LE TROUSSEAU DE LA MARIÉE. 2QJ
Ci-contre. . . . 3 1 , 64 o fr.
kaie, garnies, brodées, pour le matin,
. à 600 fr. l’une dans l’autre 7»20o
Une douzaine dito d’étoffes de fantaisie pour s habiller, à 3 oo fr. la robe . . . 3 , 6 oo Une douzaine de coiffes de pelotes, brodées avec chiffre et dentelle; article
essentiel i ,200
Une douzaine de frottoirs de mousseline, pour le rouge, à coins brodés en chiffre; indispensable 3 oo
Manches et canezous en mousseline, tulle
et bandes brodées, deux douzaines. . 2,4oo Petits bonnets de perkale, dormeuses et cornettes du matin, une douzaine, à
izSfr. . ; i, 5 oo
Coupons de dentelles de toutes sortes. . 8,000
Le tout enfin pour la modique somme
de 55,840 fr.
sans compter, il est vrai, 5 ou 6000 francs de petites drôleries qui ne valent pas la peine d’être portées en compte.
U Eh bien ! mon ami , qu'en dites-vous ( continua M. Binôme en m’adressant la parole), ne voilà-t-il pas 60 mille francs bien employés? — Parlez, monsieur, ne vous gênez pas pour être de l'avis de mon
2g6 LE TROUSSEAU DE LA MARIÉE, mari (reprit la maîtresse de la maison, voyant que j’hésitais à répondre); vous avez là un beau texte pour déclamer avec lui contre le luxe des femmes : c’est un sujet tout nouveau, sur lequel vous pouvez faire un sermon très édifiant. — Si je voulais faire un sermon, madame, et si vous étiez disposée à l’entendre, ce n'est point sur le luxe, c’est sur la vanité que je prêcherais dans cette circonstance, et, sans faire la part à chacun dans mon discours, peutêtre y trouveriez-vous la vôtre. J'ai vécu trop longtemps éloigné d’un monde auquel je suis d’ailleurs étranger par mon âge et par mes habitudes, pour avoir le droit de m’établir ici médiateur entre la raison et les convenances. Je sais, ou plutôt je devine tout ce qu’on doit de sacrifices, en certains cas, à la position où l’on se trouve, au nouveau rang où l’on se place, à l’opinion, lors même que cette opinion qest pas un préjugé; mais ce qu’il m’est plus difficile de concevoir, c’est qu’on s’impose, sans utilité pour soi ni pour les autres, l’obligation de faire par amour-propre plus qu’on n’aurait fait par sentiment, avec la certitude que personne ne vous en tiendra compte. Vous m’avez permis de dire toute ma pensée: vous mariez mademoiselle votre fille à un jeune homme très riche, qui l’aime tendrement et pour elle-même; vous croiriez lui faire injure en supposant que le don d’un trousseau , plus ou moins magnifique, pût influer siu* l’attache-
LE TROUSSEAU UE LA MARIÉE. 297 ment qu’il porte à celle qu'il épouse sans dot; c'est donc uniquement pour lui disputer un avantage si précieux à sa délicatesse que vous affectez de vous mettre au-dessus d’un procédé généreux dont son amour voulait sc faire un titre. Je ne parle pas de cette considération puérile d’imposer par la magnificence du trousseau de la mariée à la famille de votre gendre : si elle voit cette union avec plaisir, elle blâmera, comme votre époux, une prodigalité inutile; si elle la voit avec peine, la dépense que vous avez faite sera comptée pour rien, et l’article sans dot sera publié par les parents du jeune bomme avec d’autant plus d’affectation que leur vanité, par-là , croira blesser plus sensiblement la vôtre. » Madame Binôme accueillit mes petites observations avec plus de bonté que je ne l’espérais; et, comme il était encore temps de revenir sur quelques emplettes qui n’avaient été faites que conditionnellement, on convint, en supprimant deux ou trois articles qui n’entrent pas essentiellement dans la composition d’un trousseau, d’en réduire assez les frais pour ne pas être obligé de vendre la ferme.
LES GENS DE LETTRES
t«* XXTIII. [17 Xà^VIER 1816.]
LES GENS DE LETTRES
Cmfy men despisc letten; simple Men admire them ; and uiise men use Their help, and honour them.
Bacon , Essats.
