LE CHATEAU DE MONTAIGNE
CastilloD au château de Montaigne elle est presque impraticable. Après avoir gravi une côte escarpée, j’ai atteint le plateau qui la domine, et bientôt après le château lui-même , qui porte avec lui le caractère prononcé de son époque. Un donjon percé d’une porte double est le seul péristyle de ce manoir. Par cette porte on entre dans une cour au.ssi vaste qu’elle est simplement construite; les ailes du bâtiment sont occupées par des ateliers, des étables, et une laiterie. Au fond se trouve le château proprement dit, flanque de deux donjons inégaux de grandeur, différents de forme, et dont l’alignemeôt n’est pas le même. Je livre à votre observation la description naïve de cette rustique et chevaleresque demeure; il me semble qu’il y a quelque chose de touchant dans cette simplicité même, alliée au souvenir d’un des esprits les plus pénétrants et les plus brillants de toutes les époques.
« Par une bizarrerie digne de l’auteur du fameux chapitre des Coches et de celui de la Verlu des femmes, on il est question d’elles, mais point du tout de leur vertu , le philosophe avait choisi son habitation particulière, non dans le château même, mais au-dessus de la porte d’entrée, dans le donjon que j’ai désigné à votre attention et qui s'offre d’abord à celle du voyageur. Je ne manquai point de visiter ce sanctuaire ; sa forme est circulaire comVne celle de la tour qui le renferme. Toutes les poutres
LE CHATEAU DE MONTAIGNE. 269 du plafond sont chargées d’inscriptions grecques ou latines ; ce vers de ’l’érence se trou'we au nombre des a.\iomes que sans doute le bon Montaigne avait ehoisis lui-même dans ses auteurs de prédilection ;
Homo sum, Immani nihil à me alienum pulo.
« Homme , je m’intéresse à tout ce qui tient à « l’homme. » N’est-ce pas la véritable devise de ce génie si remarquable et si piquant? Dans un temps de savante barbarie, où l’on ne savait étudier la nature humaine que dans le grce , le latin , l’hébreu , n’a-t-il pas été le premier à dévoiler rbomme même, à le soumettre tout entier à ses observations impartiales?
« De la chambre de Montaigne, on me enuduisit vers un appartement que le bon Henri IV habita, et dont on a eonservé intact le mobilier : c’est là sans doute une trouvaille inappréciable pour un antiquaire ; le simple citoyen y attache un autre genre d’intérêt, celui d’une tendre et profonde reconnaissance.
« J'appris que le château de Montaigne avait passé dans la famille Duburc. C’est peut-être la seule propriété que j’envierais à son possesseur, si Ferney était détruit. »
n" ccxxii. [jrn 1837.]
D’AGrESSEAU.
Divet npiim.... Limania trllu*.
8idoi!<(e Apollinaire Iji rirh« rl fertile Lima^ne.
Je dois une réparation au plus illustre des Limousins, au grand d’Aguesseau, chancelier de France, né en 1 668 à Limoges. On sait que le fameux Talon disait en parlant de ses débuts: uJe voudrais finir comme ce jeune homme commence. » Nommé procureur-général du parlement de Paris à trente-deux ans, il déploya sur ce grand théâtre la force d’une hante et noble éloquence, jointe à un beau caractère. «Puis-je me reposer, disait-il, lorsque je sais qu’il y a tant d’hommes qui souffrent ! »
D’Aguesseau soutenait l’opposition parlementaire qui conserva, sous les habitudes do la monarchie, la dernière étincelle des libertés françaises; ce que l’on nomme libertés gallicanes, c’est-
Digiti. :d by Goeyf
à-dire l'affranchisseiueDt des évêques de France du joug sacré du pape, n’eut pas de plus ardent défenseur, ni la bulle Uiiù/enilus de plus opiniâtre ennemi. Louis XV lui-même lutta vainement contre la volonté de ce magistrat et la noble résistance que sa conscience lui imposait. « Allez, disait madame d’Aguesseau à son mari , oubliez devant le roi femme et enfants; perdez tout, hormis l’honneur.» Ses fréquentes disgrâces honorèrent sa vertu; la faveur qu’il reconquit enfin honora le monarque. Savant, orateur, grand jurisconsulte, il embrassait pour ainsi dire Tuniversalité des connaissances humaines. Cette longue vie sans tache sc termina le 9 février 1751 : l’année précédente, il avait rendu les sceaux.
