LE TABLEAU ET LA MÉDAILLE
brillants récits , aurait donné un {;rand prix à lune et à l’autre. C’étaient deux de ces souvenirs , toujours vivants, des folies humaines, qui seules, par l'intérêt qu’elles présentent, peuvent sauver la numismatique et l’archéologie de l’ennui et de l’oubli qui les menacent ou les suivent.
Le tableau et la médaille méritaient également d’être observes. L’un , ouvrage d’un peintre inhabile, représentait Louis Xlll assis nonchalamment .sur un dragon, et Richelieu tenant les rênes qui dirigent cet animal fantastique. Le visage de Richelieu semble trahir l’ivresse de l’orgueil; celui du monarque est humble et timide.
La médaille, connue de tous les numismates, porte d’un côté la tête de Richelieu , avec cet exergue : Cuncla ralione guhernal; et de l’autre, la tête du roi Louis XIII , avec cet autre exergue : Félix consilio. Impertinente flatterie, insulte également basse, qui fait prendre en pitié le débile monarque , et en haine l'audacieux cardinal.
On pense bien que toutes nos pensées se concentrèrent sur ce terrible ministre, qui, en abaissant l’esprit aristocratique, éleva l’esprit du peuple, qui, tout en affermissant l’autorité du monarque, avaitdétruit les appuis naturels de son trône ; ame dure, esprit vaste, qui prépara le dessein du despotisme accompli depuis par Louis XIV ; homme d’état qui débuta par des livres de controverse, il passa son
LE TABLEAU ET LA MÉDAILLE. 1 79 temps à punir et baïr , et termina sa vie en faisant représenter des comédies. A peine entre-t-il dans le conseil , tout change. Rome et Madrid n'ont plus d'influence à Paris. Un joug de fer pèse sur tout ce qui l’offusque; il comprime les puissances étrangères les nnes par les autres, écrase quiconque se trouve sur sa route , fait servir à sa grandeur la grandeur de sa reine : tout jusqu’à la majesté royale devient le marchepied de sa puissance.
On dirait qu’il combat pour la foi : c’est pour sa propre ambition. En se baignant dans le sang calviniste, il soutient les calvinistes d’Allemagne; de la cime élevée et glissante où il s’était placé , il frappe des victimes, protège l’industrie, accable les grands , relève le commerce, recueille la haine et la terreur publique , et meurt dans son lit. Le sang , les larmes , achetèrent les résultats immenses de son administration ; la France se releva de l’état d’abjection où l’assassinat de Henri IV et le règne des favoris l’avaient plongée. Tout ce qui pouvait se placer entre Richelieu et le roi fut écarté. Corneille persécuté, sabienfaitricemaltraitée, Grandier mis à mort sur la déposition du démon Astaroth , et Montmorency décapité.
Nous comparâmes entre eux trois cardinaux qui eurent de l’influence sur notre pays ; le cardinal de Retz , le plus spirituel des aventuriers couverts de la pourpre ; le cardinal de Richelieu , le plus absolu
l8o LE TABLEAU ET LA MÉDAILLE, des monarques qui n’aient pas porté ce titre; le cardinal Mazarin, trivelin-ministre , qui excita la {juerre civile et qui s’en moqua.
«Voyez, me dit M. Mersan, quel danger pour les empires d’admettre au gouvernement des affaires ces hommes sans famille et sans patrie, qui ne tiennent à rien qu’à la puissance romaine ! Leurs actes sont plus durs, leur tyrannie est plus violente, leur ame est sans remords, leur régne sans indulgence; leur fourberie se joue des événements et des hommes , et leur audace n’a point de limites. Si la cour de Rome était parvenue à ses fins , on verrait le monde en proie à l’aristocratie des cardinaux ; le rêve du despotisme universel se réaliserait par la théocratie, et le monde serait replongé dans la barbarie jusqu’à ce qu’il plût à Dieu de l’en tirer en reconstituant son Église.
ROCHEFORT
5*’ CCIX. [la MAI 1837.]
ROCHEFORT
Le troi»{ème aa^ tortit ila poiti de l’abyrae. U portait une coupe qui venait la contagion «ur le» peuples, et la poisMUce des rois ne pouTait les sauver. , Apocaltpse.
