UNE TOURNÉE EN AUVERGNE
Tantet nf enimis ecelestibus ira!
Virgile.
tiaiDCi dcvotet!
Après avoir visité les débris féodaux du castel de La Tour d’Auvergne, dont les derniers seigneurs se sont éteints de notre temps; après être descendu dans les onbliettes que ces nobles suzerains avaient fait creuser sous les salles mêmes de leurs banquets ; après avoir traversé plusieurs villages et bourgades, dont tous les noms, terminés en ac, se confondent dans ma mémoire, nous arrivâmes à Massiac, située dans une gorge étroite entre deux torrents. Les Auvergnats choisissent souvent d’aussi bizarres campements , mais rarement d’aussi dangereux. « Je ne vous jetterai pas , me dit mon guide, dans l’importante question de savoir si le géomètre Rolle est né à Massiac ou à yimbert; le problème ne vous amuserait point et n’aurait aucun résultat bien utile. Massiac, où nous allons nous arrêter pour
302 une tournée en AUVERGNE:
déjeuner, n’a qu’un souvenir historique, celui de sa terrible inondation du 22 juillet 1788. Cette catastrophe aurait dû être prévue par les hardis fondateurs qui construisirent leur ville entre deux torrents dans le creux d’un vallon. »
Nous déjeunâmes fort bien à Massiac ; de Venis-
San crut devoir édifier notre repas en me racontant l’histoire véritable et sacrée du pont de Massiac, dont il ne reste plus aucune trace , et què la ferveur de sainte Madeleine jeta sur l’Ailier en faisant voler son chapelet dans l’air. Voilà un mode de construction béatifique extrêmement commode, et dont il serait heureux que le constructeur du nouveau pont des Invalides eût eu le secret. M. de Venissan, après m’avoir appris que Massiac était autrefois la propriété des seigneurs ou plutôt des tyrans d’E.spinchal, dont la mémoire est encore abhorrée en Auvergne, donna le signal du départ. Nous traversâmes Louhenet et Fajole, deux villages de peu d’importance, et après avoir suivi les nombreuses sinuosités de la route qui serpente autour d’un plateau extrêmement élevé, nous redesceudimes vei’s Saint-Flour, situé lui-même sur une hauteur, mais que domine le plateau dont je parle.
Assis sur le cratère d’un volcan éteint, environné d’un paysage âpre et sévère , Saint-Flour repose sur un rocher coupé à pic de deux côtés et qui se trouve à plus de cinq cents toises au-dessus de la
UNE TOURNÉE EN AUVERGNE. 3o.3 mer. Il y a dans cet aspect d’un pays montagneux et peu cultivé une certaine austérité grandiose qui ne s’allie point aux idées riantes, mais qui ne manque pas de majesté. Presque toutes les maisons sont construites avec de la lave, et l’irrégularité de leur disposition prête encore à la ville quelque chose de plus sombre et de plus sévère. .le cherchais des yeux ces chaudronniers célèbres dans toute la France, et dont la gloire est pour ainsi dire associée à celle de Saint-Flour. « Erreur , me dit M. de Venissan; Aiiiillac seul a droit à cette célébrité dont Voltaire a essayé de doter la petite ville d’Issoire, etdont nos vaudevillistes ont affublé Saint-Flour, sans doute pour la commodité de la rime, avec amour et troubadour. Cette dernière n’a plus d’industrie d’aucune espèce ; ses tapi.sseries étaient vantées autrefois; aujourd’hui l’on y fabrique quelques toiles, et l’on y vend des mules. D’ailleurs rien de plus malsain que cette petite ville; l’eau, attirée parle basalte, se répand par des siphons naturels sur le plateau qu’elle occupe; à peine a-t-on quelques mauvais charbons de sapin pour se chauffer; le bois y manque; le printemps y est humide et l’hiver extrêmement rigoureux.
Mon guide, après m’avoir fait parcourir Saint- Flour , qui contient à-peu-près six mille habitants , et m’avoir engagé dans une dissertation savante sur certaines petites statues d'enfants qui arrosaient au-
3o4 UNE TOURNÉE EN AUVERGNE, trefois la place de Saint-Flour comme le Manequet de Bruxelles , et qu’un évêque mutila étrangement par respect pour les bonnes mœurs, m’annonça que nous allions rcpaiTir, et que nous arriverions le soir à Brioude. Les préfets de Napoléon ne voyageaient pas d'une manière plus expéditive que nous. Pendant la route , nous parlâmes de cette étrange manie de nos ancêtres , qui d’un besoin de la nature humaine faisaient un ornement de leurs places. .le ne voulais voir dans cette bizarrerie qu’une preuve de la grossièreté de leurs mœurs, tandis que M. de Venissan, se livrant à une érudition digne de trouver sa place parmi les Mémoires de l’académie des sciences, essaya de prouver que ces petites figures indécentes n’étaient qu’un léger .souvenir du culte de Phallus chez les anciens.
Le soleil se coucliait lorsque nous aperçûmes au milieu d’un vaste bassin la ville de Brioude. «Ne cherchez pas ici, me dit mon ami, cette bcnùjmcité de Brioude, dont parle Sidoine Apollinaire :
Uuic te. suspicit Lcnigna Biivaa.
« L’air de Brioude est presque méphitique, et son climat est plus malsain encore que celui de Saint- Flour; la fièvre y règne en souveraine, et le teint des Brioudaises se fait remarquer par cette couleur cuivrée dont les Indiennes des bords de l’Indus pourraient se montrer jalouse.s. »