LE CHATEAU DANET
et les maox quelle endura, auraient pu changer sa belle face ; point du tout , sa beauté , grâce et belle apparence , étaient toutes pareilles à ce quelle a toujours été; c’est dommage que la terre couvre un si beau corps. Elle était fort débonnaire, charitable et aiimônière. » Le seigneur de Bourdeilles ajoute que tous les matins , par les plus grands froids , elle se lavait le visage avec de l’eau de pluie, et que de six heures du matin jusqu'à huit, elle montait à cheval et venait se remettre au lit où elle lisait. Il ne manque pas d’attribuer à ces habitudes l'éclat qu’elle avait eonservé jusqu’à la fin de sa vie. Je doute que ces recettes de beauté obtinssent un grand succès parmi les petites maîtresses de Paris , les plus alarmées des progrès du temps, et les plus décidées à en combattre les outrages.
Après la mort de Henri 11, Diane se retira dans son château, et y mourut en i556. Ensevelie dans la chapelle quelle avait fait construire peu de temps avant sa mort, elle y fut embaumée avec tant de soin , que les orages révolutionnaires ayant troublé sa sépulture, retrouvèrent ce beau visage qu’admirait Brantôme. Son tombeau, monument remarquable de sculpture , fut transféré à Paris, où il a orné long-temps le musée des monuments antiques. Lorsque les persuasions du P. Colin, jésuite, eurent décidé le mariage de la fille du duc de Mercœur et de César, duc de Vendôme, fils de
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Henri IV et de Gabrielle dïstrées, la terre et le château d’Anet , avec titre de principauté , furent le douaire de l’épouse. Diverses vicissitudes firent passer ensuite ce beau domaine entre les mains du duc de Vendôme, dont les faits d’armes sont devenus célébrés. Le comte d’fin en a été le dernier pro^ priélaire.
Après avoir remercié cet ecclésiastique, qui joignait de nombreux préjugés à beaucoup de bonhomie, je repartis et je visitai tour-à-tour plusieurs châteaux voisins; celui du duc de Maiüebois, près le bourg de ce nom, et celui de Renancourt, singulièrement situé au milieu d'une prairie inondée par les eaux. J’admirai le génie de l’architecte, qui, au lieu de choisir pour son emplacement le coteau qui domine la prairie et les bords de l’fiure, a jeté ses fondations dans un terrain marécageux et insalubre, privé d’air et de perspective.
Au lieu d’entrer à Chartres du côté d'Orléans, je tournai cette ville , où je devais me reposer un jour, et j’allai visiter le bourg de Maintenon, bourg célèbre par l’aqueduc qu’entreprit Louis XIV pour faciliter la conduite des eaux de l’fiure à Versailles, et plus célèbre encore par la fortune de cette mademoiselle d’Aubigné , qui tour-à-tour femme d’un chanoine cul-de-jatte et d’un grand roi, fit ériger ce domaine en marquisat-pairie , le i”mai 1688.
Je passai aussi rapidement que ma chaise de
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poste à travers les villes d'Epemon , de Gallardin et d’^uneaii. Chacune d'elles a ses souvenirs féodaux et ses ruines gothiques. Je descendis dans les caves du château d’Aumont , où se conservent encore les moulins à bras au moyen desquels les ligueurs, pressés par les troupes royales et par la faim , subvenaient aux besoins les plus pressants et remplissaient eux-mémes les fonctions de meuniers. Cependant les clochers de la capitale de la Beauce avaient paru à l'horizon , et je ranimai le zèle du postillon qui me conduisait au lieu où je devais prendre enfin un peu de répit.
LA BEAUCE
k' cxcTiii. [i4 riniu 1837.]
LA BEAUCE
BtUùXt triste solum, cui desunt bis Crû solum FonteSf prata, nemus, lapides, arbusta, racemus.
FoaTCNAT, évêque de PmCwt».
La Baaace» riche et iriite pays» auquel U ua manque que six chose$ : des sources , de* prés , des bois , des pierres , de* arbrisseaux , et de» vignes.