Pour continuer notre route avec la rapidité que nous avions résolu de mettre dans ce dernier voyage, nous fûmes obligés de résister à plus d’une tentatatioû séduisante. Un habitant de l'Ue de Ré nous vantait la beauté pittoresque de ce séjour , et la majesté terrible des rochers qui l’entourent; un citoyen de la petite ville de Marans insistait pour que nous prissions pour guide : u son endroit était sans aucun doute le plus beau de toute la Saintonge ; la terre y était plus fertile et le sang plus pur. » Je ne répéterai pas ici la querelle qui s’établit entre les deuxSaintongeois, qui semblaient animés de ce patriotisme local, fertile en traits d’héroïsme au temps des républiques grecques, mais aujourd’hui fort stérile. L’insulaire de Ré avait pour lui tout l’avan-
HOCIIEFOHT.
ta<;e des traits d’éloquence descriptive que fournit toujours une nature sauvage et isolée au milieu de la mer. » Son île, disait-il, était le véritable bastion de La Rochelle. Rien de plus beau que le bassin vaste et peu profond, nommé la Mer du fier d’Àrs, bassin creusé par l'Océan , au nord de la langue de terre que la redoute de Martray domine et protège. Des fortifications, où l’art de Vauban a épuisé ses combinaisons les plus savantes, environnent l’Ue de toutes parts. La ville, le port, la forteresse, les redoutes des sablonceaux, des ports de la Fiée, de Martray, sont-des modèles dans cet art, devenu presque inutile aujourd’hui, de défendre des places qu’une seule bataille rangée force à la soumission, depuis que le métier de la guerre et la division des royaumes sont devenus des calculs de cabinet. » Notre orateur insulaire ne tarissait pas sur les éloges de sa patrie. Il nous fit le récit du siège que le général de Toyras, nommé maréchal depuis cette époque, soutint dans l’ile de Ré ; sa petite garnison , avec les ressources les plus faibles, et Retranchée dans Saint-Martin, résista pendant quarante-cinq jours aux forces combinées des calvinistes et des Anglais, commandées, il est vrai, par le prince de Soubise. Vauban n’avait pas encore constrnit ces belles fortifications que l’on admire aujourd’hui. Un service aussi éminent, au lien d’attirer sur Toyras les grâces de Richelieu , ne mérita que sa haine. Cette
ROCHEFORT
axDe jalouse ne voulait de grandeur que la sienne; et c’était lui déplaire que de déployer, même pour servir son ambition, un héroïsme qui lui faisait ombrage.
Cette discussion nous tint lieu d'un voyage; nous quittâmes La Rochelle, presque persuadés que nous avions visité Marans et admiré les ouvrages à corne de l'île de Ré. En trois heures nous uous trouvâmes à Roebefort.
«Voici, me dit M. Mersan lorsque nous entrâmes dans cette dernière ville, une cité qui n’a point de souvenirs lointains, et qui touche encore à son berceau. Avant le dix-septième siècle, ce n’était qu’une baronnie assez pauvre, avec un château très mesquin. Louis XIV en fit un port militaire ; il créa la ville, la fit sortir, comme Venise, tout armée du milieu de ses lagunes , et rendit à la marine française, qu’il espérait ressusciter, un service que la postérité aurait dû apprécier davantage. Ce prince , si fastueusement adulé par tout ce qui l’entourait, a reçu plus d’éloges des catholiques pour avoir converti les protestants avec des dragons, et des jésuites pour avoir détruit Port-Royal, qu’il n’en a reçu des historiens les plus philosophes pour avoir fondé cette ville et agrandi le commerce de la France.
« Tenons-lni compte , au surplus , de ce qu’il a fait de grand, dans un régne d’ailleurs rempli de fautes, flétri par des crimes, honoré par quelque gloire et
ROCHEFOBT.