Les geos TAÎDS et fourbes afTcctent de mépriser les lettres; les bommes simples les idoiirent S 40 s choix; les hommes sages eu font usage, et les honorent.
L’ami Binôme, assis au coin de mon feu, qu’il tisonnait pendant que j’écrivais une lettre, grommelait entre ses dents quelques mots auxquels je prêtais involontairement l’oreille. « Le sot! disait-il, se jeter dans une pareille carrière, et dans quel temps encore ! Mon père, c'est plus fort que moi, je cède à un penchant irrésistible , j’ai reçu du ciel [influence
secréte Le diable emporte, ton influence ! elle te
conduira à l'hôpital, à Vincennes ou à Charenton; tu n’as que le choix ; c’est moi qui te le dis. >< Et en le disant mon homme, d’un coup de pincette, fait rouler un gros tison sur le tapis ; il veut le relever avec trop de précipitation, et l’éparpille en
LES GENS DE LETTRES. 1299
charbons ardents qui multiplient le dommage : en même temps qu’il y porte remède des pieds et des mains, son impatience s'e.xbale en termes si vifs contre les penchants irrésistibles et contre les tisons,
que je pars d’un grand éclat de rire « En effet,
continua-t-il du même ton de colère , la chose est on ne peut plus risible ; votre tapis brûle , et mon fils veut à toute force se faire homme de lettres. — Voilà déjà un de ces malheurs réparé, et l’autre n’est pas si grand que vous le faites : c’est une profession très honorable que celle d’homme de lettres, et si votre fils en a tout à-la-fois la vocation et les moyens, je ne vois pas queUe raison vous pourriez avoir de lui interdire une carrière qu’il peut parcourir avec honneur. — En vous accordant ( sans tirer à conséquence pour la suite de la discussion ) qu’il suffise aujourd’hui de la vocation et des moyens intellectuels po’ur réussir dans cette profession, pensez-vous que j’appelle vocation cette ardeur de barbouiller du papier dont tant d’écoliers sont saisis en sortant du collège? que j’appelle moyens ce peu de talent qu’il faut pour dialoguer quelques scènes d’opéra comique ou pour rimer des ariettes? Ma femme peut s’extasier de plaisir à la représentation d’un mélodrame pour la façon duquel son fils s’est associé deux ou trois beaux esprits de même force ; elle peut aller colporter de maison en maison le journal où il débite à tant la bgne ses alinéas pobtiques : moi.
3oo LES GENS DE LETTHES.
je ne vois là qu'un engouement sans excuse, une carrière sans but, et tout au plus une occupation sans profit, car je n’oserais dire sans honte.
U ~ Je ne connais pas assez votre fils pour justifier son choix; mais j’aime et j'honore assez les lettres pour justifier son goût: Les lettres (on peut en croire Cicéron ) sont l'aliment de la jeunesse, la passion de [âge muret f amusement de la vieillesse i elles nous donnent de l’éclat dans la prospérité, et sont une ressource, une consolation dans C infortune ; elles font les délices du cabinet, et n'embarrassent dans aucune situation de la vie; la nuit elles nous tiennent compagnie, et nous suivent aux champs et dans nos voyages. Aristippe ne connaissait d’autres biens que ceux que les revers ne peuvent nous enlever;- il ne recommandait à ces parents, du fond de son exil, que d’enseiguer de bonne heure à leurs enfants à .se munir de biens et de provisions qui pussent braver la tempête ; c’était aussi l’avis de Théophraste ; L'homme de lettres, dit-il en traçant ce caractère, jouit seul de la prérogative de n’étre point étranger au milieu des étrangers. Et, pour vous citer l’bistorien que vous aimez le plus (après sou maître Voltaire), Hume avance et prouve, à force d’exemples, qu’il est rare, et même très rare, qu’un véritable homme de lettres ne soit au moins un honnête homme. Voulez-vous une autorité sinon plus forte, du moins plus impartiale, écoutez ce bon Robert
LES GENS DE LETTRES
3oi
de Naples, ce roi qui s’honorait de l’amitié de Péti-arque, et à la mort duquel ses heureux sujets donnèrent tant de larmes ; il vous dit que, s il fallait opter entre la perte de sa coiuxmne ou celle de sa qualité df homme de lettres, il n'hésiterait pas à sacrifier son royaume.
