L’ONCLE ET LE NEVEU
Qui croira qa’aat Cbartraiac, pour orner leur églite, Marie aie de Judée envoyé «a cheoiite?
La Harpe.
Ce fut au chanoine que je m’adressai pour obtenir sur la ville de Chartres les éclaircissements historiques, sans lesquels le voyage d’un observateur serait peu de chose, et rappellerait la définition que le chancelier de Verulam donne de ces chroniques sans philosophie, qu’on cherche aujourd’hui à remettre à la mode. «Ce sont, dit-il, des statues de l’oiyphèmes, des géants qui sont bien proportionnés, mais qui n’ont qu’un œil. °
En effet, après le repas, lorsque la servante vint nous avertir que le café était servi sous une tonnelle, au bas du jardin, je pris à part le bon chanoine, auquel j’expliquai mon ignorance et la confiance que ses lumières m’inspiraient. « Bon, me dit son oncle qui m’avait entendu, l'histoire de Chartres n’est que l’histoire d’un chapitre; vous n’a-
Diqi’': ' .
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vez rien de mieux à faire que de consulter mou neveu : c’est de Thistoire ecclésiastique, et il sait la sienne par cœur. Nous autres, Chartrains, nous ne sommes soumis à la puissance temporelle que depuis un siècle ou à-pcu-près; avant cette époque, nous étions vassaux de chanoines j et si le bon temps revenait, je pourrais bien être obligé de m’inféoder à mon cher neveu que voici, et que d’ailleurs je vous donne pour l’homme le plus instruit sur les matières que vous voulez éclaircir. »
Tout en soutenant avec esprit, et même avec assez de grâce, les épigramnies que son oncle ne lui épargnait pas, le chanoine fit route avec nous jusqu’à la tonnelle; et je pus m’apercevoir qu’ii conservait quelque ressentiment des doutes (|ue sou respectable parent semblait élever sur l’utilité d’un pouvoir ecclésiastique, entre les mains duquel le sceptre et l’encensoir se trouveraient réunis.
«Je n'ai pas besoin de vous apprendre, me dit-il, en m'entraînant sous une allée de tilleuls, que les Carnutes étaient, avec les Auvergnats, les deux plus vaillantes nations gauloises de toute cette fédération de petits peuples sauvages, que César est venu détruire et vaincre avec ses légions bien armées, ses machines et ses beliers. Vous n'ignorez pas non plus que les forêts du Perche, que vous venez de parcourir, et celles qui couvraient autrefois, dit-on, la plus grande partie du terri-
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toire chartraiii , étaient le sic^'e principal du cuite druidique. Nos antiquaires ont retrouvé plus d'une trace de cette religion de barbares, dont Lucain fait une description moins vraie que poétique. A quelques lieues de Chartres, on rencontre, à-peuprès sur toutes les directions, ces pierres creusées et superposées qui servaient aux immolations, et qui étaient faites, comme dit un historien de Chartres dont le style innocent contraste avec la barbarie du fait , de manière à ce que la victime fût très commodément placée. Je pense que les druides, espèces de brachmaues ignorants, peuple-roi d’un peuple sauvage, n’en savaient guère plus que leurs sujets; mais, sans adopter l’opinion des érudits qui leur prêtent toutes les connaissances variées et approfondies des académiciens modernes, je suis de leiu* avis quant à la place qu’ils assignent an grand collège druidique. Les monuments celtiques que j’ai eus sous les yeux, le témoignage de Jules César, sui^tout le nom de la ville de Dreux, évidemment dérivé du mot druides, tout concourt à me faire croire que le centre de cette juridiction sacerdotale, et par conséquent de la Gaule, que régissait cette théocratie, dont vous ne m’entendez peint faire ici l’éloge , était peu éloigné des environsde Chartres. Au Château^- Fieux , siirlagarenne de Poisvilliers , se trouvent encore des débris dont l’extrême antiquité et la masse imposante me por>
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teot à croire que c’est là le véritable point de réunion des druides.
