ALX RIVES DE LA SEINE
Si vacat et placidi rationem admittUis, eJa}n.
Jt;VR.KAL, sat. I.
Avez^TOua un moment de loisir» pourcz'vous me prêter une oreille impartiale? écoutez.
J’ai promis d’opposer au Tableau d’une Journée aux bords de l’Orénoque' la peinture d’une Journée aux rives de la Seine. Je ne veux pas laisser échapper l’occasion qui se présente de tenir ma promesse aux dépens d’un homme du monde qui sort de chez iboi , et dans la conversation duquel j’ai trouvé tous les renseignements que j’avais besoin de réunir.
Cette fois, je ne pouvais me prendre mohméme pour sujet de mon discours. A mon âge, on compte encore les jours; mais comment les mesurer? Ils n’ont plus d’aurore, plus de midi; c’est un crépus-
cule entre deux nuits, dont l'iiorloge seule marque encore les intervalles.
La vie humaine se compose de pen.sées et de mouvement: cette dernière faculté n’est pins, dans la vieille.sse, qu’une oscillation mesurée d’un besoin à l’autre.
Prenons un exemple où la vie soit tout entière:
• .le ne sais ce que devient le temps à Paris (me disait ce matin en entrant chez moi le jeune comte de Glancuil , petit-neveu de madame de Lorys ). V oilà quinze jours que je me jiropose de vous faire ma visite; nous habitons la même maison; je n'ai qu’une lerras.se à traverser: eh bien’ d’honneur, j’ai cru que je mourrais sans trouver le moment de vous voir. — J’étais plus pressé que vous, M. le comte. On court risque de me faire perdre le plaisir qu’on me fait attendre. Mais, tout intérêt personnel à part, souffrez que je vous demande comment il se fait qu’indépendant comme vous l’êtes de toute espèce de devoirs, sans autres occupations que celles que vous jugez à propos de vous créer, libre de vos actions et maitre absolu de votre temps, vous ne trouviez pas le moyen d’en régler l'emploi à votre gré. — Pardonnez-moi, je le règle le plus sagement du monde; mais il se trouve toujours le soir que je n’ai rien fait de ce que j’avais projeté le matin.
«Par exemple, voulez-vous connnitre quelles
AUX lUVES DE LA SEINE.
étaient mes dispositions pour la journée d'hier? Voiei mes tablettes, lisez :
«A dix heures, chez M. l’Ermite... (vous voyez, c’est écrit). — A onze heures précises, chez madame de Bcrville, qui n’a que deux jours à pas,ser à Paris, et que je ne veux pas manquer de voir. — A une heure, au Collé{![e de France, aux cours de MM. AndrieuxetTissot. — Atroislieures, chez monnotaire, pour un arrangement de famille de la plus grande importance. — A quatre heures, chez moi; maître tle langues orientales... (c’est une étude que je veux suivre.) — A six heures, dîner au Marais, chez madame Reimzey, avec jjuelqiies uns des .savants et des hommes de lettres les plus distingués de Paris. — Le soir, aux Français, où l’on joue Phèdre . — Après le spectacle, chez madame de Lorys : j’y verrai .le suis décidé à ne plus jouer; je sortirai
quand les parties commenceront. — .le serai rentré chez moi avant minuit; je lirai et je travaillerai jusqu’à trois heures du matin. »
Il Tel était le projet; maintenant, voulez-vous conniiître l’exécution?
O .le m’étais couché très tard la veille; il était dix heures et demie quand mon valet-de-chambre entra chez moi : il fallut encore renoncer à vous voir ce jour-là. A cela près, j’étais décidé à ne point m’écarter de mon plan. Je devais être à onze heures précises au faubourg .Saiut-Germain; il était près de
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midi quand j’arrivai chez madame de Berville; cette dame compte l’exactitude au nombre des qualités qui la distin{;ucnt. Au lieu d’une bonne beurc que J’aurais pu passer avec elle en arrivant au moment précis de son déjeuner, je ne pus jouir que peiidan quelques minutes du plaisir de voir et d’entendre une femme charmante, chez qui paraissent s’être réfugiés l’esprit qui manque à tant de sottes, et la raison qui manque à tant de folles auxquelles la société est ‘depuis quelque temps en proie.