« — Vos philosophes, vos rois, vos auteurs peuvent avoir raison en thèse générale ; les lettres peuvent être une fort bonne et fort belle chose en soi, mais la question est de savoir si tous les temps, si tons les pays sont également favorables pour les cultiver ; s’il n’y a pas telle époque où les entraves qu’on leur donne, les dangers où elles exposent, les ennemis qu’on leur suscite, et, plus que tout, l’espèce d’hommes qui les professe, ou plutôt les exploite, ne doivent pas éloigner les jeunes gens d’une carrière envahie ptu" de semblables rivaux. — H y a longtemps qu’on a comparé la corporation des gens de lettres à une armée où l’on compte un très petit nombre d’ofhciers-généraux, beaucoup d’officiers subalternes et une multitude de soldats. — Et les goujats, dont vous ne dites rien! — C’est qu’ils ne comptent pas dans l’effectif, et qu’ils se tiennent toujours sur les derrières. — Excepté dans les déroutes, où ils forment l’avant-garde. — Quand on discute la régie de bonne foi, on ne cherche point ses preuves dans les exceptions. En parlant d’une classe d’hommes généralement estimables, je fais abstraction de cette
LES GENS DE LETTRES
foule d'intrus qui se glissent dans leurs rangs, et parviennent quelquefois à usurper leur titre. Kxaniincz avec moi sans prévention l'état de notre littérature, sous les rapports personnels de ceux qui y tiennent un rang : vous verrez qu'à tout prendre cette classe de la société est encore celle où l'on trouve le plus de vertus publiques et privées, où la raison a le plus d'empire, où les mœurs ont le moins de préjugés, où l'esprit de parti a le moins d'amertume; vous y remarquerez (contre l'opinion des sots, qui ont tant d'intérêt à juger et à condamner l'esprit par contumace) que la probité, l'honneur, y suivent la progre.ssion du talent, et que les plus éclairés des hommes en sont aussi les meilleurs.
«En votre qualité de mathématicien, vous ne vous payez pas d'assertions, vous demandez des preuves; je n'ai besoin que de vous citer des noms.-
B Dans un temps et dans un pays où la vieillesse obtient si peu de considération ( et peut-être, il faut tout dire, où tant de vieillards provoquent, .s'ils ne le justifient pas, le mépris dont elle est l'objet), les deux Nestors de notre littérature font respecter en eux ectte union si belle, si touchante, d’un grand âge, d’un grand talent et d’un grand caractère. Le premier', doyen et modèle des vrais philosophes, après avoir été , dans le cours de sa longue carrière ,
* I.'abbc Morcllcl .
LES GENS DE LETTRES
l’un des plus fermes soutiens de ces principes libéraux sur lesquels se fonde désormais lacivilisation européenne , n’a pas craint de faire entendre le cri de famille dans l’effroyable tumulte des factions. L'autre émule du tragique anglais dont il a naturalisé le génie sur notre scène, n’a fléchi le genou devant aucune idole, s’est conservé pur, libre et pauvre au milieu de toutes les séductions de la fortune, et met toute sa gloire à compter dans sa vie autant de belles actions que de beaux vers.
« Celui-ci, courageux défenseur du droit des nations, opposant à tous les partis le calme de la raison et l’intérêt de l’humanité, mérita dans sa jeunesse l’estime du vertueux Malesherbes, qui lui légua son inflexible probité
“ Tant d’autres exemples que je pourrais ajouter encore, s’ils ne se présentaient d’eiix-mêmes à votre esprit, doivent vous convaincre de ces vérités, que la profession des lettres, à laquelle on n’assigne aucun rang dans l’état, y tient véritablement le premier, par l’influence qu’elle a sur la morale publique, sur les mœurs privées et sur les institutions nationales; que ceux qui, dans cette profession, obtiennent le plus de succès sont toujours ceux qui l'exercent avec le plus d’honneur; et que, dans
* Ducîs. ■ ••
' Lacretelle ie philosophe.
3o4 LKS GENS DE LETTHES.
l’état actuel des sociétés politiques, on peut juger du degré de la prospérité des nations, de la force et de la stabilité du gouvernement, par le degré de considération que l'on accorde aux lettres et à ceux qui les cultivent.