par quelques vertus. H sentait la uécessité de profiter de la belle situation du port de Rocheibrt, et d'en faire comme un arsenal maritime d’où s’élanceraient les expéditions destinées pour nos colonies , d'où sortiraient les navires chargés d’attaquer les possessions ennemies dans les Grandes-Indes. Les ingénieurs auxquels la cour confia le soin de choisir le point du golfe le plus convenable , jetèrent d’abord les yeux sur Soubise -, mais le duc de Roban , à qui cette ville appartenait, refusa de la vendre à l’état, et l’état respecta sa propriété. Le priuce de La Trémoille était seigneur de Tonnay-Cbarente que l’on voulut ensuite fortifier ; mais il éleva les mêmes difficultés que le duc de Rolian , et il eut le même succès. Cette résistance de deux suzerains à la volonté du monarque peut être considérée comme le dernier cri de la féodalité mourante. Enfin Rochefort, domaine royal, indépendant de toute-inféodation particulière, offrit toutes les convenances que l’on cherchait : un port fut creusé, des redoutes s’élevèrent; le chevalier de CIcrville donna les plans, Blondel fut l’architecte, et Ferti fut chargé des fortifications. Jamais la situation d’un port ne répondit mieux à sa destination , et ne remplit plus parfaitement toutes les conditions exigées par le commerce et l’art militaire. L’encaissement de la Charente, dont le lit, qui se resserre à peu de distance de son embouchure , coule dans un canal large de cinquante
ROCHEFORT
pieds tout au plus, donne huit métrés d’eau de profondeur, et les navires de tous les ponts y trouvent un asile assuré. Si les eaux du fleuve, en se rapprochant de son embouchure, deviennent moins profondes, la marée dans son cours suffit pour entraîner vers l’Océan les plus gros navires. On a cm affaiblir ces justes éloges en faisant valoir un inconvénient assea léger : les vaisseaux ne peuvent être armés qu’à rembonchure même du fleuve. Ce défaut de peu d’importance est racheté par un immense avantage : l’ennemi ne peut pas faire pénétrer ses vaisseaux armés dans la Charente, dont les rives sinueuses et ombragées ne lui permettraient pas même le déploiement de toutes ses voiles.
« A peine le port et l’arsenal de Rochefort s’étaient élevés comme par enchantement, la ville elle-même, construite avec une régularité originale et gracieuse, acheva de remplir les intentions du monarque. Vous voyez qu’elle est composée d’un grand nombre d’ilots , dont quelques uns sont entourés d’arbres ; l’aspect en est agréable et piquant. Puisque vous dédaignez aujourd’hui ces particula- ■■ rités, qui se représentent à-peu-près dans toutes les villes avec des nuances plus ou moins tranchées , je ne vous conduirai ni au jardin botanique, ni à l’hospice, ni à l’amphithéâtre de chirargie, ni dans le jardin de la préfecture maritime, dont on a fait une belle promenade publique. Un magnifique hô-
ROCHEFOKT.
pital militaire s’élève à pea de distance de la ville ; il contient six cents lits; il a coûté plus de cinq millions. Ne perdons point de temps , et dirigeons-nous vers le port et l'arsenal dont vous admirerez la construction , la solidité et le bon goût. »
M. Mersan louait avec raison ces ouvrages ; les hangars on chantiers couverts , sous lesquels on construit des vaisseaux à trois ponts , étonnent l’oeil par leur légèreté , le satisfont par la justesse élégante de leurs proportions. L’impétuosité des vents de mer, que rien ne brise et n’arréte, et qui ne rencontrent sur toute la plage ni collines, ni forêts, pour amortir leur violence, eût renversé en peu de jours des constructions moins solides. L’arsenal est vaste, et contient une immense quantité d’armes de toute espèce et tous les objets nécessaires à la construction , rarmcmcnt et l’équipement des vaisseaux. On s’étonne de voir tous les instruments de mort et de victoire que l'ambition guerrière a inventés, classés dans ces grands magasins avec un ordre et une élégance qui re.ssemblent à la coquetterie. Ces soleils, ces trophées, ces ornements formés avec des baïonnettes , ces lames d’acier étincelant , groupées , disposées avec tant d’art, font rêver profondément sur l’emploi terrible de ces objets destinés au carnage, et qu’on a réunis avec une grâce qui semble insulter à l’humanité.
Le bâtiment de la corderie est vaste ; son étendue
ROCHEFORÏ.
impose J la sévérité de son architecture étonne. Il est composé de deux étages ; sa largeur intérieure est de huit mètres; sa longueur, de trois cent quatre-vingts. Égarés dans le labyrinthe de ces magasins, nous ne nous la.ssions pas d’examiner les différents travaux qui en animaient la monotone étendue. Jamais Louis XIV ne m’avait semblé plus digne d’éloges : son souvenir grandissait sous ces voûtes. J’oubliais les années passées aux pieds dévots d’une lüslber moderne , la tristesse des dix dernières années de son règne , l’affaissement de son trûne et de la France. Je ne voyais plus que les moments glorieux de sa vie, et l’Europe attendant ses ordres; j’étais tenté de partager cette admiration presque fanatique, cette exaltation de servitude qu’il avait su inspirer aux hommes les plus distingués de son siècle, et dont Voltaire, enfant du siècle suivant, ne se garantit pas tout-à-fait.
