‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 8Chapitre 16 sur 79 · W*CXCII. [3 MAR · texte numérisé non relu

W*CXCII. [3 MAR

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COWPBR.

Vaioe umatiTc! «ffort stcfhie pour assigner uoe gloire èiemelle à des noms sans vaieor.

“ Si votre voyage eût été de plus long cours, bon Ermite, nous aurions exploré de nouveau ensemble Bonneval, célèbre par ses abbayes et par la facile vertu de ses femmes (sous l’ancien régime, bien entendu), et Chàleaudun, brûlée dans le dix-septième siècle, et, depuis ce temps, aussi belle et aussi symétrique que triste et monotone. Nous aurions mêlé, comme cela vous est ordinaire, mon cher voyageur, les souvenirs d'bistoire à l’observation des lieux. Les trois Perches, avec leurs gentilbomières, si serrées les unes contre les autres, qu’à peine une ou deux toises de terre avaient-elles échappé à l’inféodation, nous eussent rappelé une multitude de roitelets inconnus, de comtes de Cbâteauneuf,

de suzerains de Rotroii ; en un mot , d’une foule de petits seigneurs qui tranchaient du souverain , se faisaient la guerre, et vivaient dans leur donjon, 01^ giieilleux de leur nom, et eseortés de leur pauvreté. A Dreux nous eussions retrouvé toute la majesté des souvenirs druidiques; dans les champs les autels des Euhages; dans les grottes des mosaïques anciennes, et dans le village de Setiales des traces certaines de leur existence et de leur pouvoir théocratique. Je me serais plu à parcourir avec vous GallarHon , Janville , La Dazoche, dont M. Brault, poëte énergique et bon citoyen , a illustré récemment le nom par cette démission courageuse qui aurait dit trouver plus d'un exemple. Vous auriez observé, dans ces superstitions populaires, conservées et consacrées par l’habileté de la religion chrétienne, des vestiges de la foi des druides ; telle est la vénération pour les sources, vénération à lacjuclle la philosophie peut assigner une cause assez naturelle dans un pays de plaines, et qui n'est pas moins commune aux laboureurs beaucerons qu'elle ne l'était aux anciens Senones, les plus belliqueux des Gaulois. Mais tout ce pays si intéressant , vous l'avez effleuré en chaise de poste, et vous repartez demain. Hâtons-nous, du moins, de vous faire connaître Chartres. Quand vous vous serez promené dans nos murs, je vous ferai dincr avec mou cousin le chanoine. C’est de lui que vous apprendrez tout ce qui tient aux différcuts du

chapitre et de l’évêque; en un mot, l’histoire ecclésiastique et féodale de Chartres. »

.Te fus accueilli avec toute la grâce d’une hospitalité naturelle et d’une politesse bienveillante, par • .

la famille d’Ernest. I.e chanoine son cousin, prêtre '

de moyen âge, ne me fit pas un moins bon accueil.

« Cette maison, me dit Ernest, n’est ni un château, ni une ferme; elle tient de l’un et de l'autre. C’ésf une *

habitation commode, demi-rustique, demi-seigneuriale, le type véritable des maisons de campagne du pays chartraiii. l.e verger, le bois, la prairie, ,

la ferme, le jardin, qui en sont les dépendances, complètent ce séjour champêtre, moins majestueux et plus agréable que les donjons de tous les cliâte- •

lains du temps passé. " ' '

Un dîner somptueux, dont la maîtresse de la ’ -

maison fit les honneurs avec une aisance toute parisienne, étala devant moi les trésors gastronomiques de la Beaiice. Je pus juger par moi-même de l’excellence de ses écrevisses et de ses crevettes, et surtout de la délicate.sse exquise de ses pâtés, dont l'admirahle composition a fait la fortune héréditaire des Lemoine, et qui justifient, par leur saveur, la réputation européenne dont ils jouissent.

