BONNEVAL, ET DREUX
doit être bien peuplée, et je ne sais comment il a pu SC faire que dans ces rues si bien alignées, à peine dix ou onze habitants se soient offerts à mes regards.
— Oh ! monsieur, on n’habite pas une ville où l’on s’ennuie , et vous me paraissez avoir assez vécu pour ne pas ignorer que le plaisir présent l’emporte chez la plupart des hommes sur la pen.sée de l’avenir. Cette charmante petite ville, la seule peut-être en France qui soit construite avec une régularité parfaite, n’a point de commerce et presque pas d’industrie; c’est une espèce de république de rentiers économes qui jouissent longuement et paisiblement de leurs revenus. S'il faut en croire mon frèrele professeur, qui fait maintenant la quatrième au collège de la même ville, elle a été fort considérable dans les temps passés; elle était le siège principal d’un petit comté, qui a long-temps appartenu aux comtes de Champagne ; le Dunois , dont elle était capitale, n’est même retourné à la couronne qu 'après la destruction totale de la féodalité. Quoi que mon frère le savant puisse en dire, et malgré la beauté du pays, ce n’en est pas moins un endroit peu agréable , qui a la réputation de ne laisser mourir personne de vieillesse, mais qui suffirait pour me faire périr d’ennui. >>
Je m’amusais de l'innocente causerie de mon
74 VEHDOHE, CHATBAUOUH,
marcband de bois philosophe, (pâ, commentant à sa guise les traditions historiées dont le professeur l'arait sans doute entretenu, confondait, par les alliances les plus étranges et la plus complète ignocance de l'histoire, la féodalité et la royauté, la maison d'Oriéaas et celle de Châtillon. Tout ce que je pus recueillir de cette conversation, éi n'était guère qu'un monologue, c'est que Gbâteandun, ville presque toujours indépendante, a dit à sa shuation sur un roc, où elle sc trouve placée comme on nid d'hiroadeUe, sa célébrité antique, sa sûreté clans les guerres de chevalerie, et sa décadence actuelle. Je ne dois pas oublier un proverbe dont mon voyageur me révéla l’existence, et dont l’omissiou me ferait sans doute de fort mauvaises affaires avec les Gbâteaudunoisi la viva^ cité naturelle de leur esprit a passé en adage, cl l'on dit d’eux dans le pays charvain , ce que Miciott, père de l'un des Àdelphes dans Térence, dit à-peuprès en latin de son valet Dmte ; U entend à demimot , il est de Syrie. Les Cbartrains disent : Il entend à demi-mot, il est de Chdteaudun.
ie prenais le parti de la ville de Châteaudun , slont j’avais contemplé avec plaisir la situation pittoresque sur une coUme dont elle occupe le sommet, et autour de laquelle le Loir circule dans les plus belles campagnes; je cherchais à prouver à
Digüi. d by Goo-;I'
BOHIiKViiLt ET DREUX. 7S
nMn interlocuteur fja’tine ville qui n’a point de tbéfttze^ point d’industrie-, et dont les babiumts sont {Misibles, peut encore- avoir son poix, malgré le calme un pen monotone qui doit y régner. Le mareband de bois sontenait qne les plaisirs bruyants ont seuls le droit de fixer l’attentioa sur les cités, el commençait un emphatique éloge de Pans, oà il comptait bien se retirer sur la fin de ses jours, kn-sque nous vîmes se desswer sur un ciel , qu’un orage Baissant obscurcissait, les tmireUes et les bastions dont la petite viUe de Bontttval est entourée. Ce fut là qæ je quittai ma nouvdtte comaissance qtd sr rendait à Cfaartres.
Je jetai un coetp d’oed sur les antiques fortificatioM d’une ville qui a dû être jadis une place importante, et qui aujourd’hui ne s’élève pas au rang d’une forte bourgade; et ^ me dktgnai vers le Perebe, le pays natal des gentilslMnames, l’endroic dm monde où le pins grand nombre de suzeninetés indépendantes el isolées se sent conservées pendant des siècles suc le moindre espace de terrain poæible.
Je ne laissais pas que de me repeoeber à moiuêmcicfltteeourse précipitée, qne d'autres peuvent nommer voyage, et que j’ensoe appe^ un besoin stérfie de changer de plme, si ma promesse ne m’eût obligé à cette rapislité qoi répugoait à mes
7fi VKNDOMK, CHATEAUDUN,
goûts : mais, forcé de me résigner, je mis la tête à la portière, dès que le jour parut, pour observer la nature, comme fait ce voyageur anglais John Karr, le plus intrépide coureur que l'ont ait encore vu commencer et finir en peu de mois les excursions les plus lointaines. J’approchais de Nogent-le- Rotrou ; l’aspect montueux et pittoresque des environs me rappelait le Bocage de Normandie. A l'entrée de la ville est une cascade qui tombe avec fracas ; le château , situé sur une éminence, domine la ville entière , et le coup d’œil général de cette petite capitale, presque inconnue, est digne des pinceaux de Buysdaël ou de Berghem. L’ardeur des chevaux m’entraînait loin d’elle au moment où je cherchais à fixer dans ma mémoire les traits de ce joli tableau. Nous entrâmes bientôt dans une vallée, au fond de laquelle est située la ville de Dreux. L’ombre de Rotrou, poète énergique et bon citoyen, dont le dévouement a plus sûrement immortalisé le nom que ses meilleurs vers n’auraient pu le faire, planait sur les murailles de Dreux. En dépit de ce souvenir, je me contentai d’y passer le temps nécessaire pour y dîner. Cette ville me sembla plus agréablement située que commodément bâtie. Je traversai avec la même célérité les bourgs ou villages , comme il plaira à mes lecteurs , de Nogenl-le-Routebois, de Cliâleauneuf-en-Thimerais , A' Abondant,