« — Je tombe d’accord avec vous du principe; je ne récuse aucune des preuves personnelles que vous m’avez données, et auxquelles j’ajoute mentalement toutes celles que vous auriez pu y joindre; mais, parbleu! je soutiens, pour reprendre votre comparaison , qu’une douzaine d’officiers supérieurs en retraite ne fait pas une armée, et que celle des gens de lettres actuels ne se compose, en grande partie, que de bandes irrégulières, sans aveu, sans courage et sans discipline.
«Je sais la différence que l’on a de tout temps établie entre la profession et le métier des lettres : vous avez fait l’éloge de l’une; moi, je fais la satire de l’autre, et mon champ est bien plus vaste que le vôtre. Je sais que l’indigent qui pense est bien .supérieur au riche qui végété, au grand qui se pavane; mais connaissez - vous quelque chose au-dessous de l’écrivain mercenaire aux gages de ces derniers? Connais.scz-vous des hommes plus vils que ces plats adulateurs de la puissance, que ces thuriféraires en livrée, vivant de l’encens grossier dont ils noircissent leurs idoles? des hommes plus odieux que ces artisans de calomnies périodiques, dont la morale.
LES GENS DE LETTRES
le bon goût et le bon sens ont également A l’ougir? Connaissez-vous des insectes plus nuisibles que ceux qui s'attachent aux plus beaux arbres, dont ils rongent les fruits et flétrissent les fleurs.
« Vous refusez à ces gens-là le titre d'iiommes de lettres; mais ils le prennent, se font counaitre et employer comme tels, et le déshonneur de leur nom rejaillit sur leur état. Voulez-vous des portraits, je vous livre une galerie tout entière.
“ Vous y verrez figurer au premier rang ce Daman, fougueux apologiste de toutes les fureurs révolutionnaires, dont il a donné l'exemple dans sa conduite et dans ses écrits, et maintenant, sous d'autres couleurs, l'un des plus zélés persécuteui's de tous les gens de bien , qu'il cherche à faire passer pour ses complices.
«Ce Théophile, marguillier de toutes les paroisses, chantre de tous les lutrins, dont la voix enrouée s'est fait entendre, eu l'honneur de qui il appartenait, à la halle, dans la place publique, sur les tréteaux, dans les antichambres et jusque dans les palais.
» Cet Àgésipe, bourré de l'esprit des aqtres, qu'il vend à moitié perte, et dont ce trafic est encore la plus honnête spéculation. Malheur à qui parle eu sa présence! son oreille est exercée et sa mémoire perfide.
» Ce Mopse, dont la plume et la conscience à
EaUITE DE LA T. 1. 30
LES CENS DE LETTRES
l'ciican appartionncDl au dcruier cuchérisseur : sur papier timbré, sur papier grand-aigle, sur papier à ministres, sur papier d’impression, c’est toujours le même écrivain, toujours le niême courage à secourir le pouvoir, à poursuivre le malheur, à calomnier le mérite ; toujours le même instinct à vivre aux dépens des autres.
« Ce Mdnipe, dévoré de fiel et d’envie, qui s’est constitué greffier du Parnasse, et qui n’enregistre que les ouvrages dûment estampillés; ce Ménipe, qui a tout juste l’esprit qu’il faut pour dire du mal, et le crédit qu’il faut pour en faire.
U Je ne serais pas emba assé, comme vous pouvez croire, de continuer cette nomenclature; mais il me suffit de vous avoir cité les gens de lettres au milieu desquels mon fils est laucé, et dont les honteux succès ne peuvent manquer d’éveiller en lui une coupable émulation.
“ — Vous étiez de mon avis, et je suis tout-à-fait du vôtre : que faut-il en conclure? Que nous avons raison l’un et l’autre; qu’il n’y a point de profession plus honorable que celle des lettres, et qu’il n’y a pas de métier plus honteux; que la profession est toujours exercée par des hommes d’un talent véritable et par des gens de bien; que le métier est la ressource méprisable de ceux qui ne peuvent s’élever à la dignité d’un état dont les qualités de l'esprit et du cœur sont les conditions indispensables. Si
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votre fils les possède au degré que son âge comporte (et personne ne peut inieu.\ en juger que vousmême), dirigez ses inclinations au lieu de les contraindre; montrcz-lui le but où il doit tendre, la route qu’il doit suivre, les modèles qu’il doit se proposer; rehaussez à ses yeux la gloire littéraire, en lui faisant connaître au prix de quel sacrifice on l'obtient; ne lui fermez pas la lice, mais apprcnezlui à s’y présenter honorablement; et, pour le dégoûter des succès qu’il recherche, contentez-vous de lui faire honte des rivaux qui les lui disputent. »
lES CHANSONS.