Mes regards se prolongeaient sur des plaines sans bornes, où je n’apercevais ni un bouquet d’arbres, ni une cabane. Des moissons jannissantes balançaient autour de moi leurs vagues d’épis, et offraient à mes yeux l’aspect d’un océan de fécondité qui s’étendait jusqu’à l'horizon.
Cette monotonie commençait à me fatiguer, et je désespérais de me trouver jamais au pied de ces clochers gigantesques que j’apercevais devant moi, qui me semblaient toujours voisins et qui reculaient toujours, singulier emblème de nos espérances toujours déçues. Le bonheur, que nous croyons sans
LA IlEAUCK.
cesse atteindre, ne cesse point de reculer devant nous, et nous échappe toujours. On pardonnera cette réflexion chagrine à un vieil ermite qui achève un long et fatigant pèlerinage.
Quoi qu’il en soit de ces moralités allégoriques , dont on raffolait au temps de Jehan de Meung , et «|ui ne sont plus à la mode, l’iinpaticnce commençait à me gagner et se joignait à ma lassitude; nulle variété de pay.sage, pas uu endroit boisé, pas une source jaillissante, nul accident de terrain. C’était une route ennuyeuse comme la monotonie. Je maudissais, au lieu de les admirer, les moissons magnifiques dont rien n’interrompait la vaste étendue. Je me souvenais d’avoir lu chez Jérémie Bentham et chez mon bonorahlc et savant ami M. de Kéralry, que tout ce qui est utile est beau; proposition philosophique dont j'avais sous les yeux la contradiction la plus irrécusable. L’air était vif et pur, et sous ce climat doux et tempéré, les plus utiles productions de la terre croissaient en abondance. J’estimais à leur valeur ces fruits d'une fertilité qui ne peut guère se comparer qu’à celle des champs de la Flandre ; mais mon goût inné pour le pittoresque ne trouvait aucune beauté daus ces lignes droites, dans cet horizon sans limites, et je concluais, en dépit des philosophes, que les sentiers étroits de la Vendée et les coteaux de l’Auver-
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f;ne, les collines même du Perche que je quittais, l’emportaient en beauté sur ces vastes greniers d’abondance.
Une espèce de carriole, dont la caisse, posée simplement sur l'essieu, retentissait sur le pavé, s’arrêta près de ma chaise de poste au moment même où je faisais ces réflexions. Un jeune homme que j’ai eu l’occasion de connaître à Paris, et que je désignerai par le nom d’Ernest, venait à ma rencontre. « Bon Ermite , me dit-il après les premières questions sur ma santé , l’aspect de nos tristes plaines vous inspire, je le parie, les mêmes pensées qu’à un ancien évêque dont mon cousin le chanoine vante les ouvrages, et qui a fait un long poème contre la Beauce. La Beauce, dit Fortunat, est un pays auquel il ne manque que des prairies, des arbres, des sources, des pierres, des vignes, et des Jleurs.
Belsia , triste solum , eut desunt bis tria solùm ,
Fontes, prata, nemits, lapides, arbusta, racemus.
«Eîn dépit du chanoine, je n’ai point de goût pour ces vers léonins, enfants de la barbarie gothique, et le poète évêque a commis une véritable injustice. Le Dunois, le Thimerais, qui font pturtie de la Beadte, ont des sources et des arbustes, quoi qu’en dise le prélat de mauvaise humeur. — Je le sais.
