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Comme il prouonçait ces mots, j’entrai dans la ville et j'aperçus avec dégoût d’énormes monceaux de fumier et d’immondices dont l’odeur et l’asjJect affligeaient et révoltaient tons les sens à-la-fois. «.Te vous crois sans peine, lui dis-je ; les habitants de Brioude semblent travailler ciix-mêmes à corrompre l’atmosphère où ils vivent; c’est pis qu’en Bretagne , c’est autre chose qu’en Provence, .le regrette que la nuit nous ait surpris dans cette cité malheureuse, et que le besoin du repos, après une route précipitée et pour ainsi dire haletante, nous force d’y passer la nuit.
« Demain, à quatre heures du matin , nous quitterons Brioude, qui compte à-peu-près .six mille habitants et qui n’offre à la curiosité du voyageur que les ruines aristocratiques de ce fameux chapitre de Brioude, qui admettait quatre-vingts chevaliers, desquels il exigeait comme titres, quatre degrés de noble.sse paternelle et autant de noblesse maternelle. Aussi l’écusson capitulaire, fort sera l:i^ble à l’enseigne des quatre fils Aymon, représentait-il un seul destrier portant quatre chevaliers bardés de fer. “Je vous ai tiré de la poussière, disait un jour madame de Pompadour en colère au cardinal, encore abbé de Beruis , qui passait pour son amant ! — Madame, répondit-il avec hauteur, on peut tirer de la misère un comte de Brioude, on ne le tire pas de
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la poussière. » 11 y :i de la fierté daus cette rcpousc, mais ce n'est pas de la fierté romaine. Les prétentions du noble chapitre s’élevèrent .si haut et furent portées si loin, que les gouverneurs de la province furent obligés de tracer autour de leur puissance souveraine un cercle dont la circonférence ne s’étendait pas au-delà des remparts de Urioude. Mais là ils régnaient en despotes; et tous ces gens que Mercier appelait assez plaisamment la race ijenuflexible, se prosternaient devant ces petits rois qui officiaient en robe violette avec la crosse et la mitre. »
M. de Venissan me parla encore des efforts inutiles que fit Turgol pour établir à Brioude une manufacture de draps, et se plaignit vivement du système de dévastation forestière que les habitants semblent avoir adopté. Ces causeries administratives et historiques nous conduisirent au .sommeil, et il s’endormit en m’expliquant encore, du lit que la servante^’auberge lui avait préparé non loin du mien , la fabrication des draps appelés londrins.
« Ermite, me dit-il en me réveillant aux premiers rayons de l’aurore, allons voir le pont de Vieille- Brioude; cette merveille du canton est l’un des plus beaux arcs-de-triomphe que l’industrie humaine se soit érigés à elle-même. » Je me levai et nous nous aclicmiuâmes en côtoyant les rives de l’Ailier vers
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le pont de Vieille-llriojKlc, dont on me faisait un si magnifique éloge. Je ne trouvai pas (ce qui est fort rare) le panégyrique au-dessus de la vérité. Une arche immense, reposant sur deux rochers, semble s’élancer sur l’Ailier qui a creusé son lit dans la lave où il bouillonne.
La hardiesse d’une telle construction, la beauté du point de vue, terrassent pour ainsi dire le spectateur sous l'admiration qu’elles inspirent. «Je ne vous raconterai point, me dit mon guide, les chroniques différentes atixquellcs ce pont merveilleux a donné lieu. Les plus vraisemblables traditions reculent l’époque de sa constniction jusqu’à l’année i452. D’autres l’attribuent à une princesse de Dombes, et d’aiiti'cs enfin aux Romains: cette dernière opinion est insoutenable.
« Ce dont on ne peut douter, c’est que l’impossibilité de jeter une pile dans le torrent impétueux de l’Ailier n’ait fait naîire chez rarchitecte l’idée de franchir l’obstacle au lieu de lutter contre lui. Avant la révolution, cette arche admirable ne servait qu’aux piétons et aux bêtes de somme: longue de cent .soixante-dix pieds, large de douze pieds .seulement, élevée de quatre-vingt-cinq pieds audcs.sus du niveau du fleuve , elle a été élargie et consolidée par M. Ofareli, ingénieur vivant, et continue la route publique, depuis qu’un autre pont, des-
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liiié au pass:i{;e des voitures, a été enlevé par la violence des eaux.