■‘ziix. [>4 lixzin 1816.]
LES CHANSONS
Il l«ut , oBlme ea cluia»oot , do boa Mot et de Tart.
Boilsau, JripoélUfiO*
J'entends tous les jours vanter le bon temps d’autrefois par de pauvres gens d’aujourd’hui qui m’en dégoûteraient si j’étais plus jeune. U est pourtant bien certain (toute prévention de vieillesse à part) qu’il s’est fait, depuis un demi-siècle, une révolution dans nos mœurs domestiques qui n’a point tourné au profit du plaisir.
ArLstote uous apprend que le même nom fut donné , en Grèce , aux lois et aux chansons. Une pareille économie de mots aurait pu se faire également en France, où l’on ne citerait peut-être pas une loi, un édit, une oi-donnance, depuis la fondation de la monarchie, qui n’ait été mis en couplets. Jadis on ne chantait pas si bien, je dois en convenir, mais on chantait davantage: donc on était plus gai; car la chanson a toujours été, dans ce pays, l’expression la
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plus commune de l'opinion et de la joie publiques.
11 existe encore à Paris quelques maisons où s’est conservé le précieux dépôt de cette bonne et franche gaieté française, de cette gaieté qui se console d'un revers de fortune par un couplet; qui se venge, en vaudevilles , d’un abus de pouvoir; de cette gaieté que Mazarin eonsultait dans la répartition de l’impôt , et qu’il appréciait en homme habile quand il disait: Francesi canlano; bene! pagheratmo.
J’ai aecompagné, il y a quelques jours, madame de Lorys chez un de ses parents , au fond de l’ile Saint-Louk, où j’ai trouvé le modèle achevé, le parangon du bonheur domestique tel que je l’imaginais, dans une famille bien unie, où d’utiles préjugés anciens ont fait allianee avec de brusques vérités modernes; où l’on a prk conseil du passé, non pour déshériter, mais pour enriehir le présent; où de bonnes vieilles habitudes n’ont point été sacrifiées aux caprices de la mode, mais eu ont emprunté quelques formes extérieures, plus appropriées à l’esprit du temps et aux mœurs du jour. Je n’ajouterai qu'un trait à ce tableau de famille, que je me propose d'exposer dans un de mes prochains discours: on soupe encore dans cette maison, et l’on y chante au dessert.
On trouverait difficilement, à Paris même, une réunion de convives plus aimables que eeux avec qui je me rencontrai chez M. de Mérange. On fit à
LES CHANSONS
mon âQC Ic.s honneurs du haut bout de la table; j'avais l'air d'une de ces momies qui figuraient, dans les jours de fête, aux repas des égyptiens.
Le souper fut d'une gaieté charmante ; on parla raison avec grâce et saillie; on critiqua sans amertume; on ne médit que des ridicules; on ne persifla point, on ne mystifia personne, et l’on finit par chanter.
Le roi du festin était nn vieillard (mon cadet d'une dizaine d'années) sous les traits duquel on pourrait peindre Anacréon, si l’on voulait embellir l’idée que l’on s’en forme. Cet homme est une anthologie vivante; auteur lui-même de quelques jolies chansons, il sait par cœur toutes celles qui ont été faites depuis un siècle, et les chante avec tout l’esprit qui les a dictées. Entre la poire et le fromage, on le mit sur ce chapitre, où il est aussi prodigue de raisonnements que de preuves.
Il commença par l’éloge du genre. « .le sais fort bien, dit-il, que ces petites compositions ne demandent ni une grande élévation de pensées, ni de grands efforts de talent; mais ce qu’elles exigent, et ce qu'on n’apprécie peut-être pas assez dans les auteurs qui s’y distinguent, c’est un esprit fin, délicat et naturel, une gaieté soutenue, une imagination féconde, un sujet piquant ou gracieux, et, par-dessus tout, un style pur, eorrect et brillant d’images. La chanson est, de tous les genres de poésie, celui qui .supporte le moins la médiocrité; la plus petite tache
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lui ôte toute sa valeur. On l’a fort bien comparée à CCS miniatures qui veulent être achevées à la loupe, et dont le premier mérite est dans une extrême finesse de pinceau , que l’on ne remarquerait pas dans de plus vastes compositions.