Supposons aujourd’hui, bien gratuitement il est vrai, un ministre semblable à d’Aguesseau; un ministre indépendant, vrai, n’agissant que d’apres son impulsion personnelle , incapable de fléchir ou de dissimuler, sur qui nulle puissance occulte n’a de prise, et qui ne ménage à la puissance aucune vérité dure, au risque d’aller dans sa terre de Fresnes expier l’irréparable tort de sa vertu ! Que de bons mots jailliraient des arsenaux de quelques journaux nocturnes contre une excellence qui songerait à la France avant de penser aux jésuites! 11 est vrai que d’Aguesseau a aujourd’hui des statues'; et c’est là peut-être une compensation suffisante et une cou-
2J2 LA LIMAGHE.
solation assez douce pour son ombre, contre les brocards des révérends pères et les injures des Gà> cons du temps.
Que le Limousin ait fourni à la liste des bienheureux, soixante -quatre saints ou saintes, tons bien canonisés , et jouissant par conséquent de leur petite chapelle, c'est ce que [Annuaire m'apprend, et ce que je rapporte comme un fait précieux pour les fidèles de Limoges. «
Cependant la course rapide des chevaux de poste m'entraînait vers Clermont , où je comptais trouver un de mes anciens amis, M. de Fenissan. Déjà j'entrais dans cette magnifique contrée, où les poètes français ont vu une lointaine image des Champ»- Élysées, daus la belle et fertile Limagne. Quel coup d'œil , en effet ! quel panorama de verdure riante , de montagnes pittoresques, de champs cultivés! Où trouver de nouvelles couleurs pour reproduire les variétés de paysages qu'offre la France! Moins éclatants peut-être que ceux de quelques autres régions continentales, ils présentent une plus grande diversité d'aspects , et réunissent les beautés de presque toutes les zones.
Encadrée dans les montagnes qui l’environnent, la Limagne ne ressemble à aucun autre pays de la France. Des gorges âpres et hideuses, d'horribles défilés conduisent dans ce paradis terrestre , et en
font ressortir le brillant éclat. A une nature avare et lan^'uissante succède tont-à-coup une vaste étendue de plaines verdoyantes, parées de toutes les pompes végétales, se prolongeant à perte de vue, arrosées par d'innombrables ruisseaux, traversées par l'Ailier, animées par des villes et des hameaux sans nombre. Pour la première fois, je m'étonnai de trouver la réalité plus belle que toutes les féeries de l'imagination.
Quand j’arrivai à Clermont , et que je fis part à M. de'Venissan de mon enthousiasme poursa patrie, je m'aperçus de toute la bienveillance que cette admiration excitait en lui. « Il y a long-temps, me ditil, que la Limagne est un objet d’éloge. Grégoire de Tours, long-temps avant vous, raconta le chagrin du roi Cbildebert, qui, traversant par un temps pluvieux cette belle contrée, ne se consolait pas de ne pouvoir juger par lui-même si elle méritait la brillante réputation qu'elle s’était faite. Sidoine Apollinaire cite la Limagne parmi les plus belles contrées du monde. Lemania est l'étymologie que Ducange donne au mot Limagne, qui, dans ce sens, voudrait dire plaine fertile et cultivée. L’étymologiste n’a point pensé que la Limagne n’étant pas une plaine, on pourrait contredire son assertion par elle-même, et que l’aspect seul de nos montagnes suffit pour renverser l’argument de son érudition. Quant à la
Ermite provikce, t viii. iS
ville de Clermont, elle a porté autrefois tant de noms différents, que j’aurais peine à eboisir entre eux. Détruite par les Kormands , elle se releva de ses ruines et s'appela Clermont, du nom d’un château de Claremoiis , que les conquérants n’avaient point nbbattu.