M. Mersan , qui partageait ces émotions, mais qui glissait de temps à autre, dans notre conversation, quelques mots sur le Formulaire et sur le père Quesnel, me fit remarquer plusieurs malheureux vêtus d’habits rouges , et qui , traînant les chaînes signes de leur proscription , se livraient aux travaux du port. En observant les traits de ces forçats, pour qui la société humaine est à jamais fermée, la pitié qu’un si grand malheur inspire se change en terreur; les passions ardentes ou les vices hideux ont
KOClItPORT.
laissé des traces ineffaçables sur ces visages sombres ou hébétés. Comment penser sans douleur que la civilisation qui les repousse a peut-être à se reprocher quelques uns de leurs crimes , et que l’énergie de ces hommes, détournée de la misère et du vice par des institutions meilleures , eût peut-être produit d&s vertus ?
Nous nous trouvions sur la grande place entourée d’arbres verts et de jolies maisons, et ornée d’une fontaine. La variété du coup d'œil était l’objet de nos observations , et M. Mersan commençait à me citer quelques noms recommandables qui se font déjà remarquer dans les annales de Roebefort, lorsque nous vimes s’élever, du côté de la plage, des tourbillons d’une vapeur noirâtre, qui roulait en montant vers le ciel ses vagues épaisses , et s’étendait lentement jusqu'à nous, u Si vous m’en croyez, me dit mon guide en voyant ma surprise, nous ne nous arrêterons pas à considérer long-tem|)s ce phénomène, qui pourrait, comme le Vésuve que PUne l’ancien observa de trop près, emporter ses admirateurs dans l’autre monde. Tournons le dos à la mer, sortons de la ville, et suivons les rives pittoresques de la Charente. Ces vapeurs pestilentielles émanent des immenses plages vaseuses qui garnissent la côte à l’embouchure du fleuve. mal est considérable; chaque année il décime la population, et le teint des Rochefortaises en atteste l'influence. On a vai-
ROCHEFORT
Dement essayé de porter remède à cette contagion affreuse; de légers palliatifs ne suffisent pas, et malgré les efforts, d’ailleurs assez mal combinés, de l'administration , la masse de nuages contagieux que nous avons vus se développer tout-à-l’beure devant nous se renouvelle chaque jour pendant le printemps et l’automne, assiège et couvre tout le bassin où la ville est située d’un dôme épais et blanchâtre, dont la chaleur augmente l’intensité, étend la puissance délétère, et dont les miasmes fétides, soulevés par les vents de la mer, vont porter au loin dans la campagne des germes de maladie et de mort. »
Nous pressâmes le pas, et, tout en suivant le cours du fleuve dans ses détours , nous discutâmes la question de savoir si un million du budget, consacré à l’assainissement des marécages de Rochefort, ne serait pas aussi utile aux hommes et aussi agréable à Dieu , que ce même million versé dans la caisse des missions. Il était assez pleiisant d’observer le combat qui avait lieu entre les idées acquises de M. Mersan , son respect pour la tradition d’Ârnauld et sa raison innée. Il brisa la conversation en reprenant la liste des célébrités de Rocliefort qu’il avait interrompue. “ Cette ville à peine formée , me dit-il , a déjà fourni à la France son contingent d’hommes remarquables. Beaucoup de marins illustres y sont nés : c’est du port de Rocbefort que
ROCHEFORT
sont sortis les Dorvilliers, les Dupavillon, les Buon, les Chandeau, les La Galissonnière ; ce dernier, chef d'escadre sous Louis XV, s’est immortalisé par la prise de Minorque.
« Le peintre Louis Gaujjfier, qui a joui de quelque réputation, et dont les connaisseurs estiment les tableaux , est né à Rochefort.
J. R. Àudebert, naturaliste, né dans la même ville , a donné une bonne Histoire des singes, des colibris, et des oiseaux-mouches.