U TjCs Français l’emportent sur tous les peuples pour le sel , la grâce et la variété de leurs chansons : ils en ont étendu le domaine. Ailleurs on n’a su chanter que C Amour et le vin ; nos chansonniers se sont, de plus, emparés de la satire et de la politique. De là, chez nous, quatre espèces de chansons bien distinctes ; la romance, les rondes, les vaudevilles et les noëls.
« La naïveté est le caractère particulier de la r-ornance. Florian, M. de Coupigny et M. de liOnchamp sont, après Moncrif (que personne n’a égalé dans ce genre simple et gracieux), ceux qui me paraissent en avoir mieux saisi l’esprit. »
11 s’éleva sur ce point une légère discussion, que le vieux troubadour termina en nous chantant la romance d'Estelle de Florian, celle de Gabriclle, de M. de Coupigny, celle Adieu, ma Laure, de Lonchatnp, et celle d'Alis et Alexis, de Moncrif. Tout le monde tomba d’accord que cette dernière était la plus parfaite, et qu’on ne pouvait rien comparer à la grâce et la délicatesse de ce couplet:
Pour chasser de la souvenance L’ami secret.
LES CHANSONS
On ressent bien de la souffrance Pour peu d’effet.
Une si douce fantaisie Toujours revient;
En songeant qu'il faut qu'on Foublie On g'en souvient.
Sons le nom de rondes, continua le professeur lyritjue, je comprends toutes les chansons de table. Les Athéniens ont été nos modèles sur ce point comme sur beaucoup d’autres; c’est d’eux que les Romains avaient pris l’usage, adopté par nous, de chanter à table. Chez ce peuple aimable, le repas du soir était, même en famille, une véritable fête. On apportait, avec le dessert, des couronnes de fleurs pour les convives, et une branche de myrte que l’on passait, de main en main, à celui qui devait chanter. Quelques odes d’Anacréon et d’Horace, évidemment composées pour être chantées au myrte ( suivant l’expression du temps), autorisent les chansonniers à compter dans leurs rangs deux des plus beaux génies de l’antiquité.
>< Parmi les poètes auxquels nous devons les meilleures chansons à boire, je me dispense de citer ce maître Adam à qui deux ou trois couplets passables ont fait une réputation très supérieure à son mérite; mais je n’oublierai pas Dufresny, qui a fait beaucoup mieux, et dont on parle beaucoup moins. Scs Plaintes bnchùfucs sont d’une gaieté franche et spirituelle. »
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LES CHANSONS
Il nous les chanta, et l'on rit beaucoup du couplet qui finit par ces vers que l’ivro{jne adresse au ciel, en rentrant chez lui , où >1 voit les objets doubles :
Je n’avais qu’une femme, et j'étais malheureux!
Par quel forfait épouvantable
.Ai-je donc mérite que vous m’en donniez deux ?
O Dans le genre bachique, nous possédons, poùrsuivit-il, des chansonniers fort au-dessus de ceux qui ont illustré l'ancien Caveau. » Il nous en administra la preuve en nous chantant CEpkurien, de M. Désaugiers; le Cabaret, de M. Moreau, et la grande Orgie, de M. Béranger. Ce n'est point exagérer l'éloge que de mettre cette dernière chanson au-dessus des meilleurs morceaux de poésie érotique qui aient été composés dans les langues anciennes et modernes.
« Le vaudeville (c’est-à-dire la satire des moeurs en chanson ) est un genre dans lequel les Français n’ont eu ni modèles ni rivaux. Panard et Collé, dans le dernier siècle, se sont rendus célèbres par des chansons de cette espèce, dont quelques unes sont de petits chefs-d’œuvre , au-dessus desquels je placerai cependant le Tonneau de Diogène, de M. Béranger; les Embarras de la Richesse, de M. Désaugiers; Le Corbillard, de M. Armand-Gouffé. »
11 nous les chanta.
