‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les moeurs. Tome 6 (volume 5)Chapitre 53 sur 65 · DEUX VISITES 1 ) 1 ) JOUR DE LAN · texte numérisé non relu

DEUX VISITES 1 ) 1 ) JOUR DE LAN

famille. Quelle joie! quelle ivresse! cliaeuii a reconnu son lot et sa place. Edmond embouche sa flûte de cristal; Victor fait sonner sa montre à répétition; Virginie s’est parée de son scliall, et Laurette, armée de son porte-crayon d’or, esquisse déjà le portrait de sa sœur, dans un superbe album où elle exige que cbaciin des assistants dépose un souvenir. Ce fut de toute la franchise de mon cœur que je félicitai M. et madame Dorier, en les quittant, sur le bonheur domestique qu’ils avaient su se créer, et dont ils me paraissaient si dignes de jouir.

C’est sans doute pour m’offrir l’occasion d’apprécier encore mieux ce genre de bonheur, que le hasard me conduisit, en sortant de chez mon cousin Dorier, chez mon cousin de la Verberie, lequel demeure rue de la V’illc-rÉvèque, dans une vieille maison qu’il est bien le maître d’appeler son hôtel, comme il appelle sa ferme son château. Ce ne fut pas sans me disputer avec le portier, et sans me prévaloir de ma qualité de parent, que je fus admis aux honneurs de la visite personnelle.

Madame de la Verberie, à laquelle son mari me présenta de la manière la plus solennelle, me reçut on ne peut plus lestement, et, pour toute réponse au compliment que je lui adrc$.sai, elle me dit - O qu’elle m’aurait à mon âge seul reconnu pour le parent de son mari. » On ne riait pas assez de celte impertinence; je la relevai de manière à la mettre

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à la portée de tout le monde. Pour en sentir tout le sel, il faut savoir que cette dame, qui n'a guère plus de quarante ans, a épousé l’année dernière, eu secondes noces, M. de la Verberie, qui en a pour le moins cinquante-cinq, et quelle se croit obligée de rappeler sans cesse cette di.sproportion d’âge, que beaucoup de gens ne remarqueraient pas.

Madame de la Verberie a deux prétentions ( pour ne pas dire deux ridicules), celle d’une jeunesse de quarante ans, et d’une noblesse dont l’origine remonte à une charge de trésorier de France, que son père avait achetée en 1788. Son mari est un homme que la nature avait créé pour vivre célibataire, et qui s’est marié deux fols {jer distraction. Il a une femme sans avoir de ménage, et des enfants sans avoir de famille. La manie de M. de la Verberie (une des plus singulières qui puissent affliger un cerveau bumain) est de croire à la possibilité de rétablir la chevalerie, et d’en faire revivre les mœurs. C’est la pensée et l’occupation de sa vie entière, et il ne se passe pas de semaine qu’il n’adresse à quelque souverain de l’Europe un extrait du Mémoire in-folio qu’il a composé sur ce sujet.

Ce paladin arriéré a deux enfants du premier lit, Gaston et Mathilde: le premier est un petit philosophe de vingt-deux ans, élevé dans une université d’Allemagne, où il a été iinhu de la doctrine de Kant, dont il est, à Paris, un des plus zélés prosé-

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lytcs. 11 s’occupe en ce nionient d’y former une société des amis de la J'cvlu, à l’instar de celle de Berlin.

INIadctnoisellc MatLildc n’a pas encore dix-huit ans, et elle est dévote, mais dévote de cette dévotion qui fait prendre en aversion et regarder avec mépris toutes les choses et toutes les personnes d’icibas. On n’aura pas de peine à croire qu’une famille ainsi composée n’ait dit m’offrir un contraste frappant avec celle que je quittais.

La maîtresse de la maisou avait exposé sur une table ronde, au milieu du salon , les étrennes qu’elle avait reçues, parmi lesquelles on remarquait une aumônière où se trouvaient brodées en chenille les orme.? necoi/p/écsde Monsieur etdeMadame. Son mari, en lui présentant ce petit cadeau, n’avait pas oublié de lui dire que la mode de cette espèce de poche était renouvelée du douzième siècle, et qu’elle indiquait dans nos mœurs un changement dont on lui serait en grande partie redevable. Je rne récriai sur le travail des armoiries, en homme versé dans l’art héraldique, et je vis .sourire plusieurs personnes de la société, lorsque je fis remarquer dans l’écusson de ma cousine une croi.v de (jucule, qui attestait que la noblesse de son origine remontait au temps de la première croisade.

L’exanieu de toutes ces dispendieuses bagatelles, sorties des nia[;asins du Petit-Dimkerquc et du Fa-

DEUX VISITES DU JOUR DE LAN. 285 lais-Royal, tenait lieu de eontenaiiee et de eonversation à des parents qui se connaissaient à peine, et qui se quittaient bien résolus de ne se revoir que l’année prochaine à pareil jour. La forme des cartes de visite dont la cheminée était couverte, fournit ensuite matière à des réfle.xions non moins intéressantes. Dans une petite discussion qui s'ouvrit à ce sujet, un homme, qui me parut être l’oracle du salon de madame de la Verberie décida que les cartes imprimées indiquaient des gens du petit commerce, que les cartes à vignettes ne pouvaient appartenir qu’à des parvenus ou à des étrangers, que les cartes en couleur sentaient la province, que les cartes « la main étaient du vieu.v style; enhn, que les cartes de visite, imprimées en écriture courante sur un fond blanc tout uni, avec radresse en bas en caractères imperceptibles, étaient seules avouées pai’ le bon ton et par le bon goût.

Pendant ce grave entretien, je m’étais successivement approché de Mathilde et de son frère, qui s’étaient retirés dans un coin du salon. Quelques moments d’entretien avec l’un et l’autre suffirent pour m’apprendre qu’ils avaient infiniment peu d’estime et encore moins d’amitié pour leur belle-mère, dont üs s’amusaient sans cesse à déjouer les prétentions; que celle-ci n’était jamais en reste de mauvais procédés avec eu.\; que le chef de la maison, étranger à tous les devoirs, à toutes les affections

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<lc famille, vivait chez lui sans autorité, sans consi-: '

dération; indifférent à ses enfants qu’il néglige, à, • charge à sa femme qu’il ennuie, et, pour le moins,f inutile à la société, hors de laquelle il est toujours placé par système.

Madame de la Verberie, qui n’était pas obligée de me tenir compte des observations que je faisais chez elle, me fit très honnêtement apercevoir de la longueur de ma visite. A mon tour, je trouvai le moyen, sans trop d’impolitesse, de lui faire entendre qu’il était permis, à mon âge, d’être indiscret dans une première visite qu’on n’avait ni l’espoir ni l’envie de renouveler.

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