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ANNALES SAINTONGEOISES.
n* ccx. [19 haï >817.]
ANNALES SAINTONGEOISES.
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Ombre charmaate, apAcrt
d'amonr el de paii !
VacTiKAftcinM.
Il n’est pas en France de coin de terre si complètement isolé qui n’ait produit quelques hommes remarquables. Rochefori, à peine construit, et, pour ainsi dire, dans ses premiers langes, peut servir d’exemple de cette fécondité de talents. Kous redisions encore, M. Mersan et moi, le beau vers de Virgile :
Salve , magna parens frugum ,
Magna virûm...
a Salut, contrée aussi riche en grands hommes que fertile en fruits délicieux ! » M. Mersan , de son côté, me faisait observer combiçn les hommes accusés de jansénisme, suivant le dialecte barbare de la théologie, avaient contribué au développement du
193 ANNALES 'SAINTONGEOISES.
patriotisme en France, u Non seulement, me disaitil, les Arnauld, les Saint-Cyran, les Nicolle, les Pascal, ont donné à la lan{pie de la stabilité, l’ont fixée, épurée, modérée, agrandie; mais leur attitude fière , indépendante a formé la seule opposition que rencontrât dans son royaume le plus magnifique et le plus impérieux des autocrates, Louis XIV. Cette fermeté s’alliant à la force de résistance qui restait en germe au sein des parlements, forma la véritable patrie française ; et si cet esprit de liberté, qui se déguisait encore sons taut de simulacres religieux ou de chicanes parlementaires, a enfanté plus tard, au lieu d’une révolution bienfaisante, d’épouvantables secousses, on doit s’en prendre à l’état de la société long-temps comprimée, dont tous les ressorts , et enchaînés par une force violente, se détendirent enfin avec un fracas et une puissance de destruction proportionnée à cette compression même. »
Cette discussion ou plutôt ce panégyrique du jausénisme ramena encore M. Mersan vers scs ennemis jurés, les jésuites, et le souvenir de Fénelon, qui les avait aimés et qui avait long-temps parcouru en missionnaire la province même que nous traversions en observateurs, se mêla naturellement à nos discours. M. Mersan , ordinairement si juste et si sage, ne pardonnait pas à l'arcbevëque de Cambrai son alliance avec les redoutables adversaires
ANNALES SAINTONGEOISES. lyJ
de Port-Royal. « .le conviens, me dit-il, que mon opinion choquera toutes les idées accréditées; mais je la donne, comme Montaigne, pour mienne et non pour bonne. Une ame tendre , poétique, simple , et née pour toutes les vertus sociales; une riante imagination, plus d’esprit que de génie, plus d’onction encore que d’esprit, tel se montre à mes yeux Fénelon. Sa douce philanthropie me le fait aimer; mais ne vous étonnez pas du ma rude franchise , si j’avoue que je crois entrevoir dans cette humilité si souvent louée , dans cet exil si vanté, quelque adresse et quelque affectation, enfin, le faste de la modestie. Nos jansénistes avaient vivement secondé Bossuet dans le combat à mort que cet adversaire redoutable livra au mysticisme. L’archevêque de Cambrai crut devoir se venger plus tard en secondant les jésuites dans leur attaque : il le fit avec adresse ; mais je pourrais prouver par les faits, et la correspondance même de Fléchier et de Bossuet à la main , que le célèbre archevêque entra dans la ligue moliniste, et contribua par ressentiment à la ruine à jamais déplorable de Port-Royal. »
Nous nous trouvions alors près de la ville de Tonnay- Charente, et nous passions le bac qui y conduit, pendant que mon compagnon de route cherchait à étendre sur Fénelon lui-même l’amère récrimination qui, dans les querelles religieuses, reparaît encore après des siècles dans toute sa viva-
Ermite er rrovifcr, t. tih. i3
ig4 ANNALKS SAINTONGEOISES.
citë. Un vieux monsieur, passaf^er eomme nous sur le bac, après nous avoir décliné ses nom, prénoms, etqualités, et nous avoir priés d’excuser la liberté qu’il prenait de se mêler à notre discussion , soutint la cause de Fénelon avec une chaleur qui approchait de la véhémence. « L’amour de Fénelon, nous dit-il, est une tradition de famille. Monsieur a sans doute aussi des sentiments et des aversions héréditaires à protéjjer, et il concevra fort bien l’intérêt que j’apporte dans une question qui semble si éloignée de notre temps et de nos mœurs.