U Les étymologistes sont d’une fécondité bizarre. Ils appliquent au mot Chartres au moins une douzaine de différentes origines. Je me contente de vous indiquer la ressemblance qui se trouve entre le mot Chartres et celui de Camutes , dénomination primitive de la contrée, et de rappeler à votre mémoire que ce même mot Chartres , dans l’ancien langage, signifie centre, cavité. En effet, la ville et ses environs sont remplis de caves et de grottes naturelles. Mais je n’entrerai point dans une discussion stérile, qui d’ailleurs a coûté assez de veilles aux Gelloulier et autres explorateurs de l'antiquité celtique. Les druides profitèrent de leur influence pour animer les Cbartrains au combat contre l’envahisseur Jules César. Du fond des bois sacrés des Carnutes , mille glaives étincelèrent tout-à-coup ; et ce furent nos concitoyens qui, les premiers, commencèrent une lutte terrible autant qu’inégale. Leurs efforts furent stériles; ma's, à peine domptés, ils se soulevèrent sous la conduite de Cotnatus et de Genetodunus. Les Romains furent victimes d’un désespoir semblable à celui qui sonna long-temps après l’heure fatale des vêpres siciliennes. Tous les soldats campés à Orléans, alors Gennabum, périrent sous le fer d^ Carnutes, dont les conquêtes s’étendirent au loin.
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U Mais ce trioniphc dura peu. Les oppresseure revinrent en force, et la vengeance romaine couvrit le pays entier de cadavres. Une capitulation honorable, que les Romains trahirent indignement, et malgré laquelle le chef des Carnutes, Guturnat, fut livré au supplice, prouve mieux que les Commentaires mêmes de .Iules-César la vaillance de ces Carnutes, contre lesquels on employait le fer, le feu, la perfidie, et le parjure. Soumis de nouveau, ils se révoltèrent encore; et Auguste fut obligé d’envoyer contre eux de nouvelles légions. Cette rébellion fut la dernière. Le christianisme s’introduisit vers cette époque dans l’tmcien territoire des druides.
« — Racontez, racontez, mon neveu, s’éeria l’oncle , qui nous avait rejoints , raeontez les traditions merveilleuses dont cet événement se trouve environné !
« — Permettez que je m’en abstienne ; c’est une tâche qui a son côté plaisant, et que vous remplirez mieux que je ne pourrais le faire.
« — Eh bien, apprenez donc de moi, philosophe ermite, que, trois siècles avant la naissance de la Vierge, comme je le lisais hier dans le bon historien Sonchet, les druides, devinant l’arrivée du Messie, bâtirent un temple à la Fierge qui devait un jour enfanter {Firgini pariturœ). Ce n’est pas tout; Pinlard, autre Tite-Live de la Beauce, veut qu'une
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cathédrale ait été bâtie à Chaitrcs immédiatement après la naissance de Jésus-Christ. D’autres grands écrivains, tous chanoines, assurent qu’une ambassade chartraine fut députée à la Vierge pendant ses couches j et Sablon, l’un d’entre eux, n’hésite pas à déclarer qu’elle accepta la suzeraineté de Chartres et le titre de dame souveraine de la ville, que lui conférèrent les ambassadeurs.
« — Je ne contredirai point mon oncle, reprit le chanoine i ces histoires merveilleuses sont en effet consignées dans les chroniques, et je pense que l’antique druidisme ayant progressivement fait place au christianisme nouveau, la confusion des deux cultes fit naître dans quelques esprits crédules l’idée que la religion du Christ y avait été professée de tout temps.
« — L’explication de M. le chanoine me semble, continuai-je alors, aussi simple que vraisemblable.
« — Oui, reprit l’oncle; mais ce qu’il doit ajouter, pour ne pas démentir une impartialité qui ne m’étonne pas chez lui, c’est que le chapitre de Chartres tira grand parti de cette prétendue suzeraineté de la sainte Vierge, qu’il ne voulut relever que du pape, et traita par ambassadeurs avec les rois de France.
U — En fai.sant à votre opinion, mon cher oncle, toutes les concessions que la vérité peut exiger, je
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ne dois pas oablier de sljpaaler l’influence henrense que le christianisme exerça sur te pays : l’abolition des sacrifices humains, l’adoucissement des mœurs, la culture des terres mieux dirigée, celle des esprits, progressivement éclairés par les lumières d’une religion raisonnable et charitable. Quant aux miracles dont l’histoire de France abonde jusqu’au dixième siècle, je ne prétends point en discuter la réalité. Il est vrai que nulle contrée de tout le pays gaulois n’a autant de prodiges religieux à citer que ce petit pays chartrain. Si vous me permettez d’expliquer ce fait de la manière qui me semble, non la plus philosophique, mais la moins hostile contre les saints dogmes que je vénère et que je professe, ce n’est pas à l’ignorance ni à la superstition que j’attribuerai cette prodigieuse quantité de miracles, mais bien à l’esprit même des peuples gouvernés long-temps parles druides. La sainte horretir de ces bois solitaires, où le sang coulait sous le fer des Eubages, était bien propre à entretenir la terreur religieuse; et les premiers apôtres du christianisme, chez les Carnutes , n’eussent point servi les intérêts de leur mission sacrée, s’ils eussent détruit tout-à-coup la crédulité profonde et la soif des miracles, dont le peuple était, pour ainsi dire, imbu.