LA BEAÜCE.
dis-jc à mon jeune amij je viens de visiter le Perche. — La partie de la Beauce où nous nous trouvons est seule, continua Ernest, digne de cet anathème; elle ne produit que du blé; c’est un vaste champ couvert d’épis. Il est vrai que le bois n’y pousse pas, et que l’on essaierait vainement de planter un pommier au milieu de ces moissons. Placé au centre de la France, c’est un grenier d’abondance où l’on peut toujours puiser dans les temps de détresse. C’est là que Paris s’alimente; et la Beauce, à elle seule, pourrait, dans les bonnes années, fournir à deux ans de consommation de la France entière. » Nous approchions de Chartres. Des paysans vêtus d’habits de gros drap bleu, fort propre, et portant de grandes guêtres blanches boutonnées jusqu’au-dessus du genou, couvraient la route. U J’aime, dis-je à Ernest, ces paysans qui ont l’air de seigneurs. Le laboureur est le plus ancien des rois légitimes ; le premier qui déchira la terre pour la féconder fut le premier et le plus utile des conquérants.— Les meuniers et les laboureurs, me répondit-il, sont en effet les véritables seigneurs de la Beauce. Tel fermier donne à sa fille vingt mille écus d’or. Si vous nous honorez, mon cher Ermite, d’un séjour assez long pour que je puisse satisfaire complètement votre amour 'de l’observation , je veux vous faire assister à la noce d’une
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meunière de cette contrée. Vous verrez la mariée couverte de dentelles des pieds à la tète comme la vierge de quelque cathédrale flamande. Une de mes parentes (car, je le déclare avec un peu d’orgueil peut-être, je suis vilain d’origine, attaché à la glèhe, et laboureur de père en fils), une de mes parentes, fille de meunier, portait à son cou, le jour de ses noces, plus de bijoux et de dentelles de Mahnes qu’il n’en faudrait pour servir de dot à trois élégantes du faubourg Saint-Germain : luxe d'assez mauvais goût, qui ne peut toutefois déplaire à un philosophe. Ce sont des richesses acquises par la plus noble des industries, arrosées par la sueur de ces hommes paisibles, laborieux, et presque tous estimables.
“Vous arrivez dans notre ville le jour même où sa richesse couvre la place publique : c’est le samedi , jour du marché. A mesure que nous approchons du faubourg, vous voyez la route se couvrir de charrettes et de paysans. C’est pour eux ce que la Bourse est pour les gens de Paris ; tout s’y passe eu silence et dans le plus grand ordre. Notre marché de grains est le seul où tout s’achète au comptant. Il n’est pas rare d’y voir vendre en un seul jour plus de dix mille quintaux de blé, sans compter celui qui se vend sur échantillon et qui se livre dans les greniers.
<• J’espère que le spectacle de notre abondance ,
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continua Ernest, quand nous eûmes mis pied à terre , j’espère que la bonne tenue de notre marché du samedi attirera seule vos regards, et que vous remarquerez moins la structure gothique de nos maisons avec leurs pi{;nons en saillie, leurs toitures irrégulières , leurs fenêtres inégalement percées et leurs petites portes de mauvais goût. >.
Le patriotisme local de mon jeune ami me fit sourire. Je répondis à Ernest que cette irrégularité était encore le partage dé la plupart des villes de France, et qu’/lmie;i5, Abbeville, Angers, Elbeuf, rivalisaient avec sa ville natale , pour la laideur des rues et la vétusté des édifices. Cependant nous assistions depuis un quart d’heure à la vente des grains, et je ne pouvais m’empêcher d’être étonné de tant d’activité qui se mêlait à l’ordre le plus partait.
« Cet ordre que vous admirez , me dit mon guide, est leffet de deux ou trois coutumes chartraines assez singulières, et qui se conservent dans leur rusticité primitive depuis un temps immémorial. Le grain est toujours mesuré, livré, et payé sur la place même, dans le courant de la journée. Des femmes , organisées en société , au nombre de soixante-sept , divisées en quinze bandes, sont chargées de surveiller le mesurage et la livraison. Le peuple les nomme assez grossièrement leveuses de
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cul-de-poche ‘ . Leur probité est en grand renom dans le département, et plus d’un ministre serait henreux de jouir d'une petite partie de la réputation d’intégrité qui leur est acquise.