K Nous étions puissants sous la domination romaine. Les gens de l’Auvergne faisaient fondre par le sculpteur grec Zénodore une statue de Mercure en bronze doré, qui leur coûtait six millions de nos francs, et qui avait quatre-vingts coudées: entreprise dont je doute que la municipalité de Clermont voulût se charger aujourd'hui. Vasso , temple antique, passait pour une des merveilles de Clermont. Un roi des Allemands le détruisit , comme il détruisait sur son passage tous les monuments, pour laisser, disait-il, son souvenir à leur place. Ce fou barbare s’est trompé : son nom est à peine connu de quelques savants, et je prends plaisir à le taire.
« Vous avez remarqué sans doute la nature et l’aspect volcanique des rocs dont Clermont est entouré. Ce qu’il y a de plus bizarre , c’est que la montagne sur laquelle cette ville est construite diffère entièrement des autres montagnes. Elle est toute granitique, et semble façonnée, non par les feux terrestres, mais par les ondes maritimes. Le noyau principal est recouvert de plusieurs couches super-
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LA LiMAGNE.
posées de gravier, de pouzzolane , de laves roulées : on creuse cette partie du terrain , où l’on pratique des caves toujours fraîches dans lesquelles le vin se conserve pendant les plus grandes chaleurs. »
Je parcourus Clermont avec M. de Venissan. Les sinuosités d’un labyrinthe chinois , ou les contours bizarres que les artistes emploient dans ces ouvrages qu'ils nomment vermiculés, peuvent seuls donner quelque idée des incroyables circonvolutions que les rues de Clermont font subir au passant et au voyageur. C’est le plus merveilleux désordre de rues sans alignement, de maisons entassées, isolées, éloignées , rapprochées , comme si un tremblement de terre eût imprimé à la ville une nouvelle forme.
On a voulu mettre dans cette confusion quelque apparence d’ordre et d'harmonie. Clermont a senti l’influence bienfaisante de cette révolution tant calomniée. Le marquis de La Tourette et le baron Ramond, anciens préfets impériaux, ont sur-tout droit à la reconnaissance des Clermontais. M. de Balainvilliers , intendant, avait essayé d’aligner Clermont : les ingénieurs lui présentèrent un plan d’après lequel on ne pouvait améliorer cette ville qu’après l'avoir démolie. L’intendant renonça à sa première intention , et se contenta d’embellir les boulevarts extérieurs. Arthur Young, en parlant des rues de Clermont , disait : « Passe encore si elles
iS.
2^6 la limagke.
« n’étaient que tortues; mais U y en a dont la puan- «teur, la malpropreté, 1 obscurité, les fait ressemu bler à des canaux d'immondices. »
Quoiqu’il y ait bien encore des reproches à faire à Clermont, ajoutons que certaines améliorations y ont eu lieu , et que le piéton n est plus obligé , pour aller en visite, de se munir, comme autrefois, d’une paire d’énormes sabots.
U li’.Vnglais dont vous nous parlez a traité bien lestement notre ville, me dit M. de Venissan, lors- ■que nous commençâmes notre tournée le lendemain de mon arrivée; mais il aurait ajouté à sa satire quelque phrase plus amère encore, s’il avait aperçu les nombreuses fontaines qui décorent Clermont. li’eau coule à grands flots dans toutes ces rues que l’on accuse avec raison d’une si grande malpropreté : plus commodes qu’élégantes, une seule d’entre elles est remarquable par son architecture; c’est cet obélisque qui s’élève devant vous , et que l’on a consacré à la mémoire de Desaix. »
.le suivis mon guide jusqu’à la cathédrale, qui a eu l’honneur d’avoir Massillon pour évêque. Construite par deux évêques de Clermont, au douzième siècle (Hugues et Guy de La Tour), elle ne fut pas achevée. Quelle église en France l’a jamais été entièrement! J’admirai l’éclat de ses vitraux et la légèreté imposante de son architecture.