Je payai au pâté chartrain le tribut de reconnaissance qui lui était dâ, et je louai la Beaiice qui l’avait produit. C’était engager les convives à parler de leur pays: chacun ne tarda pas à faire valoir, . t

ElMITt KV PROVIffCE, T. ▼Itl. 7 ^

SOUS divers rapports, l’illustralion de sa ville natale. Le père me parla de la nouvelle place Billard, bâtie par le maire de ce nom; du beau pont dont les travaux ont été dirigés par M. Chasles, ingénieur, et des embellissements qui ont rendu la ville plus saine et plus agréable, depuis dix années. Le chanoine, qui prit la parole, prétendit que, toute proportion gardée, Chartres avait produit autant de savants illustres que les villes de France les plus fécondes en célébrités. Je l’engageai à consulter ses souvenirs, bien décidé à prendre note de son érudition, et à charger mes tablettes des noms célèbres qu’il allait me révéler.

U La ville de Chartres, me dit-il, a vu naître le moine Paul, historien du onzième siècle; le grand saint Yves; l’aumônier Foulques, qui accompagna en Terre sainte Etienne, comte de Chartres, et fit \ Histoire de la Croisade; Greiiet, gouverneur du royaume de Jérusalem dans le douzième siècle; Nicolas Doyen, archidiacre de Blois; Guillaume de Chartres, chroniqueur du troisième siècle ; Laurent Desmoulins, poète français du seizième, et qui a paraphrasé des psaumes; François H allier , son contemporain, évêque de Cavaillon, auteur d’un bel ouvrage sur l’ordination des prêtres....

— Permettez-moi , mon neveu, devons faire observer que ces célébrités un peu obscures ont quelque chose de trop local pour intéresser vivement

LES ILLUSTRES DE CHARTRES. 99 l’ermite voyageur. Je citerai plutôt le célèbre peintre sur verre, Jean Pinaigrier, le plus Labile de son temps ; et l’architecte Jean de Beausse, qui a re construit en i5o7 le beau clocher de la cathédrale.

— Vous me permettrez du moins à mon tour, mon cher oncle, de faire mention d’un ecclésiastique fort célèbre en son temps, quoique sa célébrité repose sur un talent tout profane. Je veux parler de Philippe Desportes, né à Chartres en i546, abbé de Thiron, abbé de Josaphat, abbé dos Vaux-de- Cernay, abbé de Bonpart, abbé d’Aurillac, et de plus chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris.

— En effet, repris-je, en interrompant le chanoine et en souriant de ce catalogue d’abbayes possédées par le poète, l’abbé IJesportes parla mélodieusement la langue poétique et le langage des amants, le plus gracieux de son époque.

— Jean lA;fèvre, Raoul Rouirais, Gilles Tullone, continuait le chanoine.... »

Son oncle l’arrêta encore. «Passez, mon cher, à ce fameux helléniste du seizième siècle , qui porte un nom si bizarre.

— Vous voulez parler de Nicolas Goulu, professeur à rCniversité de Paris. C’était un savant homme, le fils d’un vigneron des environs de Chartres.

— Vous n’oublierez pas, non plus, j’espère, le vieux Mathurin Regnier, espèce de Juvénal gaulois,

lOO LES ILLUSTRES PE CHARTRES, rempli de verve , de foree , d'énergie ; poète distingué, joueur effréné, débauché qui fit en ces mots son épitaphe et le résumé de sa vie ;

J’ai voeu sans nul pcns<‘ment,

Mc laissant aller doucement A la bonne loi naturelle;

Et je m’étonne fort pourquoi La mort daigna songer h moi ,

Qui ne songeai jamais à elle.

— Jacques Fouré, dominicain; Denis Simon, cardinal; l’abbé Paul Beurrier, disait encore le chanoine....

— Je conviens, reprenait l’oncle, que les noms que vous citez sont fort illustres. Cependant je nommerais de préférence l’architecte qui construisit la fameuse digue de F.a llochelle. Clément Melezeau, et mémo le bon Nicole, né à Chartres en ifiaS. C'était un janséniste, je l’avoue, mais un honnête homme. Il pensait sagement, écrivait purement, vivait en homme charitable, et fut long-temps persécuté. "

Le chanoine eut l’air de ne pas entendre cet éloge du janséniste, et reprit le fil de son discours. « Antoine Godeau, évêque de Vence, est né à Dreux, près de Chartres; c’était, comme vous savez, un poète estimable et un bon prélat.