« Si je prends en main la défense de cet apôtre de la Sainlonge, c’est que tous les souvenirs qui se sont perpétués dans ma maison, depuis mon aïeul, me prouvent la céleste grandeur de l’homme ou plutôt de l’ange que je défends. Nous étions protestants de père en fils. Mon aïeul, Jacques haie de Mathevelle, possesseur d’un fief auprès de Saintes, avait abjuré sur ses vieux ans la religion de ses pères , non par conviction , mais par contrainte. L’âge l’accablait, et le courage de l’exil, à une certaine époque de la vie, est plus héroïque peut-être que le courage de la mort. Après avoir fait son abjuration contre le vœu de sa conscience, il se renferma dans son château, où il se livra tout entier aux soins ((u’exigeait sa famille et à la douleur de voir les tem pies renversés , ses pères en fuite , et quelques malheureux, que l’on appelait convertis, forcés de
AîiNALKS SAlNTOiNGEOISES. lyS
demeurer dans leur patrie, comme dans un royaume étranger, sans liens, sans existence, repoussés de toute société humaine.
U Je n'ai pas besoin de vous rappeler les horreurs , les persécutions , et les moyens violents dont on se servait par toute la France pour ramener les réformés au culte du Dieu de paix, dont eux-mémes prétendaient ne s’étre pas éloignés un instant. Qu’il me soit permis de vous faire le simple récit de ce qui se passa dans ma famille , récit que mon aïeul a eu soin de consigner dans ses mémoires manuscrits j l’ame de Fénelon, que vous y reconnaîtrez tout entière, dissipera, je crois, tous les nuages que les opinions religieuses de monsieur ont élevés pour obscurcir sa mémoire, et que déjà j’ai vu, avec douleur, enseignées dans plus d’un volume théologique.
» Au lieu de ce faste que les évêqpes traînaient après eux, et des dragons dont ils accompagnaient leurs prédications fraternelles, ou plutôt fratricides, on vit Fénelon, jeune encore, venir, dans toute la simplicité des apôtres, prêcher, dans le Poitou et la Saintonge, la foi catholique. Trop d’exemples avaient accoutumé les protestants à l’intolérance épiscopale, pour que ce contraste ne fit pas sur les esprits une impression profonde. Forcés par un reste de crainte à assister aux prêches de Fénelon, quelle fut la surprise du reste des protestants, lorsque des paroles de paix et non de terreur s’échappèrent de
lyG ANNALKS SAlNTO^GEOISES.
sa bouche! Une doctrine simple et toute chrétienne, un catholicisme qui, dégagé de l’amas des pratiques et de la superfluité des dogmes, se rapprochait de nos propres idées; une douceur enivrante, une chaleur d’anie qui se communiquait rapidement, émurent jusqu’aux larmes tous les assistants; et mon aïeul témoigne que, en écoutant Fénelon, il crut entendre Dieu même dans son immense bonté. La cour voulait que l’on contraignit les calvinistes à la foi ; Fénelon luttait contre la cour. V’ingt lettres de lui à M. de Seignelay, lettres dont j’ai la copie, sont autant de protestations et de combats contre l’intolérance dont on voulait le pénétrer. Un jeune seigneur, plongé dans les intrigues de Versailles, livré à tous les vices de la cour, soutenait le droit de persécuter les hérétiques. Un jeune ministre des autels , arraché au monde dont il faisait les délices, et vivant dans une austère simplicité de mœurs, lui répondait que la force est un mauvais instrument de persuasion, et que les peuples ne se gagnent que par la parole.
U En vain Seignelay enjoignait à Fénelon de eontraindre les protestants, par tous les moyens coercitifs , d’aller à l’église et de participer aux .sacrements: notre provinee seule, entourée de provinces où ces iniquités étaient pratiquées, et souvent aggravées par les ministres subalternes des ordres de la cour, vivait dans la paix la plus profonde.
ANNALES SAINTONGKOISES. Ujr]
Au lieu de nous obliger à toutes ces habitudes d’iiiie dévotion minutieuse que l’Église permet saus les approuver, il se contentait d’offrir à ceux qui l’écoutaient le tableau du véritable christianisme, et de les engager à se réunir à leurs frères. On sait quel succès il obtint j les abjurations se multiplièrent ; l’autel catholique vit plus d’un protestant tomber à genoux devant le Dieu de Fénelon.