LA LIMAGNK. 277
Les belles promenades de Clermont dominent tou te iaLi magne, et contribuent à l'embellissement delà ville. Le séminaire et la salle de spectacle sont des édifices élégamment con.struits. .le rendis ma visite accoutumée au cabinet d'histoire naturelle, à la bibliothèque, à la préfecture, et M. de Venissan me fit assister à une séance de l'académie de Clermont. .l'y appris ou plutôt on me fit souvenir que plusieurs grands hommes avaient vu lejourdans cette ville, ou dans les environs : c'est là que naquit ce chevalier d’Assas , dont le noble dévouement ( prouvé par le seul témoignage de Voltaire) sauva l’armée française à Clostercamp d’une attaque de nuit -, l’illustre Pascal, l’académicien Thomas, l'abbé Girard, auteur des synonymes, le spirituel et caustique Cbamfort étaient également de Clermont. Le poète Delille, que Voltaire appelait si spirituellement l’abbé Virgile, naquit dans un village à peu de distance de Clermont. J’aurais profité de la présentation de mon ami dans les différentes familles clerniontaises qu’il connaissait , mais déjà la meilleure compagnie d’Auvergne se rendait aux champs pour y commencer les travaux agricoles; c’est à cette absence que je crus devoir attribuer le peu de johes femmes qui s’offrirent à mes regards. D’autres voyageurs ont pris cette absence momentanée du beau sexe pour une absence de beauté chez les
femmes de Clermont; je ne juge point aussi vite, qaand ils s’agit de porter un arrêt de cette importance.
Je m’étais reposé quatre jours à Clermont ; M. de Venissan me proposa de m’accompagner dans ma tournée en Auvergne, et j’acceptai sa proposition.
LE MASQUE DE FEU
»■ CCXXllI. [jlMH 1837 ]
LE MASQUE DE FEU
O santo oryo^Uo!
Be?ioiT XIV O saiot orgueil!
Nous avions traversé les petits villages de Faire, Monlon, et Martres, avec plus de rapidité que M. de Venissan ne l'aurait voulu. Il pensait que la célérité de notre course à travers V Auvergne était une sorte d’injure faite à son pays. Chacnn des rochers balsatiques dont il est semé, chaque ruine, chaque déhris d'église ou de château, renfermait, à l'en croire , des germes d’intérêt qui devaient se développer à sa voix; mais j'étais pressé d’atteindre le terme de mon voyage. Nous arrivâmes à Issoire, où le chancelier Duprat a vu le jour. « Quel mélange de présomption et d'inhabileté! me dit M. de Venissan. Je le nommerais le dernier des ministres , si le temps où nous vivons ne m’apprenait qu’il ne faut désespérer de rien , ni décourager personne.
U C’est encore à Issoire qu’est ik'î ce terrible
LE MASQUE DE FEU
capitaine Merle, baron de Salnvas, dont le portrait, tracé par l’historien de Thon , n’est peut-être pas exempt de partialité. Si vous ne m’aviez plusieurs fois témoigné le désir de parcourir plutôt que d’examiner notre province, je vous introduirais dans plusieurs réunions Issoriennes , qui vous donneraient une idée favorable de la société en Auvergne.— Je crois me souvenir, mon cher guide, d’uu pa.ssage de Piganiol de La Force, auteur suspect, à la vérité, et d’une phrase de cet autre romancier érudit, le comte de Boulainvilliers, qui tous deux attribuent aux habitants d’issoire la manie de plaider long-temps, et pour des minuties. U Ils n’ont, dit le premier de ces deux écrivains, ‘•qu’une seule industrie, celle des procès.» 'Vous me permettrez d’opposer cette double autorité à votre bienveillance patriotique. »
Mon guide repoussa légèrement cette attaque, et nous sortîmes d’issoire sans avoir approfondi cette question de mœurs locales. Sur un rocher volcanique, dont les flancs étincellent de ces débris de la fusion des métaux, qui attestent l’antique incendie dont le sol a été dévoré , est assise une ruine de château que sa situation imposante me fit remarquer. Mon attention et ma curiosité redoublèrent quand j’appris que le château d'Usson, qne j’avais sous les yeux , avait servi de retraite à cette fameuse Marguerite de Valois, fille de roi, sœur
LE MASQUE DE EER. 281
de rois, fcniine de roi, disons plus, femme de Henri IV ; de cette reine qui trouva la fortune volage et son époux infidèle, mais qui se vengea, en femme, des infidélités de l’une et des torts de l’autre. Les vers du père Lemoine me revinrent à la pensée :
Cette brillante fleur de l’arbre des Valois,
En qui mourut le nom de tant de puissants rois, Marj'uerite, pour qui tant de lauriers fleurirent,
Pour qui tant de bouquets ebez les muses se firent,
A TU fleurs et lauriers sur sa tète sécber,
Et, par un coup fatal, les lis s’en détacher.