Nous quittâmes ce mouunienl, aussi remarquable au moius que le pont du Diable en Suis.se, pour nous rendre à la Chaise-Dieu , petit villaffc situé au milieu d’un paysage horrible et inculte, lieu d’exil consacré par le .souvenir du vertueux évêque de Senez, Soanen, janséniste, que les fils de fjoyola firent reléguer dans cette affreuse solitude. Teucin, cardinal incc.stueux, présidait le concile provincial qui condamna l’un des ecclésiastiques les plus vénérables de ce temps à vivre et à mourir dans cette espèce de purgatoire. Les jansénistes l’invoquèrent comme un saint , et les philosophes peuvent aussi le canoniser si toutes les vertus charitables et austères, réunies dans un seul personnage, suffisent dans leur esprit pour l’élever au rang des immortels. Par un contraste que M. de Venissan ne manqua pas de faire ressortir, le cardinal de Kohan, que l’histoire a flétri du surnom de Cartiinal-CoHier, fut aussi exilé par la cour à la Chaise-Dieu. Imaginez une petite ville entourée d’énormes murailles et placée .sur le sommet d’un roc à plus de huit cents toises au-dessus de la mer; une température humide et froide; des tempêtes neigeuses, que les habitants nomment Ecirs, enfin l'image de la désolation et de la stérilité. Dans la cathédrale, qui élevait
UJiK TOUIINKE KA AUVEBG^K. loij son clocher (]i{;antesf|ue au niveau du Puy-de-Dôme , mais dont la mousse décorait les colonnes, Clément VI et Gilbert Moitiers de La Fayette, maréchal de France, furent ensevelis; nous eussions observé leurs tombeaux plus à loisir si la vapeur malfaisante qui tombait des pap)is ne nous eût chassés de l’éjjlise.
U Vous admirez sans doute comme moi, me dit M. de Venissan, l’ingénieuse méehanceté des prêtres, qui ont choisi pour leurs ennemis ce lieu d’exil. De la hauteur où nous sommes l’œil ne découvre que des laves et des pierres, des terres incultes, et un sol déchiré jadis par les foudres souterraines. A peine quelques sapins, dont la noire verdure semble se découper sur l’azur du ciel, suffisent pour adoucir la rigueur d’un hiver qui dure ici huit mois entiers. Écoutez ces cloches lugubres dont les longs roulements , répétés par les échos des montagnes , ressemblent à un tonnerre égaré dans la nue, et qui gronderait à-la-fois dans toutes les directions. Quand le paysan, surpris par la nuit et enveloppé de tourbillons de neige, ne sait plus vers quel point diriger sa course pour regagner le hameau, les cloches, qui sonnent long-temps avant la fin de la .soirée, et long-temps après le coucher du soleil, avertissent son oreille et le guident vers sa famille. «
En quittant ce lieu d’exil , choisi par la haiiu' jé-
<IO UNE TOURNÉE EN AUVERGNE, suitique, M, de Vcnissan m’appril qw’ime lettre-decachet, fermée, avait défendu aux moines de la Cliaise-Dieu d’ensevelir Soanen dans leur éfjlise; raffinement de barbarie dont l’époque ne remonte pas us haut que le eoinmencemeiit de ce dixluiitième siècle, jÿomuic siècle de la philosophie.
Àmbert, Olicrgiies et Tliicrs, au.xqiiels nous reniliines ensuite notre visite, ne sont guère mieux situés, et ne jouis-sent pas d’une atmosphère plus salubre que les autres villes de l'Auvergne. Ambert doit la beauté, la largeur et la propreté de scs rues à l’un de scs intendants, nommé Madur Ditlac , que M. de Vcnissan me recommanda de ne pas oublier, et que j’inscrivis avec joie sur mes tablettes, où j’ai trop rarement à placer les noms de ces hommes qui ne font que du bien à leurs semblables. Non seulement ce bon citoyen s’occupa d'assainir sa ville natale, mais il encouragea l’industrie des Ambertins, qui font aujoni d’hui un commerce assez considérable de camelots, d’étamines pour les pavillons des navires, et de papiers qu’ils fabriquent euxmêmes. C’est de cette ville qu’est originaire l’illustre famille des La Fayette, dont le descendant a des autels dans le Nouveau-Monde, et de nobles amitiés dans l’ancien.
Une coupole de vapeurs pè.se sur la plupart des cités auvergnates, et ni Oliergues ni l'hiers ne sont
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exemptes de cette sombre coiffure que les nua(;es du ciel et les exhidaisous de la terre fout errer sur ces villes. Si cette particularité singulière nuit k la salubrité des habitations , elle a quelque chose de très pittoresque. lie soleil, en pénétrant de scs rayons cette masse opaque, la dore et l’argenlc des plus riches couleurs du prisme. Thiers, située sur une hauteur, chcf-lieud’arrondis.sement ainsi qu’Ambert , étonne le voyageur par sa ressemblance avec quelques villes de l’Italie. La plupart des maisons sont peintes à l’extérieur, et quelques fresques, assez heureusement exécutées, décorent les plus remarquables. Joignez à ces nuances variées et brillantes le coup d’œil de cette belle Limagne, le commencement des montagnes du Forez, les groupes majestueux de piles volcaniques dont le sol est semé; un horizon aussi varié que fertile , un paysage immense; dans l’intérieur de la ville, un mouvement perpétuel d’industrie ; le bruit des limes , des scies , des marteaux , qui servent à fabriquer l’excellente coutellerie de Thiers ; les rouets des filcurs , les souflets des forgerons; en un mot, le spectacle d’une activité utile, productrice et vertueuse. J’appris avec le plus vif plaisir, de M. de Venissan , que la petite ville de Thiers voyait ses destinées s’élever chaque année avec les progrès de son commerce, et que la richesse, les bonnes mœurs, le bonheur,