LE CHAMP UE IIATAILLE
loi){j-teiiips sur les prétentions anglaises à la couronne de France et sur les siècles de chevalerie. Nous nous amusâmes de cette prétention des rois d’Angleterre, qui, en l’an i8i3, s’arrogeaient encore, avec autant d’insolence que de niaiserie, dans les actes publics et sur leurs monnaies, le titre de roi de France. Quant aux siècles chevaleresques, nous différâmes un peu d’opinion.
.le prétendais, et je crois encore, que le beau idéal de la chevalerie n'a jamais existé que dans le le cerveau de l'illustre Don Quichotte; que François 1" , en essayant de déployer le même caractère, n’a réussi qu’à offrir au monde et à l’histoire une plus pompeuse caricature. J’entrai dans l’esprit de la chevalerie elle-même, dont l’institution est celle d’une obéissance passive, enchaînée aveuglément à un chef, et commandant impérieusement à des esclaves.
“Oui, mon cher Ermite : mais comptez-vous pour rien le dévouement au devoir et la loyauté dans les engagements? Comptez-vous pour rien cet esprit d’association né dans les forêts germaniques , et qui seul a pu, dans l’anarchie du moyen âge, reconstruire la société?
— Vous excusez peut-être aussi les temps de barbarie dont vous parlez?
— Non ; mais j’observe qu’ils ont donné naissance à une foule d’institutions utiles; que même les (Joths
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elles Vandales, eu détruisant l'empire romain, ont régénéré la société. Vous riez, monsieur le philosophe! je sais, comme vous, qu’ils ouf porté le fer et le feu dans les plaies , et qu'Attila était un cruel médecin; mais je suis persuadé que la dissolution corapléle où l’empire était tombé ne souffrait pas d’autre remède. Ce corps, dévoré de gangrène, avait besoin, comme le vieil Éson, de se régénérer dans des flots de sang.
Je réfutai quelques unes des assertions de M. Mersan; mais nous tombâmes d’accord sur l’impossibilité de ramener dans les mœurs modernes aucune nuance , aucun trait de ces mœurs gothiques , nécessaires peut-être à une époque de désorganisation, aujourd'hui sans rapport avec les nouveaux besoins de la société.
LA VILLK DES PICTONES.
K* CCIV. [l4 AVRIL 1837.]
Cujas aTiil taat de répnUtion , et la acienre qu‘il professait tant de crédit, qae dans tontes les écoles OD ne prononçait pas ton nom sans mettre le cbapean è la main.
HorMAN.
C’est en devisant sur la chevalerie que nous rentrâmes à Poitiers. Deux vers du Menteur de Coi^ ueille se présentèrent à ma pensée ; ce père de la scène française y affirme que la capitale du Poitou (la cité de l’école) n’est faite que pour donner aux jeunes gens des idées à-peu-près nettes sur Cujas et Barthole, sans les instruire jamais des convenances du grand monde, ni des habitudes de la société. Des vers de Corneille, notre conversation s’était reportée sur la célébrité des jurisconsultes poitevins, quand M. Mersan me proposa de m’introduire chez un des jeunes gens qui aspirent à soutenir la gloire du barreau de Poitiers. Chemin faisant, nous jetâmes sur la population rare qui circule dans des rues larges et presque désertes
un coup d’œil d’observation et de pitié. « Si vous ne vous contentez pas de regarder des édiBces ou des paysages, me dit M. Mersan; si, comme je le présume , vous comptez la race humaine parmi celles qui méritent votre attention et votre analyse , vous aurez remarqué que les fils des anciens Pictones se distinguent spécialement de toutes les peuplades environnantes, par le contraste agréable et tranchant d’une chevelure du jais le plus noir , opposée à la blancheur éclatante de leur teint. Rien n’est plus rare ici que les yeux bleus; des cheveux blonds signalent aussitôt un étranger. Comment ces signes caractéristiques d’une race qui s’est conservée dans sa pureté originelle ont-ils pu traverser les siècles? Demaudez-lc aux savants qui parquent la nature dans leurs systèmes et qui rendent compte de tout. Pour moi, je m’en remets sur ces bizarreries aux décrets impénétrables de la Providence : c’est plus tôt fait, n
Après avoir long-temps battu le pavé de Poitiers, formé de ces cailloux durs et pointus que l’on rencontre aussi dans le midi de la France, nous arrivâmes au logis de M. Dezeyre, ancienne connaissance de M. Mersan, et dont le fils, qui se destine à la profession d’avocat , nous fit très poliment les honneurs de sa ville , de son histoire actuelle , et même de ses antiques annales.