« — Voilà bien de l’adresse dans la défense ; et je sois sûr que l’Ermite admire avec quel talent noiesmunissez de tous côtés votre cause, comme dit, je
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crois , ie grand Bossuet ; mais n’oublions pas que , eu profitant de cette crédulité pour civiliser les peuples, nos apétres n’oublièrent jamais leurs propres intérêts. La dîme, offrande d'abord volontaire, fut changée en un droit irréfragable d'autant plus pesant pour notre pays, que toute sa richesse est dans de magnifiques moissons , dont le dixième fut versé gmlis dans les greniers des abbayes et de l’évêché. Dans toute l’Europe , aucun chapitre ecclésiastique n’a réuni autant de puissance temporelle que celui de Chartres. Je vous concéderai volontiers la bienfaisante influence que le christianisme excr(;a sur le monde , que le colosse romain écrasait de sa décadence après l’avoir écrasé de sa grandeur ; màis je ne conviendrai jamais qu’il fût nécessaire que les évêques de Chartres s’érigeassent en rois indépendants , ayant droit de vie et de mort, prélevant des impôts énormes , soldant des troupes, portant la masse d’armes au lieu du cilice, et se faisant exalter sous un dais soutenu par quatre hauts barons , comme vous savez bien qu’ils l’exigeaient dans les grandes cérémonies.
« — Je crois vous avoir déjà dit, monsieur, reprit en s’adressant à moi le chanoine , dont la patience commençait à fléchir devant l’épreuve à laquelle son oncle le soumettait ; je crois vous avoir dit, ou du moins indiqué que la toute-puissance dont les druides jouissaient dans le pays des Carnutes fut
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un héritage naturel dont les chanoines de Chartres , et sur-tout les évêques, se trouvèrent nantis sans usurpation réelle, et comme par une concession tacite. Puisque mon oncle n’a perdu aucun des souvenirs ecclésiastiques de sa ville natale, il au- v rait pu vous instruire du sort des trois fameuses sœurs Douf/e, Monde et Ermonde, toutes trois martyres; il aurait pu vous apprendre aussi que, d’après une ancienne tradition, la bergère de Paris, Cieneviève , âgée de quatorze ans, vint de Nanterre à Chartres pour recevoir la confirmation de l'évêque Villicus. C’est ce que témoignent les mauvaises rimes que voici, et que l’on déchiffre encore sur les côtés d’une tapisserie antique , conservée à la mairie de Chartres:
Villicus, évi'que de Chartres, llliitninédu Saint-Esprit,
Choisit la vier([e entre les autres'^
Qu’il confirnie en la foi du Christ.
>• .Te ne crois pas devoir m’appesantir sur ces faits qui n'ont d’intérêt que pour un petit nombre de personnes ; j’aime mieux vous rappeler que Chartres, après avoir subi les conséquences de l’invasion des Francs, donna naissance au bon évêque Solein, le Beizunce de son temps. Il suivit pas à pas, et autant qu’il est permis à un homme de le faire, l’exemple de son divin maître. 11 prodigua ses
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biens, ses soins, et sa vie pour réparer les maux que son peuple avait soufferts. Les habitants le portèrent spontanément en triomphe. Si les évêques de Chartres étaient rois, comme vous venez de le dire, Solein mérite d’être compté parmi les meilleurs princes.