U Ces femmes, que vous voyez coiffées de leurs petits bonnets de paysannes et dont la propreté ne manque pas d’élégance , sont chargées , moyennant une rétribution légère, de recevoir les grains, de lever le sac, de le vider dans la mesure, d’en recevoir le prix et de le compter aux vendeurs. Voyez ces cultivateurs et ces fermiers entasser devant elles tout leur blé, renvoyer leurs chevaux et leur voiture : ils se fient sans réserve à la boune foi des leveuses, et vont paisiblement faire leurs affaires, payer leurs fermages, et renouveler leurs baux. Le soir, ils reviennent toucher leur argent des mains de celle qui a été chargée de vendre leur grain. Jamais il n’arrive de confusion ni de mécompte, et cette simplicité primitive , cette sorte de naïveté dans les rapports du commerce ne peut manquer, bon Ermite, de vous étonner et de vous plaire. Mais il est temps que vous veniez vous reposer. Vous avez , en une seule promenade, épuisé tout le champ des observations possibles sur notre état commercial ; la vente des grains est notre seule richesse. Autrefois •
' Tnc poche est un sac, dans le dialecte des paysans de Bcaucc.
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nous fabriquions beaucoup de serge pour les moines, et de gros drap pour les troupes : ces fabriques sont tombées ; et la population de la ville a considérablement diminué.
X Onze églises, quatre couvents, quatre abbayes, cinq communautés, deux séminaires, un college de frères polars, composaient autrefois la richesse ecclésiastique de la ville. Chartres , le centre de la juridiction druidique, ville sacrée, avait accepté le joug béni du chapitre et de l’évéque. Jacobins, capucins, cordeliers, minimes, chanoines-suzerains, abbés qui ne relevaient que de l’autorité du pape, habitaient dans les murs de la ville, et faisaient peser sur un peuple de bourgeois pauvres et de serfs, le double joug du vasselage et de la théocratie. « Aussi nos églises sont-elles magnifiques , et nos rues affreuses. Nous n'avons ni places publiques, ni balles, ni tribunaux. La plupart des maisons, construites en pans de bois, offensent la vue et ne sont point alignées. Ce n’est que depuis la révolution que plusieurs bâtiments ont de la solidité et de l’élégance; quelques autres, construits au bénéfice du monachisme et aux dépens du peuple, sont restés dans le domaine de l’utilité publique.
«Telles sont ces terrasses couvertes de jai'diiis que l’on a réunies à la préfecture , et que les chanoines du chapitre avaient construites et embellies.
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Tel est le petit séminaire, occupé aujourd’hui par la caserne de gendarmerie ; plusieurs hôpitaux qui appartenaient à des monastères , et qui appartiennent maintenant aux infirmes et aux pauvres : telle est la maison de Saint-Jean , bâtie par des chanoines réguliers, et transformée (par cette révolution désastreuse et criminelle, dont mon cousin le chanoine renouvelle chaque jour le procès) en un atelier de travail pour les indigents. »
Tout en causant ainsi nous atteignîmes la maison occupée par Ernest et sa famille. Elle est située hors des rempeurts, et, pour y parvenir, nous marchâmes long-temps sous les marroniers dont les boulevarts de la ville sont ombragés. Ernest ne manqua pas de me faire admiier ces promenades charmantes qui dominent la ville, située sur le penchant d'un coteau, qui laissent l’œil planer au loin sur les campagnes du Dunois et de la Beauce. De jolies maisons de campagne, environnées de bois et enfoncées pour ainsi dire dans des massifs de verdure, me prouvèrent que la Belsia du poète Fortunat n’était pas la Beauce des environs de Chartres. Les ruines des murailles , si souvent battues en brèche par les Normands, les Bourguignons, et les ligueurs, ajoutaient à l’aspect pittoresque de l’extérieur de la ville. Chacune des sept portes devant lesquelles nous passâmes m’offrit un caractère d’architecture parti-
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culier. Je m'arrêtai un moment devant les tours et les créneaux de la porte Guillaume, monument de cette barbarie systématique que nos modernes auteurs féodaux ont vantée en vers et en prose, et dont tous les vestiges ne parlent à l’imagination épouvantée, que de guerres injustes, de désastres, de violence, et de fanatisme.