Las! le cercle royal dont l’avait couronnée En tumulte et sans ordre un trop prompt hyménée. Rompu, d’un même coup, devant ses pieds tombant,
La laissa comme un tronc dégradé par le vent.
Épouse sans époux, et reine sans royaume.
Vaine ombre du passé, grand et noble fantôme.
Elle traina depuis les restes de son sort.
Et vit jusqu’à son nom mourir avant sa mort.
Aprè.s avoir examiué les restes du château d’L’ssou, nous nous reposâmes dans une auberge voisine, située sur le penchant de ce même rocher basaltique dont la forme et la beauté pittoresque nous avaient frappés. Le souvenir de Marguerite était présent à notre imagination, et tous les évènements de sa vie amoureuse, guerrière, et prisonnière, furent Icfur-à-tour soumis à notre examen critique. En
LE MASQUE DE FER
dépit de la maje.stédessouvenii’s, nous demeurâmes convaincus que celte brillante Jleur de l’arbre des Falots n’avait été ni une reine vertueuse, ni même une bonne femme, et qu’elle avait dû, comme Framjois 1", sa réputation factice à quelques lar- {jesscs habilement répandues parmi les gens de lettres de .son temps. «Je la vois, me dit M. de Venissan, commencer par séduire ce pauvre gouverneur Canillac, à la garde duquel elle était confiée, devenir sa maîtresse, et celle du château (l’histoire ne dit point à quel prix), et finir par chasser à-la-fois de sa présence , du nombre de ses amants et de la forteresse même, le trop facile gardien. 11 faut entendre un révérend père, nommé Ililarion de La Coste, décrire cet asile des voluptés de Marguerite, le château le mieux fortifié de toute la France. Ce fat, dit le père, un Tbabor pour sa dévotion, un Liban pour sa solitude, un Olympe pour ses exercices, un Parnasse pour les muses , et un Caucase pour son affliction. lie hou Ililarion aurait pu ajouter à cette belle énumération de lieux communs bibliques et mythologiques, la Cylhère des Grecs et la Babylone de Sardanapale. En effet, la reine ne se gênait point dans ses amours, et plus d’une roche basaltique a servi de retraite à cette Didon nouvelle, auprès de qui de jeunes et beaux pages étaient sûrs de trouver un amoureux accueil. On dit que, plus d’une fois, on vit descendre du
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LE MASQUE UE EEll.
château d’Ussou une vieille t'erniiie, tenant dans ses bras un enfant nouveau-né. Quand la nuit était profonde, les beryers qui veillaient sur leurs troupeaux s’effrayaient d’une apparition si inattendue. On disait que la vieille Ar{josie, dont le nom s’est conservé dans nos contrées, entretenait commerce avec les esprits des ténèbres; et, plus d’une fois, la justice fut sur le point de la punir de ce forfait, et du crime plus réel de favoriser les avortements et d’enseigner aux jeunes femmes les moyens les plus sûrs de se délivrer des fruits indiscrets de leurs amours. Je me souviens du portrait singulier que mon grand-père, à quatre-vingt-cinq ans, nous faisait de cette sorcière auvergnate, de la minutieuse description de son visage et de sa physionomie, et sur-tout d’un récit fort intéressant qu’il répétait sans cesse, et que j’ai fini par .savoir à-peuprès par cœur.