« Passez-nous , dit ce jeune homme , l’irrégula-
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rite de nos rues et le peu d'industrie qui anime aujourd'hui le centre de l'ancienne province du Poitou , j'aurai quelques souvenirs brillants à vous raconter, car notre cité n'est pas sans gloire. Je saute à pieds joints, comme dit Bossuet, par-dessus les guerres des Romains, des Francs, et des Visigoths,qui tour-à-tour conquirent, civilisèrent, dévastèrent, rebâtirent la ville des Pictones. Quand les Maures, conduits par Abdérame, orgueilleux d'avoir planté leur croissant sur les palais de Cordoue et sur les rochers de la Sicile , se précipitèrent sur la France , ce fut dans les champs de Poitiers que se décida cette grande querelle d'où dépendait le sort de la république chrétienne, menacée par l'islamisme. Les mêmes plaines, deux siècles plus tard , furent baignées du sang fran<;ais , lorsque le roi Jean , malgré sa bravoure , succomba sous l'habileté du roi d'Angleterre , Édouard III.
A ces récits belliqueux, ajoutez la haute réputation de notre école de droit. Poitiers est à la France ce que Bologne est à l'Italie. C'est là sur-tout que se sont élaborés ces trésors légués par les jurisconsultes de Rome déchue à la barbarie de l'Europe moderne ; cette législation du despotisme militaire , si bizarrement appliquée aux nouveaux besoins de la monarchie féodale, en un mot, ce régime, fondé sur le droit romain, modifié par les habitudes de Constantinople, adapté aux gouvernements modernes.
et qui , à défaut d'institutions fortes , a servi pendant six siècles de droit pubUc à l'Europe. C'est à Poitiers que venaient s’instruire le chancelier de France IlurauU de Chiverny, l’excellent L'IIùpUal, le juste et sincère De Thou, Achille de Ilarlay, Joachim De Bellay; là professèrent les Brisson, les Colardeau, les Pouvreau, les Tiraqueaii. Cette école, si célèbre du temps où vivait Corneille, n’a pas dégénéré; je me coutenterai de citer le nom de M. Boncenne, dont la réputation n’est pas circonscrite dans les murailles de notre ville , et que tous les juristes français, moins prodigues d'éloges qu’au siècle de Cujas , estimeut et apprécient.
«Poitiers possède une cour royale, uu collège, une académie, une préfecture; elle a sa bibliothèque fort riche en livres de droit , et où je m’abstiendrai de vous conduire....
« Cette église devant laquelle nous nous arrêtons est placée sous l’invocation de Notre-Dame ; vous admirez la hardie.sse élégante de son portail ; n’allez pas plus loin , l'intérieur ne répond pas à cette magnifique promesse. Nos vieux registres d’arrêts conservent le souvenir d’un droit bizarre dont cette église a joui long-temps. La sainte Viei^e étant venue ellemême rendre au maire de Poitiers ses clefs qu’il avait égarées, les chanoines avaient tiré de ce miracle l’étrange conséquence qu’on leur devait accorder un privilège bien digne de ces temps barbares;
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ils n’éprouvèrent aucune résistance, et il fut reconnu, comme clause inviolable du droit public, que le chapitre de Notre-Dame serait souverain absolu de la ville depuis le lundi des Rogations jusqu'au mercredi soir de la même semaine. C’était peu de chose qu’un empire de trois journées par an : cependant les chanoines en abusèrent ; vers le milieu du dix-huitième siècle , le parlement de Paris se vitobligéd’infirmer leurs sentences; ce qui abrogea ipso facto la souveraineté passagère du chapitre.
« Pendant que nous faisons route vers la cathédrale, vous parlerai-je de l’industrie poitevine? Elle est si peu active que deux foires par an, et deux marchés par semaine, sont des débouchés qui suffisent à sa consommation et à ses produits. Cette cité, dont la position au confluent du Claiu et de la Boivre est excellente pour le commerce, dont tous les voyageurs admirent les fertiles environs , l’élégant aspect, n’a plus que vingt-deux mille habitants; il faudrait, pour vivifier ce grand cadavre , une population cinq fois plus forte.
