CME TOURNÉE EN AUVERGNE
enBa, autant que ce mot peut convenir à l'homme, étaient le partage des habitants de Tliiers. 11 me cita la quincaillerie, la coutellerie, la tannerie et la papeterie, comme les branches principales de son commerce, qui chaque jour acquiert de nouvelles forces et des débouchés nouveaux. I
LES MODEBNES HATRI ARCHES.
(•■ccxxvi. {JOIS 1827.]
LES MODERNES PATRIARCRES.
Un souffle fait les gentilshommes et les priâtes; mais une race de paysans rigoureux, vertueux ri simples, U faut des siales pour la crëer.
COLDSMITR, Travfllcr.
Aux environs de Thiers, la vue est frappée d’une multitude de jolies maisons isolées, entourées de bouquets d’arbres, et dont la propreté extérieure charme les yeux. « Ce sont, me dit mon {;uide, les maisons habitées par des paysans couteliers, qui sont en même temps agriculteurs et propriétaires. Rien n’est plus intéressant que cette vie industrieuse et rurale, et cette population de vingt mille hommes qui , répandue sur une étendue d’environ dix lieues carrées, jouit, malgré l'infertilité du terrain, de la plus grande aisance. Chaque fabricant de coutellerie a sa marque particulière, et vous pensez bien que l’émulation des Thierrois les porte à se surpasser mutuellement, et à donner au signe de leur petite fabrique la plus grande prépondérance possible.
3l4 I>GS MODERNES PATRIARCIIGS.
Ce signe, plus respectable que le pal et les gueules des blasons , cette armoirie de l’industrie se transmet de père en fils, et il est défendu à toute autre fabrique d'usurper le signe de la fabrique voisine. Deu.v tables, l’une de plomb et l’autre d’argent, sur lesquelles ces divei-s signes sont inscrits se trouvent dans les arcliives de la mairie de Tliiers. De tous les registres administratifs, ce ne sont point les moins re.spectable.s. Mais je vous conduis vers un sujet d’admiration philosophique bien plus édifiant encore.
J'ai à vous parler d’une république de patriarches dont nous ne sommes éloignés que de quelques centaines de toises. — Au lieu d’en parler pourquoi ne pas m’y conduire. — La fin de mon récit répondra à cette question. Apprenez, continua M. de Venissan, que l’esprit d’association, celui qui depuis trente années manque peut-être le plus à la France, est très répandu dans cette partie de la province. C’est à cet esprit que la république des l’inons (et ne croyez pas que l’expression dont je me sers soit exagérée ou métaphorique) doit l’état ilorissant dont elle jouit.
« Plusieurs familles, lesTermes, les Guittards, les Baritel, les Bourgades, les Beaujeux, ont fondé en Auveigne des associations volontaires où l’égalité de chacun est soumise à une loi commune. Les Guittards forment la plus ancienne de ces congré-
•pirrrtTT'Trh';
LES MODERNES PATRIARCHES. 3l5 {jations vertueuses, si peu semblables à nos confjrégâtions dirigées vers le noble but de la propagation du vice et de l’ignorance. La noblesse agricole des Guittards se perd dans la nuit des temps : ce sont les Montmorency de l’agriculture. Ils habitent le village de Pinon, dont Us sont propriétaires, cultivateurs, rois, maires, ou plutôt patriarches. Leur gouvernement n’est ni théocratique, ni despotique , ni aristocratique, ni anarchique; ils vivent dans l’abondance et la frugalité, sans s’embarrasser de ce qu’Aristote a pu dire et üelolme penser des constitutions anciennes ou modernes.
« La libre élection du maître des Pinons, entre les mains durpiel repose le pouvoir exécutif, appartient à tous les membres de la famille. C’est le maître qui surveille , ordonne, modère, hâte, ou suspend les travaux. Nommé par le consentement unanime, il déposerait le pouvoir s’il venait jamais à eu abuser, ou si ses talents administratifs ne s’élevaient pas à la hauteur de sa place. La maîtresse est chargée de commander aux antres femmes, comme le mu/tre commande aux autres hommes: c’est elle qui surveille les détails domestiques et les soins du grand ménage ; elle est toujours choisie dans une autre branche de la famille que celle du maître. Tous deux s’as.seyent aux places d’honneur et jouissent d’une considération d’autant plus grande, qu elle est accordée par de libres suffrages. Grande
3l6 LES MODEIINES PATR 1 V UC IlES.
fêle quand le fils du inaitre ou de la iiiaitresse se marie : un festin splendide réunit alors la coriiinunauté tout entière autour de la même table. Ce dictateur, ce roi, ce président, le maître des Pinons, eu un mot, est en outre censeur général des moeurs: il réprimande, exhorte, loue, encourage à son gré. fja communauté des biens, si recommandée par Platon, est un des fondements de l’état; la propriété reste perpétuellement indivise. Mais c’est là que s’arrête la ressemblance du code des Guittards avec celui de l’élève de Socrate; la communauté des femmes eu est bannie, et nulle part les nueui's ne sont plus pures. Si une jeune fille des Guittards se marie hors de la république, ce qui, d’ailleurs, n’arrive presque jamais, une dot de six cents francs lui est assignée, et elle n’a pas d’autres droits à faire valoir. Voilà, mon cher philosophe, la race d’hommes laborieux, honnêtes, et plus veitueiix'quc les Spartiates, que la France renferme presqu’àson insu.
Le hameau, siège du gouvernement, ne .se distingue des autres villages d’Auvergne que par une ]>ropreté recherchée, unie à une extrême simplicité. fiC maître habite une maison un peu plus haute et un peu mieux construite que les autres : c’est là que l’on fait descendre ordinairement les voyageurs.
Tout, chez Iqs (ruittards, respire la paix et l’aisance; mais on y chercherait vainement une seule trace de luxe. Tous les meubles en bois de sapin
LES MODEKNES l> ATUl A fi Cil ES. 3l7 doivent leur éclat à leur extrême propreté. Une cloche annonce l’heure des repas qui se prennent en commun.
A l’époque où je visitai les Pinons pour la dernière fois, il y a près de dix ans, le maître me donna à-peu-près en ces termes les rensei(];uemeiits que je lui demandai sur le petit état qu’il gouver* naît alors avec tant de sagesse. « Vous voyez, me dit-il , que nous ne sommes pas riehes ; cette montre d’argent, que m’a léguée mou oncle, chanoine à Thiers, est le seul objet de luxe qui se trouve à Pinon. Mais qu’avons-nous besoin de riche.sses? notre terrain nous fournit tout, excepté le fer et le sel, que nous obtenons par cehange. D’ailleui's, nous fabriquons ici nous-mêmes tout ce dont nous avons besoin; Dieu et la bonne Vierge (dont il me montra la statue, adossée à l’une des parois de la cheminée,) bénissent notre travail , puisque nous avons de quoi donner aux pauvres qui se présentent le superflu de notre petit trésor. 11 est inouï que les Pinous aient jamais renvoyé un maUieureu.\ sans lui donner à manger, à coucher, et quelques pièces de monnaie.» Je suivis ensuite le maitre des Pinons à travers les propriétés de la république, qui sont beaucoup moins vastes que celles de Saint-Marin. Beaucoup de châtaigniers, quelques arpents de vignobles, des champs de seigle, une soixantaine de vitebes, et quelques paires de bœufs, voilà tout ce