— Mon cher neveu, je ne prétends point rabaisser le mérite des bonnes actions, et je conviendrai avec plaisir que de généreux exemples, donnés par des hommes revêtus d’un caractère sacré, ont quelque chose de plus grand encore , et qui doit laisser chez les hommes une impression plus profonde. Je me contente de m’élever de tout mon pouvoir contre l’alliance du pouvoir canonique et politique dont toutes les annales de Chartres offrent la preuve; contre ce prineipe que tous nos historiens ont posé comme incontestable, c’est qu’un évêque est souverain exclusif, supérieur aux comtes , aux ducs, et l’égal des rois. J’ai dit. »
Le chanoine continua sans s’engager dans la discussion : « Chartres fut pillé et brûlé en 546 par Thierry, roi de Bourgogne. L’exemple qu’avait donné l’évêque Solein se renouvela encore. L’évêque Bethaire s’offrit pour otage de ses peuples; il se dépouilla de tous ses biens pour eux : c’est encore un des beaux traits du christianisme. Thierry se retira; et la ville qui respirait à peine fut de nouveau saccagée par Hunold. Je ne chereherai
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pas à dissimuler ce que mon oncle ne manquerait pas d’ailleurs de rappeler en traits piquants et vigoureux, l’accroissemeut immense de la puissance du clergé; les deux tiers du territoire lui appartenaient; mais j’ajouterai que le système féodal autorisait cette usurpation, et que le chapitre ayant été reconnu suzerain, usait d'un droit, peutêtre incompatible avec ses droits, mais en harmonie avec la civilisation de l’époque.
— Vous avez bien raison, mon neveu, d’avouer au moins que la conduite de vos évêques répugnait aux doctrines de l'I-lvangile. Au septième siècle , ils avaient dans Chartres même trois forteresses, ils soldaient des armées de pillards qui se répandaient dans les campagnes ; ils mettaient leurs abbayes en commerce patent , et les vendaient comme des propriétés laïques. Enfin , ils poussèrent si loin leur audace , que Charlemagne fut obligé de défendre spécialement aux évêques chartrains de faire la guerre en personne.
— Ce sont là, mon oncle, les erreurs des hommes, et, il faut le dire, les erreurs du temps. Reprenons brièvement notre récit. Brûlée en '743 par Théodoric, assiégée par Hasting en 856, et par Rollon en 91 1 , la capitale de la Beauce, sans cesse détruite, renaissait toujours de ses ruines. Il parait que, au huitième siècle, cette ville, aujourd’hui mal bâtie et composée d’un assez grand
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nombre de maisons de bois , comptait beaucoup d’édifices en pierre. .le crois avoir sur moi mes tablettes,où j’ai copié ladescription fort curieuse que iemoinePauladonnéede Chartres, à l’époque dont il est question : Populosa urbs admodUm alqtie opulentissima , tmirorum magniludine alque cedijiciorum pulcbritudine et artium liberalium studiis habebatur formosissima ; erat enim ex quadratis et immanissimis lapidibm construcla althque lurribus munita , et idcircb urbs lapidum vocitala ; aquceductibus, viis subterraneis jucunda; nunc ab inopi divinæ virtutis gente, Deo permittente, solo tenus evertitur et ignibus concrematur. Cette ville si populeuse et si opulente, la plus fameuse de la province pour la grandeur de ses murailles, la beauté de ses édifices , et l’éclat de ses études libérales ; cette ville qui devait aux énormes pierres de taille dont elle était bâtie et aux tours élevées qui la défendaient le nom de la vilk de pierres; cette citée , ornée d’aqueducs et de voies souterraines , est aujourd’hui détruite et rasée de fond en comble. Dieu a permis que des barbares , étrangers à la foi, y portassent la flamme destructrice. «
— Mais je me hâte d’esquisser le tableau historique de la domination de nos comtes. Le premier d’entre eux fut Thibaut-le-Tricheur, grand homme d’armes de son temps, et qui étendit beaucoup son territoire. Ses successeurs suivirent son exemple, et
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Eudes second, entre autres, s'empara des comtés de Champagne et de Brie. De 1 1 20 à 1 134, la ville de Chartres, qui n'était plus la ville de pierres, mais la ville de bois, fut victime successivement de trois épouvantahics incendies; la lèpre vint ensuite ajouter, à ces ravages rapides, des désastres plus lents et plus hideux. Non seulement les évêques, non seulement le chapitre, mais les comtes et les vicomtes de Chartres levèrent l’étendard d'une indépendance séditieuse; les rois de France, jnsqu'à saint liouis, n’eurent dans le fait aucune autorité sur cette portion du territoire français. En i i54,le fameux saint Bernard vint dans la cathédrale de Chartres prêcher la croisade; ses éloquentes paroles retentirent de la chaire de vérité dans l’Europe et dans l'Asie, qu’il arma l’une contre l’autre. Un concile fut tenu à Chartres; des donations immenses furent faites à l’église par les croisés, et ce fut du pied de l’autel de Notre-Dame que les plus fougueux conquérants de Jérusalem s’élancèrent pour trouver en Palestine des combats, la mort, la misère, des royaumes d'un jour, et une gloire....