«Nous avons d'ailleurs beaucoup d’églises, et si l'invocatioD des saints pouvait suppléer aux travaux de l’industrie, peu de villes seraient aussi riches que la nôtre. Voici Sainle-Radegonde, église construite par cette fille de Lothaire, assassiné par Clotaire et Thierry , et dont les deux assassins de son père devinrent amoureux à-la-fois. C’est un
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beau sujet de tragédie que la destinée de cette princesse , qui , forcée d’étre reine et de partager la couche du meurtrier de son père, fut répudiée bientôt après , et alla ensevelir sa douleur dans la solitude du cloitre! Kadegonde, savante pour cette époque, avait attiré près d’elle Grégoire de Tours et le savant Fortunat, seuls témoins d’une vie qui s’écoula sans tache. Quant aux miracles qu’on lui attribue, je les vénère, ajoutale jeune homme, en jetant un léger coup d’œil sur M. Mersan ; mais on me pardonnera d’admirer davantage ses vertus sociales et sa résignation dans le malheur.
« L’église de Saint-Hilaire, dont nous approchons, n’est qu’une ruine; on y voyait, avant la révolution , plusieurs tombeaux magnifiques, entre autres celui de Gilbert de La Pérée, contemporain d’Abélard et frappé, comme lui, des foudres de l’abbé de Citeaux, pour avoir osé devancer son temps et porter le flambeau de la raison dans les mystères de la foi.
U Mais j’ai oublié de vous parler d’un prodige de mécanique et d’un miracle religieux qui , tous deux , se rapportent à l’église de Sainte-Radegonde. Je commencerai par le dernier. Unejolienonnettevit entrer vers minuit un très beau jeune homme dans sa cellule : elle commença par avoir peur, et ne se rassura qu’en apprenant de sa bouche qu’il était le Sauveur des hommes , et qu’il daignait la visiter luiméme. J/empreinte du pied du Sauveur resta sur le
plancher; dès ce jour cette cellule, transformée en chapelle, nommée chapelle du Pas-de-Dieu, fut l’objet de la vénération publique. Ici commence, comme disent les prédicateurs, mon second point. Un mécanicien habile trouva moyen de soulever la niasse entière de la cellule sanctifiée, et de la transporter dans ré[;lise ; c'est-là l’autre miracle , et peut être serait- il pl us facile d’expliquer humainement le premier des deux mystères que de deviner les moyens inventés par une industrie ingénieuse pour accomplir le second. »
.le vis avec plaisir que le jeune homme respectait trop la gravité de M. Mersan pour pousser plus loin l’explication naturelle du miracle du Pas-de- Dieu. Nous le suivîmes dans la cathédrale, dont les trois voûtes hardies et sombres fournirent matière à M. Mersan pour entamer une discussion savante sur l’architecture des chrétiens. Un tombeau de marbre nous offrait cette inscription latine :
s A Claudia Varenilla, fille du consul Claudius U Varenus. La cité de Pictones lui a décerné des s funérailles , une sépulture , un monument public. » Marins Censorinus Pavius, légat d’Auguste, pro- « préteur de la province d’Aquitaine , consul dési- X gné , son mari , satisfait des honneurs qui lui ont U été rendus , a fait construire à ses frais le monu- « ment. »
— Voilà un époux bien tendre, une ville bien dé-
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vouée au pouvoir, dis-je à M. Mersan; et telle époque dont on blâme la servilité ne montrerait sans doute pas un dévouement égal en faveur de la fille d'un magistrat, femme d’un intendant militaire, et qui n’aurait que l’honneur d’appartenir à son mari. »
Le Jeime D.... acheva la tâche que la complaisance lui imposait en nous énumérant les célébrités poitevines; plusieurs saints, Maxence , Paulin , Hilaire; Richard, auteur d’une mauvaise histoire universelle; le troubadour Guillaume IX, duc d’Aquitaine ; le fondateur de la Gazelle de France, Renaudot; Paul Lecoq , voyageur; Nicolas Rapin, l’un des principaux auteurs de la spirituelle Salire Ménippée; Dom Rouchel; l’érudite famille des 5amte- Marlhe; l’abbé Nadal; Rivet, Daitlë-Reausobre , ministres protestants ; Antoine Rivet, auteur d’une histoire littéraire de France ; enfin cette femme célèbre , amie de Ninon de Lenclos, veuve de Scarron, maitresse, ou si l’on veut femme de Louis XIV, dévote à la cour, habile à endurcir contre l’bumanité le cœur d’un monarque vieilli.ssant , douée de persévérance et d’adresse, dénuée de sensibilité, de pitié et de grâce : en un mot, madame de Maintenon.