« Four m’imposer la punition de mon inexactitude, le hasard voulut qu’en sortant de chez la femme la plus spirituelle, la plus douce, la plus aimable de France, je rencontrasse le plus extravagant des hommes. M. d’Aubignac (qui s’est fait jiiilitaire depuis que la paix est faite ; qui se croit grand historien et grand politique parcequ’il sait par cœur les Capitulaires de Charlemagne elle Traité des Fiefs) me prit par le bras et ne me quitta pas qu’il ne m’eût emmené déjeuner avec lui
« Pour qui peut s’amuser long-temps du spectacle et des propos de la sottise en fureur et de la vanité en démence, une place au déjeuner de monsieur et de madame d’Aubignac est véritablement à payer, .le suis accoutumé, depuis long-temps, à entendre déraisonner sur les affaires publirpies; j’ai pris mon parti sur cet esprit de vertige qui s’est emparé de tant de cerveaux à l’envers, et je me croyais au cou-
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raiit do toutes les folies, de toutes les e.xagérations, de toutes les impertinences qui peuvent s’y loger et en sortir. M. et madame d'Âubignac m’ont appris que la déraison n’a point de bornes, et cette dernière s’est chargée de me convaincre qu’il n’y a point de sentiment humain que ne puisse détruire l’esprit de parti dans le cœur d’une femme qui n’est plus accessible à d’autres passions. J’aurais pu écouter, jusqu’au bout, les absurdités politiques dont le mari fatiguait ma patience: Je ne fus pas le maître d’écouter de sang-froid les petites maximes atroces que sa femme débitait d’une voix aigre-douce, et qu’elle terminait par cette espèce de refrain : J'en suis fâchée, mais cela doit finir par-là Cela finit du
moins par me rendre impoli. Je me levai brusquement , et je sortis de cette loge d’insensés, en me promettant bien de n’y point revenir.
«J’étais en chemin pour me rendre au Collège de France, où j’espérais que les leçons de deux célèbres profes,seurs dissiperaient les pensées sinistres dont le couple énergumène avait rempli mon ame. J’arrivai à temps pour voir s’écouler la foule des auditeurs qui avaient assisté à leurs savantes leçons. Pour échapper à l’humeur dont j’étais possédé , j’entrai dans un jeu de paume; je fus réduit à y faire la partie d’un garçon, en présence de deux ou trois vieilles têtes à perruque de l’Estrapade. Je me souvins que j'avais rendez-vous chez mon notaire. E’as-
LSE JOUUMiE
semblée de famille ijuc j'y trouvai réunie, et dont cliacuu des membres avait amené avec lui son procureur, trouva le germe de cinq ou six procès interminables, dans une affaire qu’avec un peu de droiture et île bon sens on pouvait arranger en un quart d'heure.
« I>es contrariétés de toute espèce que j’avais essuyées dans la matinée m’avaient agité le sang; j’oubliai le maitre de langues orientales, ,1’allai me mettre au bain; je demandai un livre: on m'apporta les Lettres de milady Moiitaigu, où je trouvai une deseription des bains orientaux qui me fit sentir toute la mesquinerie des nôtres.
*< .le rentrai chez moi pour y faire une toilette du soir. Ma mère voulait me retenir à dîner; mais j’avais promis à madame de Reimzey, et pour rien au monde je n'aurais manqué à une invitation qui devait me proeurer le plaisir de me trouver avec plusieurs hommes de lettres, et plusieurs savants étrangers et français que j’avais le plus grand désir de connaître.
U Malheureusement je passai devant le café Riche , sur la porte duquel quelques jeunes gens de mes amis étaient arrêtés, et regardaient un cheval qu’uii palefrenier faisait courir sur le Boulevart.
« L’un deux me reconnut, me fit signe de la main , et me pria de descendre un moment de mon bekei, pour donner mon avis sur le cheval dont