« Les noëls (je laisse aux couplets satiriques et
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politiquc.s ce nom qu’on leur donne dans la Satire Mënippée) ne pouvaient naître que chez un peuple où la pente naturelle des esprits à la malice et à la gaieté leur montre les affaires les plus sérieuses sous le côté plaisant, et les rend plus sensibles au ridicule qu’au malheur.
« L’origine de cette èspcce de chanson touche au berceau de la monarchie, à en juger par les sirventes de nos anciens trouvères; mais je ne remonterai pas au-delà de mes propres souvenirs : je me rappelle les noëls que l’on chantait, en rjGo, contre les enfants de Loyola, et je crois encore entendre un vieux chanteur des rpes, que l'on nommait le père La F oix, détonnant sur le Pont-Neuf et sur les quais le Rapport de M. Cliauvelin et les Complaintes de Malagrida et sa compagnie.
« En 1 77 1 , les noélistes s’emparèrent du parlement Maupeou, et célébrèrent, sur l’air de la Bourbonnaise et des Portraits à la mode, la protectrice de l’abbé Terray, l’ennemie du duc de Ghoiseul, le triomphe du duc d’Aiguillon et les malheurs de La Ghalotais.
« J’ai entendu chanter successivement le Retour du Parlement, [Arrivée de Franklin à Paris, la Journée de Saratoga, le Combat d'Ouessant, [Assemblée des Notables, la Cour Plénière, les Etats-Généraux , etc. , etc.
» Mais bientôt la division des ordres et des partis.
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LES CHANSONS
des prétentions et des droits, de la eour et de la ville, des évêques et des eurés, de la majorité et de la minorité de la noblesse, de M. le cbaneelicr et de M. Necker, amenèrent, non plus des chants, mais des cris; non plus des refrains, mais des hurlements ; les ponts-neufs ne provoquaient plus le rire, mais la terreur; et les complaintes sur les crimes du peuple remplacèrent les épigrammes sur tes sottises des grands.
«Depuis cette époque, pendant plus de quatre lustres, oh a chanté tour-à-tour et les traités scandaleux et les déclarations de guerre sous-entendues, et des victoires sans exemple et des revers inouïs, et les indulgences et les anathèmes, et la chute et l’érection des trônes, et le triomphe et le schisme de l’Église française ; au milieu de ce terrible charivari, l’air vive Henri IF s’est fait entendre; et ce chant national, répété en chœur, a fini par couvrir tous les autres.
■ Deux poètes se disputent aujourd’hui l’empire de la chanson, qui restera nécessairement à M. de Béranger, le plus varié, le plus original, le plus poète de tous nos chansonniers. Doué d’une philosophie plaisante et maligne, souvent plus instructive que la philosophie la plus sérieuse, personne ne possède au même degré le talent de railler avec esprit, de persifler avec grâce , d’affubler d’un ridicule ineffaçable la sottise et la vanité. Dans ses chansons les
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plus folles, on voit percer, comme dans celles des Grecs, cet amour de la patrie, et, si j’ose parler ainsi, ce sourire mélancolique qui prête un charme nouveau à la gaieté même. Dans la chanson politique, il est sans rivaux -, dans la chanson gaillarde, où il n’a d’émulc que Collé pour la verve comique, pour l’originalité de l’expression, il lui est généralement supérieur par le choix du sujet et par le coloris poétique.
« M. de Béranger a envahi le domaine entier de la chanson : il lutte avec avantage contre M. Désaugiers dans le genre grivois, et il excelle à tourner ce qu’on appelle un couplet de facture, dont le mérite est presque tout entier dans le choix du rhythine et dans [opulence de la rime : sous ce rapport, je ne crois cependant pas qu’il ait été aussi loin que Panard et Collé, lesquels ont été vaincus eux-niéines par l’auteur d’un vaudeville intitulé le Poêle satirique, où se trouve un couplet de ce genre d’une désespérante perfection. »
Le vieux ménestrel, qu’un verre de vin de Champagne avait mis en voix, termina sa joyeuse leçon en nous chantant le Petit roi d’Ivetol, le Sénateur, Plus de politique, et quelques autres chansons de M. de Béranger, qui lui firent décerner tout d’une voix le sceptre de myrte et la couronne de lierre, attributs de l’ancienne et joyeuse roy auté des festins.
OHE MAISON DE l’iLE SAIST-LOüIS. 817
>* xsx. [3i jixTiu i8i6.]
UNE MAISON