“Vous allez décider vous-même, mon cher Ermite, du degré d’authenticité de cette narration, qui n’est pas sans vraisemblance, et qui , dans l’esprit de mon grand-père , avait acquis le degré de certitude d’une démonstration mathématique. Un jeune homme, nommé Henri 5avo/«, dont les Mémoires du siècle de Louis XIV parlent comme de l’un des plus beaux hommes de son temps , demeurait à Saint-Germain avec sa sœur Hélène Savait. Mon grand-père, pour appuyer de preuves cet
■j84 le masque de fer.
exorde, ne manquait pas de citer Saint-Simon, Dangeaii, et plusieurs écrivains moins connus , dont les passages, textuellement rapportés, attestaient en effet l’existence de ces deux personnages dont vous êtes loin de soupçonner jusqu’ici les rapports avec ma sorcière auvergtiate et Marguerite de Valois.
« Si vous me permettez de suivre l’exemple de mon grand-père et de tous les romanciers passés et présents, c’est-à-dire de me lancer sans préparation au milieu des évènements, in médias res, comme dit Horace, je vous montrerai la belle Hélène de Savoli sous les traits d’une Languedocienne de dixhuit ans, dans tout l’éclat de cette beauté pleine de mouvement et de vie, à laquelle les femmes de nos régions plus septentrionales ne peuvent opposer que des charmes plus doux, mais plus languissants. Les yeux d’Hélène lançaient des flammes , dans l’expression la plus exacte de ce mot poétique ; le plus beau teint, une bouche toujours riante et dont le sourire s’échappait de deux lèvres vermeilles, une taille élancée, une chevelure brune dont les tresses nombreuses couronnaient cet ensemble plein d’élégance, voilà le portrait effacé d’Hélène de Savoli. Elle vivait dans la retraite la plus sévère et la plus profonde : un air de dédain et de grandeur se mêlait chez elle à cette douce expression de modestie dont la beauté des vierges s’embellit encore;
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LE MASQUE DE FER
elle aimait la solitude, et souveut elle s’égarait sous les ombrages de la forêt de Saint-Germain. Son frère, que les désirs vagues d'une ambition cachée avaient entraîné dans cette région voisine de la cour, abandonnait entièrement sa sœur à la conduite d'une dame chez laquelle Hélène demeurait; vieille janséniste , d'une dévotion altière, et qui élevait quelquefois la question de savoir s’il n’y avait pas dans les promenades solitaires dHélène une certaine douceur mondaine et condamnable qui pouvait conduire au péché. Tous deux auraient pu paraître à la cour ; leur nom était distingué , et la médiocrité de leur fortune n’eût pas été un obstacle à leur présentation, sous Louis XIV, jeune encore , mais qui aima toujours à voir les grandeurs naître sous sa main.
•c Cependant ni Hélène ni son frère ne songèrent à se faire présenter à la cour. N’allez pas regarder ce mépris comme l’indice d’un esprit philosophique, fort peu répandu sous le régne du grand monarque qui disait tout haut : l'Etat, c’est moi. Au contraire, la belle Hélène et son frère avaient sur leur origine et leur destinée des notions qui nourrissaient leur orgueil; et s’ils ne paraissaient pas à la cour de Saint-Germain , il fallait attribuer leur retraite à la fierté de leur sang et à leur respect pour cette noble descendance, dont ils devaient être victimes.
LE MASQUE DE FER
« Peu de temps après que Savoli était venu habiter Saint-( Jerinain , il eut avec sa sœur un entretien secret dont il lui avait déjà fait pressentir la mystérieuse importance. « Ma chère Hélène, lui dit-il «• un jour, en se promenant avec elle sons les arbres « de la forêt, il est temps de vous confier un secret «de famille dont votre âjfe et plus encore votre « raison précoce vous rendent capable de supporter «le poids. Votre naissance et la mienne sont bien « plus illustres que vous ne le pensez. Ecoutez-moi « seulement, et vous allez connaître Thistoire de nos «ancêtres : vous jugerez alors s’il est des honneurs « auxquels il nous soit défendu de prétendre.