— Jean Rotrou, né dans la même ville en 1609,

LES ILLUSTRES DE CHARTRES. lOI réunit aussi, continua l’oncle, les qualités, d’ailleurs fort compatibles, d’un poète remarquable et d’un bon citoyen. Sa tragédie de Venceslas se joue encore, et l’on se souviendra toujours du noble dévouement dont il fit preuve au milieu de la peste qui désola sa ville natale en i65o.

— Vous pouvez citer encore l’avocat Pierre Chaline, auteur de plusieurs ouvrages de jurisprudence; le sociétaire de l’Académie d’architecture, André Felibien, érudit célèbre par ses connaissances dans les beaux-arts et par la diffusion de son style; le fameux bachelier de Sorbonne, l’auteur du Traité des perruques, Jean-Baptiste Thiers. Celui-là, mon oncle, était un gai chanoine, qui passa sa vie à se disputer avec ses collègues. De l’esprit, de la pénétration, de la force, de la satire, un talent railleur, une mémoire prodigieuse, distinguaient le chanoine Tbiers. L’évêque de Chartres, qui était en querelle avec lui, voulut le faire arrêter; c’était au milieu de l’hiver : Thiers se livra à la maréchaussée, et parut la suivre de bonne grâce. On arrive aux bords d’un étang glacé. Thiers , qui avait fait ferrer sa jument à glace, se sauve en riant, et laisse sur la rive les archers étonnés de cette ruse du Figaro tonsuré.

— Quant à Jacques Lenfant, ministre protestant célèbre, vous me permettrez de louer son éloquence , et je vous laisserai attaquer son ortho-

doxie. D' Àllainval , auteur de plusieurs comédies très gaies, est né à Chartres en 1753. Auteur de CEmbanas des richesses, il est mort à l'hôpital.

Panard, chansonnier plein d’esprit, qui eut des élinccllcs de génie , est né à lloulebois, près Chartrès. La postérité a ratifié le jugement de Favarl, sou ami :

Il chansonna le vice et chanta la vertu.

— Si vous ne vous étiez montré , reprit le chanoine, si dédaigneux de mes grands hommes, je vous aurais parié de Pierre de Germe, de Pierre Hardy, de Dudoyer de GasteL...

— Pariez -nous plutôt de Philidor, né à Dreux en 1726, rival de Rameau, et ’e plus grand joueur d’échecs de son temps; de l’académicien Colardeau, versificateur harmonieux; du traducteur de Juvénal, Jean Dusaull, écrivain énergique et concis, et du célèbre médecin Doublet. »

Le jeune homme, é'evant la voix pour la première fois: «On n’ou'ù.iera pas, j’espère, le général Marceau, qui s’empara de Cohlentz, et auquel la ville a élevé un obélisque, dont l’inscription vient d’être effacée. Après une vie dont chaque jour était marqué par de nouveaux traits de bravoure, ce héros, mort sur le champ de bataille, reçut à Altenkirken les honneurs funèbres de ses ennemis même ; et les Autrichiens, commandés par le prince

LES ILLUSTRES DE CHARTRES. lo3 Charles, érigèrent le monument du brave, dont l’héroïque aspect inspira au poète Byron quelques uns de ses plus beaux vers.

— Je compléterai moi -même votre liste, dis-je aux convives , en vous citant le girondin Brissot, le courageux Chauveau-Lagarde , le constituant Pétion, qui, je crois, étaient de votre pays; et surtout ce bon Collin dHarleville, le Térence de la France, qui remplaça, par la naïveté et l’intérêt doux de ses pièces, la verve comique qui lui manquait.

«Guillard, auteur d'Œdipe à Colonne, était aussi de Chartres.

•> Parmi les illustres Chartrains vivants , on doit nommer, avec honneur, M. Isambert, avocat distingué, voué à la défense des libertés publiques; M. Auguste Moufle, jeune poète qui ne manque ni de grâce, ni de talent, et dont plusieurs académies ont couronné les essais; M. Ph. Chasles, qui a d^a pris rang parmi les jeunes littérateurs de l’époque sur lesquels reposent nos plus vives espérances. »

l’oncle et le neveu.

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11° oc. [lo lUlU 1897.]

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