— Stérile pour eux et pour la France, continua l’oncle; mais allez toujours, mon cher neveu.
— Long-temps réunis au comté de Champagne, les comtés de Chartres et de Blois en furent détachés en 1 1 5 1 , après la mort du huitième comte de Chartres, Thibaut 'V ; ce ne fut qu’après le régne
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de saint Louis , que la couronne racheta le vasselage de cette riche province. Je pourrais, et je devrais peut-être vous tenir compte du passage du pape Alexandre III à Chartres, en 1 163....
— Non, reprit l’oncle, toujours prêt à interrompre le hl du discours; mais nous parlerez-vous de l’évêque de Chartres, Guillaume-atix-Blancbes- Mains, uqui eut la gloire défaire brûler beaucoup « d’hérétiques, pour avoir nié l’eucharistie et le bap- « téme? » Ce sont les propres paroles d’un historien, Souchet; je cite mes autorités.
« — Heureusement je puis opposer à ce prélat persécuteur le nom de Jean de Salisbury , qui lui succéda et qui fut aussi humain qu’éclairé; et celui de Pierre de Lorraine , évêque bienfaisant, qui embellit la ville, la pava de ces belles pierres de ladères, dont la dureté résiste au laps des siècles , et dont l’épitaphe mérite d’être rapportée :
Mctnibus et piolets urbem insignivil et auxit,
Et variis posait tecta superba locis.
Hune pia plebs habuit tantœ pietatis amore,
Oscula mille suis ut dederit pedibus.
• Il donna à la ville des remparts ; il y fît des places publiques ;
• mille édifices superbes s'élèvent è sa voix. I.e peuple l'environna
• de tant d'amour, que la foule s'empressait autour de lui pour
• baiser la trace de ses pas. >
^ Nous n’ignorons pas, mon neveu, que les
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prêtres faisaient les épitaphes, et nous savons à quoi nous en tenir sur l’esprit du corps. Cependant je remercie le bon évêque de Lorraine d’avoir pavé la cité de Chartres, qui aurait grand besoin aujourd’hui de ses secours. Mais vous n’en venez pas, mon neveu , aux querelles des chanoines et des prévôts de l’église de Chartres en i igS; ni à l’excommunication que les chanoines s’avisèrent de lancer contre la province, parceque les officiers de la comtesse Adèle avaient osé arrêter un malfaiteur dans ce qu’ils nommaient leur ville; ni à la révolte suscitée pour un semblable motif par les susdits chanoines, alors que l’interdit jeté sur le pays chartrain mit par-tout la désolation et le tumulte. Les sacrements suspendus, l’appareil lugubre des anathèmes, l’orgueil et la tyrannie du chapitre effrayent d’abord, et révoltent enfin le peuple. La sédition nocturne cause un incendie terrible , et la moitié de la ville est de nouveau dévorée. Ce n’est pas tout : la comtesse et ses officiers sont condamnés à faire amende honorable ; et les auteurs de ces scandales et de ces maux épouvantables restent maîtres du champ de bataille.
— J’ajouterai même à vos griefs, que ces malheurs durèrent près de cent ans, qu’ils se renouvelèrent presque chaque année, et qu’on ne peut trop les avoir en horreur. Mais je dirai aussi que tel était l’esprit du siècle , et que l’ambition , l’entête-
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ment, la barbarie, les crimes même des individus ne doivent être imputés avec justice qu’à eux seuls, et non aux corps dont ils peuvent faire partie. Les prêtres, devenus seigneurs féodaux, partageaient les vices des hommes de ce rang : je les plains et je les blâme.
— Brisons là , mon cher neveu , ou je vous citerai , comme preuves de barbarie purement superstitieuse et sans mélange d’esprit féodal, l’établissement de l’inquisition à Chartres, au quatorzième siècle; la nécessité urgente de faire intervenir le pape pour modérer les intolérables prétentions des chanoines, et l'inutilité de cette intervention môme qui n’empêche ni le chapitre de fortifier son cloître, ni les habitants de se massacrer pour ou contre les chanoines, ni tout le pays d’être asservi par eux sous le plus dur vasselage. Cette oligarchie de quelques prêtres mutins me semble le dernier degré de l’avilissement politique. Mais je vous laisse continuer le récit des faits, et je vous conseille de passer, ou plutôt de sauter à pieds joints par-dessus tout le treizième et la moitié du quatorzième siècle, qui vous donneraient trop de peine à commenter ou à pallier.
