‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 50 sur 65 · DES GENS DU GUAXD MONDE · texte numérisé non relu

DES GENS DU GUAXD MONDE

“ 1/lionncur des Iwiiiinesct celui des femmes sont deux plantes d'espèces tout-à-fait différentes, l’iiue croît au soleil, l’autre ne fleurit qu’à l’ombre.

U Nature. — TjC mot à la mode par excellence; C’est bien celui-là qui en dit plus qu'il n'est gros : il s’applique à tout, il répond à tout, il explique tout et tient lieu de tout ; chacun le déflnit à sa manière : c’est une cause, c’est un effet, c’est un lieu, c’est une situation, c’est un bien, c’est nn mal, c’est un instinct, un devoir, un sentiment; le plus souvent c’est une absurdité.

« Tel philosophe descend de la chaire où il vient de prêcher la nature, pour aller mettre ses enfants à l’hôpital ; tel autre se ravale au dessous de la nature pour nous prouver qu’il n’y a rien au-dessus. Celui-ci se fait centre de la nature; celui-là prétend qu’il en est le terme. — Les femmes du grand monde sont tellement enthousiastes des beautés de la nature, qu’elles ne leur préfèrent que le bal masqué , le mé lodrame et l’Opéra. — C’est sur-tout dans les arts que brille la nature: un peintre, un sculpteur, vous dit que ses figures sont nature; les poètes invoquent à tout moment la nature; les moralistes, les physiciens ne sortent pas de la nature , et chacun sait que les médecins et les acteurs sont presque toujours d côté de la nature.

« Patrie. — Le lieu où l’on est né pour les 99 centièmes des hommes ; la passion dominante de quel- Ermite de l\ Gt;i.\5S, t. i.

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«jiies pauvres diables dont on se moque dans le monde en les appelant les oies du Copilote. Il existe un peuple insulaire chez qui Famourde la patrie est synonyme de Jléau de f humanité.

« PnùüGÉ. — S’entend d’une manière différente, suivant qu’il s’applique aux hommes ou aux femmes. l 'n homme à préjmjés est un homme armé de vieilles oj>inions qu’il oppose sans examen à des vérités nouvelles. Une femme à préjugés est presque toujours une femme attachée à ses devoirs. — Il y a des préju{;és appuyés sur des vertus; les gens qui les attaquent ne tirent pas toujours juste. 11 faut l’adresse et le coup d’œil de Guillaume Tell pour enlever la pomme sans toucher l’enfant.

U Phktentioks. — Le plus innocent des mensonges, pareequ’il n’impose à personne; le plus dangereux des témoins, pareequ’il dépose toujours contre la personne en faveur de laquelle il parle. Les prétentions à la jeunesse donnent toujours à une femme quelques années de plus qu’elle n’en a. Valsain n'était qu’un homme ignorant, ses prétentions à l’esprit en ont fait un sot. Les prétentions à la naissance sont les plus ridicules, et pourtant les plus modestes de toutes.

« Kidicule. — Ce n’est pas un défaut ; ce n’est pas un vice ; ce n’est pas un crime : c’est bien pis.

Il Sentiment. — Affection nervale. — Madame telle a un sentiment. Ne vous découragez pas; on

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DES CENS DU CnAND MONDE. 275 peut changer de sentiment; on peut iiicme en avoir plusieurs à-la-fois. Il y a des femmes tjui sont tout sentiment : comment se fait-il que les femmes à sentiment n’aiment pas les hommes à sentiment ? C’est que le .sentiment, chez les hommes, n’a pas le même siège, le même empire, la même expression.

« T.a lent. — V oyez Intrigue. — Qu and u ne feni me vous dit qu’un homme a de grands talents, il est toujours malhonnête de rire.

«Valeur. — Dans les revers, les poltrons l’appellent témérité, extravagance. Montaigne n’était pas de cet avis: Le vrai vaincre, dil-il, a pour son rôle le choc, et non pas le salut; et consiste f honneur de la vertu à combattre, non à battre.

«Vérité. — Vieux mot exprimant une chose toute nouvelle. — Antoine Ferez disait que c’était pour savoir la vérité que les rois entretenaient des fous auprès d’eux : on voit bien que depuis long-temps ils ne sont plus entourés que par des sages. — L'oiis avez pour vous la force, fai pour moi la vérité: la lutte peut être longue, mais la victoire me restera. La violence est passagère, la vérité est éternelle. N’est-ce pas Massillon qui a dit cela?

« Vie. — Grammaticalement parlant, jamais on n’a tant abusé de la vie. C’est après la nature le mot dont nos poètes, et sur-tout nos romanciers, fout le plus d'usage : l’amour même a perdu de son crédit ; ce n’est plus qu’une vie dans la vie. Je m’informe de

27G DICTIONNAIHE DES GENS DU GRAND MONDE, la santé d'une jolie femme; elle me répond qu’e//e porte légèrement la vie. Un bon bourgeois, à qui je demande si sa femme est accouchée , me dit que depuis huit jours son enfant essaie la vie. Je parle du prix du temps à un jeune homme dissipé : il convient avec moi qu'i7 éparpille sa vie. Une femme à sentiment, pour me donner une idée de l’état de son ame, me dit quelle se balance sur la vie, entre le passé quelle regrette et [avenir qu’elle redoute. Pour moi , sans être attaqué du spleen , je déclare que je suis las de la vie; je n’y entends plus rien, depuis qu’on la place dans le discours comme on la reçoit et comme on la donne, sans savoir ce qu’on fait. »

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