives. Je remontais, par la pensée, cc torrent des âges où je me sentais emporté comme la feuille légère sur laquelle s’arrêtaient mes regards. Quel étrange concours d’événements m’avait conduit des bords de la Loire, où j’avais pris naissance, sur ceux de l’Orénoque, où je me trouvais au déclin de ma vie! « J’avais reçu le jour en France, au milieu du plus brave, du plus aimable des peuples ; j’étais appelé à y tenir un rang honorable ; je pouvais être utile à mon pays, peut-être illustrer mon nom parmi mes concitoyens; et j’ai vécu, me disais-je, errant, inconnu, sans gloire, sans patrie !...»
Je m’arrêtai sur ces mots: « la patrie! En est-il pour une nation où l’on fait des Saint-Barthélemy,
E&MITB DT LA GtlAKI, T. I.
LA MÉLANCOLIE
OÙ l’on révoque les édits de Nantes, où le despotisme est un culte, la religion un préjugé, la liberté un délire?... La gloire! (ce sentiment national qui tient lieu de tant de vertus en France) de quel prix fut-elle payée à toutes les époques de notre histoire? Luxembourg est enfermé dans un cachot de six pieds carrés, Villeroi est préféré à Catinat, et Labourdonnaye meurt dans les fers ! Qu’importe ! l’injustice dont ils ont été victimes accroît aujourd’hui leur renommée. Où serait le mérite de servir son pays, si l’on devait toujours compter sur sa reconnaissance?... »
Cette dernière réflexion, que je cherchais à combattre pour échapper aux reproches et aux regrets dont elle était pour moi la source, m’avait conduit à relire la dernière lettre que m’avait écrite mon vieil ami l’Ermite de la Chaussée-d’ Antin , dans laquelle il faisait un tableau de la terrible révolution qui s’était opérée en France depuis cinq ans, et dont je recevais la première nouvelle au mois de juillet 1793.
Je fus interrompu dans ma lecture par les cris de ma fille, qui m'annonçait qu’une pirogue descendait le fleuve et s’avançait vers nous de toute la rapidité du courant. Au signal que je fis, la barque approcha du bord, et j’en vis sortir, à ma grande surprise, un homme qu’à ses vêtements je reconnus pour un Européen: c’était un des malheureux exilés
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LA MÉLANCOLIE. 24-
de Sinnainary. Ses aventures, l’événement qui me le fit rencontrer, les entretiens que nous eûmes ensemble, pourront trouver place dans un autre discours. Pour ne point m’écarter de l’objet que je me suis proposé dans celui-ci , j’essaierai de rendre compte du sentiment que m’a fait éprouver, il y a quelques semaines, l’aspect des lieux où je suis né, et où j’ai retrouvé les doux souvenirs de mon enfance '. . .
C’est un bien singulier mécanisme que la mémoire des vieillards, d’où s’efface l’idée de la veille, et où se conservent les images et les impressions du premier âge. .le ne reconnus point la petite ville de ürassieux, qui n’est qu’à deux lieues du château d’IIer..., oùje me rendais, mais, à peine entré dans le chemin de traverse qui y conduit, je me retrouve, comme par enchantement, en rapport immédiat avec tout ce qui m’environne : non seulement je reconnais, je nomme les hameaux, les fermes, les closeries ', aux environs desquelles je passe; mais j’étonne mon guide, presque aussi âgé que moi, en lui indiquant la place où se trouvaient tant d’objets qui ne sont plus. « C’est là, sur cette petite élévation, à l’entrée de ce taillis, que l’on voyait au-
' Habitation du vigneron principal , qui alTcrmc ou exploite de$ vignes dans TOrléanais.
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trcfois une image de la Vierge enchâssée dans les branches d'un vieux chêne célèbre à dix lieues à la ronde: qu’cst-il devenu? — Hélas! mon cher monsieur, on l’a abattu il y a vingt-cinq ans, le jour où l'on a planté les arbres de la liberté. On vient d’abattre ces derniers, mais on ne peut pas replanter l’autre. — Je me rappelle qu’il y avait quelque part dans cette vallée un couvent de capucins dont le gardien était un excellent homme. — Père Sébastien ? 11 n'y a guère plus de dix ans qu’il est mort de vieillesse dans la commune de Maldives, où il s’était retiré... Vous voyez les bâtiments de l’abbaye: c’est M. le comte de Mol..-, qui les a achetés pour y établir une filature... Nous étions obligés de nourrir les rebgieux ; c’est maintenant la fabrique qui nous nourrit. — Et les frères? — Il y en a encore trois de vivants: deux sont mariés dans le village; et s’il est vrai que Dieu bénisse les grandes familles, celles-là doivent prospérer. «
Tout en devisant de la sorte, nous arrivons à lier... ; je distinguais déjà les flèches de l’antique manoir, qui date du règne de François I", ainsi que tous les vieux châteaux qui subsistent encore sur cette rive gauche de la Loire. Depuis vingt ans ce pauvre domaine avait changé cinq ou six fois de maître; et ce qu’il y a d’extraordinaire, malgré le temps et la révolution, le gothique castel était encore debout. Le jardinier-concierge, à qui la garde
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en était confiée, était l’arrière-petit-fils de celui que j'y avais laissé; je n'eus point de peine à en obtenir la permission de visiter dans les plus petits détails des lieux que j’avais tant de plaisir à revoir.
Rien n’était changé extérieurement; la chapelle et le colombier seuls avaient été détruits. J’entrai dans le château , que des fossés remplis d’une eau verdâtre entouraient encore, en songeant au petit bateau sur lequel j’avais tant de fois navigué, de compagnie avec les canards, les oies, et les cygnes qui peuplaient ce vaste bassin.
Au fond du vestibule , où le stuc avait pris la place du plâtre rechampi, je cberchad en vain dans sa niche la statue de pierre grossièrement taillée en Apollon, dont j’avais cassé la flûte et les doigts en jouant à la balle. Le salon, depuis cinquante ans, a été plus d’une fois remeublé à neuf; maison voit encore au-dessus des portes , et sur l'énorme poutre qui partage le plafond, des attributs de chasse, peints à fresque sur les dessins de mon grand-père. C’est là que s’arrêtèrent mes regards ; je croyais encore voir mon aïeul me montrant, du bout de sa canne, Acléon changé en cerf, et la nymphe Calisto, sous la figure d’un ours, méconnue de Jupiter lui-même.
J’essaierais vainement de donner une idée des sensatipns diverses qui m’assaillirent à-la-fois en entrant dans la chambre de ma mère; c’est là, dans cette place même, que j’avais vu le jour pour la pre-
LA MÉLANCOLIE
inicre fois, que j’avais éprouvé pendant dix ans tout ce que le cœur de la plus tendre mère renferme de tendresse, que j’avais payé par tant de caresses ses soins ineffables; c’est là, dans l’âge où l’on commence à sentir le prix de cet amour qu’aucun autre ne remplace, que je vis mourir, avant trente ans, celle de qui je tenais la vie, et dont la perte me fit connaître le premier sentiment douloureux, le seul
que le temps n’ait pu détruire
La seule pièce du château qui n’eût souffert aucun changement était la salle de billard, blasonnée du haut en bas; on avait eu le soin , pendant les dix premières années de la révolution, d’en cacher les nobles murailles par une boiserie derrière laquelle se sont conservés ces précieux lambris, que le nouveau propriétaire remet au jour plus sottement, mais avec autant d’oi^eil que ceux qui les ont fait peindre.
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LES CONFIDENCES dVnE JEUNE FILLE. 24?
N"zxin. [aa DÉCEtniix i8i5.]
LES CONFIDENCES