— Je passerai avec une égale rapidité sur le reste de l’histoire de Chartres, qui vous offrirait de longs commentaires, et nous entraînerait trop loin, si je voulais en discuter la justesse parfaite. Réuni déci-
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dément à la couronne sous Philippe de Valois, Chartres vit, en i36o, le roi d’Angleterre camper sous ses murs; la paix de Breligny fut conclue dans le village de ce nom , près de Chartres , et le roi Jean, rendu à la liberté, vint recevoir du chapitre de la ville cent pains blancs et un muid de vin, selon l’usage. L’année i366, marquée parle débordement de l’Eure , fut pour la contrée une époque désastreuse, que les hommes, du moins, n’avaient pas préparée par leurs méfaits, mais dont une industrie plus active eût pu prévenir les ravages. L’année 1 338 ne fut pas moins funeste à la ville , que la contagion décima. Je m’abstiens de parler des troubles excités par l’enlèvement du saint prépuce de Notre Seigneur, que Henri V, roi d’Angleterre, avait fait voler et envoyer à sa femme , pour qu’elle le baisât pendant sa grossesse. Je laisse à mon oncle le soin d’égayer ces matières ; mais il voudra bien que je rappelle la part honorable que les prêtres de Chartres ont eue à l’expulsion des Anglais ; il sait que leur zèle seconda vivement es exploits de la Pucelle.
— En récompense de ce patriotisme qui les rend dignes d’estime, ils eurent soin de se faire assurer par Charles VII tous leurs droits de corvées , dîmes, cbampart, etc., etc. Jamais aucun chapitre se montra-t-il dénué de vues personnelles?
— Si le soir n’approchait pas, et si l’Ermite ne devait prendre la diligence à huit heures , je pour-
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rais, reprit le chanoine, vous parler longuement de cet évêque Miles cFIltiers, qui, excommunié par le chapitre, allait, pour se moquer des excommunicateurs, les absoudre en pleine église, et qui, ne vivant que de procès, s’écriait dans ses prières: «O mon Dieu! ne m’en laissez qu'une demi-dou- « zaine, pour m’ébattre et me récréer! » Il me suffira de citer rapidement les évènements principaux qui ont laissé quelques traces dans nos annales. Clément Marot fut emprisonné à Chartres en i $26 , comme luthérien; il ne trouva point son cachot aussi horrible qu’il eût pu le craiudre, car il rappelle dans ses poésies
U Les passe-temps et consolations U Qu’il a reçus par visitations U En la prison claire et nette de Cliartres. »
« Après la mort de Henri II, en iSSg, Henri IV se rendit à Chartres. La bataille de Dreux , où les deux chefs d’armée furent faits prisonniers, est trop connue pour que je m’arrête à la décrire. Charles IX, pendant son séjour à Chartres, accorda à la ville la permissiou de rendre l’Eure navigable. Assiégé en i568 parle prince de Coudé, qui leva aussitôt le siège, Chartres vit, en i58o, le roi et la cour venir à pied faire leurs dévotions dans sa cathédrale. Les prêtres assiégèrent et dévastèrent ensuite la
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ville, qui se déclara pour la ligue. Alors parut, dans les plaines de la Beauce , le panache d'Henri IV ; après la bataille d'ivry, il vint assiéger Chartres, dont la défense vigoureuse valut à nos pères une capitulation honorable. Ce fut à Chartres que le bon roi fut sacré : depuis ce temps , la capitale de la Beauce n’a rien offert de remarquable ; la révolution seule, cette horrible catastrophe, cette....»
Ici son oncle l’arrêta en tirant sa montre et en jetant sur lui un regard qui lui imposa silence ; huit heures allaient sonner; et je prenais congé de la famille, quand l’oncle me dit tout bas : » Je suis bien fâché de ne pouvoir vous apprendre l’histoire de la chemise de la Vierge, portée par une pucelle qui recevait les boulets rouges dans son giron. Chacun sait à Chartres que Marie envoya cette chemise de Palestine, et qu’oii la conserve dans la cathédrale. » C’est à ce propos que La Harpe, avant d’étre saint, avait fait ce distique ;
Qui croira qu’aux Chartrains, pour orner leur église ,
Marie ait de Judée envoyé sa chemise?
Déjà le fouet du postillon retentissait , et en trois minutes le trot des chevaux m’avait emporté sur la route d’Orléans.
ORLÉANS