«Mon père, touché de la bonté presque divine qui respirait dans toutes les paroles de Fénelon, mais retenu par la puissance d’une longue habitude , se contentait d’assister à ses prédications, sans faire profession publique des actes religieux queTou exige du chrétien catholique. Ce fut alorsqu’un ordre pri'cis , émané du cabinet du ministre , ordonna l’arrestation de mon aïeul. On avait accusé haie de Matlicvelte de conserver encore au fond du cœur un reste d’attachement à la fausse doctrine ; on prouvait ce crime par son éloignement pour la messe ; on alléguait le fait terrible de n’avoir pas communié. La Bastille s’ouvrait pour mon aïeul. A peine cet ordre parvint-il à l’autorité civile, que Fénelon, qui en était instruit , alla lui-même chez mon père ; il suivit la même route que vous avez suivie, et malgré le nombre de ses occupations, il alla de Roebefort à Saintes pour le prévenir de ce qui se préparait contre lui. Monaïeul ne lut pas sans étonnement lalettre que M. de Seignelay écrivait à Fénelon , pour lui
igS ANNALES 8A1NT0NGK01SES.
reprocher sa douceur, ni sans attendrissement la réponse du bon prélat, qui attestait sur sa tête la pureté catholique de mon aïeul. Un mois se passa; le père de lia Chaise, jésuite, écrivit de nouveau à Fénelon pour lui témoigner le mécontentement des catholiques. Il y allait, pour mon aïeul, de ses biens, de sa liberté, de son nom flétri; à son âge c'était plus que la vie. Sauvé par Fénelon de la fureur de la cour, il abjura sincèrement à ses pieds le calvinisme que ses lèvres seules avaient abjuré auparavant, et, commeje vous l’ai dit, je crois, il s’empre.ssa de nous léguer, avec un portrait de Fénélon peint par Mignard , un souvenir impérissable de la bonté de ce grand homme, souvenir qu’il a pris la peine de consigner dans ses mémoires, et qui, si mes enfants m’imitent, vivra autant que la maison des Mathevelle.
X Quant à votre opinion sur sa fausse modestie et le faste de son humilité, comme vous le nommez, je l’ai déjà trouvée dans quelques livres de docteurs, et spécialement dans cette édition immense des Œuvres de Bossuet, par dom Deforis, en quarantetrois volumes in-8°, édition bien digne d’un bénédictin fanatique, et bien indigne de Bossuet. .le nem’arrêterai pas long-temps sur cette audace coupable , qui descend dans les replis intimes de l’ame pour •accuser de fausseté et d’immodestie celui qui ne montre que la plus profonde humilité, le plus sin-
ANNALES SAINTONGEOISES. I (Jy
cère amour de la vérité. Qu’il est difficile et téméraire d'interroger la conscience dans son sanctuaire ! Ce qui me sera plus facile , ce sera de prouver que le bon Fénelon, au lieu de partager la haine des jésuites contre les jansénistes , blâma les mesures inquisitoriales dont le gouvernement les rendit victimes.
— .le serais bien aise, s’écria M. Mersan , que vous voulussiez m’en donner la preuve incontestable !
— Aussitôt que nous serons à Saintes, continua M. Matlievelle, et que je pourrai compulser mes autographes , je m’engage à vous détromper.» Nous offrîmes à ce gentilhomme saintongeois une place dans notre voiture, et nous eûmes à remercier le hasard qui nous l’avait fait rencontrer. Sa niémoire était toute remplie de l’histoire de son pays, et les renseignements qu'il nous donna, tout en abrégeani la route , nous firent mieux connaître les événements qui se sont passés en Saintonge.
Pour notre édification, nous apprîmes d’abord de notre nouveau collègue de voyage que l’un des anciens seigneurs de Tonnay-Charente, irrité contre un moine séducteur qui avait captivé le cœur de sa fille , usa contre tous les frères de la même abbaye d’un stratagème aussi singulier que barbare. Il les fit tous venir dans sa maison sous prétexte de leur concéder des terres que leur convoitise avait depuis long-temps remarquées; une fois qu’ils se trouvé-