U Peu de temps avant sa mort, Louis de Savoli, «notre père, me fit appeler au chevet de son lit. « Vous savez quelle mélancolie profonde le condui- «sit au tombeau. « Je suis roi, mon fils, me dit-il « d’une voix sombre et désespérée, et au beu d’un «trône, je ne vous lègue qu’un vain titre et ma pau- « vreté. Pourquoi le ciel ne m’a-t-il pas donné des U tré.sors pour suppléer aux armées et à la puissance «qui me manquent! j'aiu'ais pu soutenir des droits «incontestables, et si je n'avais vécu, du moins je « serais mort en roi. Votre mère elle-même ignore « le secret de votre destinée. Prenez cette cassette ; « elle renferme les preuves authentiques de votre « origine.
« Vousavez entendu dire, continua-t-il d’une voix
LE MASQUE DE FEU
U plus émue , que mon père , et par conséquent \ otn; U aïeul, Henri deSavoli, eut, dans sa jeunesse , une « entrevue avec Marfi;uerite de Valois, alors sur le H déclin des ans, et qu'il dut son avaneeuieut tnili- « taireà cette reine, qui lercconmiandaà LoiiisXIll, « en même temps qu’au (jénéral de Bassoinpierre , « occupé de jeter aloi’s les premiers foudcnieiits de <1 sa gloire militaire. Marguerite de Valois était sa «mère. Dans le nom de Savoli que nous portons, « reconnai.ssez l’anagramme du nom plus illustre de ■1 Falots, qui m’appartient , et qui est le votre. »
« A peine avait-il prononcé ces paroles, que la violence et la précipitation avec laquelle il avait parlé, hâtant sa fin qui approchait, il perdit connaissance. Dieu lui laissa à peine le temps et la force de me recommander le soin de son nom. .l’ai cru découvrir en vous, Hélène, cette force d’esprit que l’on n’attend pas communément des personnes de votre âge et de votre sexe; déjà la fierté de votre ame et la noblesse de votre caractère vous rendent dignes du nom que nous portons. Continuez, ma sœur, et peut-être la destinée, plus juste envers vous, vous permettra-t-elle de déployer dans un plus haut rang ces qualités qui vous ont été transmises avec le sang; suivez-moi; nous allons parcourrir ensemble les titres si précieux dont je suis dépositaire. »
«Hélène, muette d'étonnement, regagna d'un
LE MASQUE OE FER
pas rapide l’obscure demeure où elle avait vécu jiisqu’.alors iynorée. En effet, elle trouva dans la cassette, dont Henri Savoli lui remit la clé, une lettre de la vieille Arjjosic adressée à la reine Marguerite de Mcdicis, lettre où celte femme mourante attestait que le jeune homme auquel elle la donnait était bien le Bis de la reine, et où elle cherchait à émouvoir eu sa faveur le cœur de la royale mère qui l'avait abandonné dès le premier jour de sa naissance. A cette lettre était jointe un manuscrit écrit de la main du premier des Savoli, fils de la reine, manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il était né dans le château d l^sson, et à peine avait-il jeté les premiers cris de douleur qui annoncent qu’un homme naît pour .souffrir, Argosie l’avait emporté dans ses bras, avec la bourse de cuir où sa mère dénaturée avait placé quelques doublons pour suffire à la subsistance de ses premières années. La vieille l’avait élevé comme son enfant jusqu’au jour de sa mort , où elle lui remit la lettre dont je viens de parler, en lui révélant le secret de .sa naissance. Voler à Paris, se jeter aux pieds de Marguerite, obtenir de sa protection un grade militaire, ce fut pour le jeune homme l’affaire de peu de jours. La nature avait parlé au cœur de la fille des Valois, et peut-être cet enfant des amours de la reiue eût-il fait une rapide fortune , si la mort de sa protectrice naturelle n’eût tout-à-