‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 8Chapitre 48 sur 79 · LES MODERNES PATRIARCHES · texte numérisé non relu

LES MODERNES PATRIARCHES

qiio possèdent les Pinons. Ucaucoiip de nos rentiers sont ordinairement plus riches que la république entière des Pinons ; mais ce qui ne fait qu’à peine le bonheur d’un seul individu citoyen de nos villes soutient à Pinon une population tout entière dans l’exercice de toutes les vertus utiles et industrieuses. liCmaître m’apprit aussi que l’intendant d’Auvergne, Chazerat, pénétré de vénération pour les Pinons, fit accorder vers 1750, au maître de l’association, le droit de porter dans les grandes cérémonies une ceinture de velours bleu, avec une lisière rouge. Un mauvais poète du temps essaya de gâter cette heureuse idée en composant le quatrain suivant, qui fut brodé sur la ceinture où se trouvait aussi une plaque d'argent, aux armes de France, supportée par des charrues , des herses, et des instruments de labour.

Chazerat de l’fOtat obtint cotte ceinture ;

Ix's Guittards en sont revêtus;

Elle honore l’apriculture;

Elle est le prix de leurs vertus.

11 aurait mieux valu peut-être faire graver sur la plaque d’argent de plus simples paroles; mais, dans cette époque d’afféterie et de politesse, il fallait que ces caractères dtt temps se reproduisissent pai^tout.

Telle est, mon cher Ermite, la république patriarcale que Pinon renferme ou plutôt renfer-

LES MODEUNES P ATR IA II CH ES. Slÿ niait encore il y a neuf ans. l'ourquoi laut-il, après m’être livre au plaisir de vous faire le tableau de cette touchante association, que je sois obli(][é de vous annoncer que ce qui était vrai il y a quelques années ne l’est plus aujourd'hui : cette petite république vient de périr par les mêmes causes qui ont fait crouler de jp'auds empires. C’est en 1818 que la communauté des Guittards-Piuon a été détruite et qu’un partage légal a fixé à chacun des ayauts-droit la part des bicus qui devait lui revenir. La sotte vanité du dernier chef de cette antique et vénérable société a sans doute bâté une dissolution que les changements survenus dans notre législation et d’autres circonstances auraient nécessairement amenée à une époque plus ou moins prochaine. Au lieu d'une seule maison, d’un seul ménage, tes Cuittards-Pinon en offrent en ce moment huit, dont quatre portent un nom différent. Ij'heureuse abolition de la forclusion des filles renferme en ellemême, il faut bien en convenir, un principe de dissolution auquel on voit succomber chaque année quelques unes de celles qui s’étaient conservées aux environs de Thiers et dans la partie montagneuse de son arrondissement. Je dois vous dire encore que, depuis soixante ans, la population de la famille patriarcale des Guittards avait prodigieusement diminué -, que la longévité y était moins commune et que le nombre des enfants mâles allait

320 LES MODERNES PATRIARCHES, eu décroissant d’une manière sensible. .T’ai rechei'ché les causes de cette dégénération et je n’ai pu en trouver d'autre que l’usage établi depuis un siècle des mariages entre parents. Au moment du partage, les biens de la communauté étaient évalués à plus de trois cent mille francs:... Vous savez maintenant pourquoi je ne vous engage pas à vous arrêter sur le lerritoire de la république dés Guittards-Pinon.

Pendant qu’ou préparait notre dîner à Aiguel’crsc , nous avous été visiter au nord de cette petite ville la source que l’on appelait jadis la Fontaine empoisonnée : la persuasion où l’on était alors que les oiseaux qui voltigeaient au-dessus des eaux de cette fontaine y tombaient morts , lui avait fait donner ce nom qu’elle a perdu depuis qu’on a pris la peine d'observer que chaque jour les hirondelles se jouaient impunément sur sa surface; ce que cette fontaine a d’ailleurs de très remarquable, c’est qu'elle bout à gros bouillons, bien que sou eau soit froide au toucher et qu’elle produit dans le bassin qui la reçoit le même bruit que si elle passait sur de la cbaux vive : cette fontaine prend sa source au pied de la colonne au sommet de laquelle était bâti l’ancien château de Montpensier.

Aigue-Perse, dont la population s’élève à peine à trois mille aines, et qui n’a qu’une seule rue sur la grande route de Moulin à Clermont, ne lions aurait arrêtés que le temps nécessaire pour y

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LES MODEIINES P AT ni A 11 CFIES.

prendre notre repas si j eusse pu oublier qu’un des ({éDéranx les plus illustres, un des hommes les plus honorables de la France, résidait à quelque distance de cette ville. Le désir de rendre visite le lendemain matin au général Becker me détermina à passer la nuit à Aigue-Pcrsc. On peut juger de mon désappointement lorsque j’appris, au mt)nient de monter en voiture pour me rendre au château de Mons, que le général était à Paris, où le retenait encore la session de la chambre des pairs dont il est membre. I/cspoir de le retrouver incessamment dans la capitale ne me dédommagea pas du plaisir que je me promettais à voir le compagnon de Masséna, le beau-frère du célèbre général Desaix, dans la retraite glorieuse qu’il habite avec sa noble compagne.

La carrière militaire du général Becker, illustrée parles plus beaux faits d’armes, 'a été marquée par deux circonstances qui le distingucat entre tant de héros dont la France s’honore : c’est â lui que s’adressait, en i8i5, la lettre patente du prince de Wréde , commandant l’armée austro-bavaroise , dont un des corps avait pénétré jusqu’à Clermont , et dans laquelle on lisait ces paroles mémorables que l’histoire a déjà recueillies:

« Les généraux des armées alliées sont invités à prendre sous leur protection spéciale les propriétés du général Becker, à titre de réciprocité pour sa

Ebmitb e:« province, t. viii.

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noble conduite et la générosité de ses procédés : ils seront utiles à ce brave militaire qui n’a jamais cessé de faire le bien par-tout où il a pu. »

A la seconde abdication' de l’empereur Napoléon, ce fut le général Becker que le gouvernement désigna pour accompagner ce prince jnsqu’à sa dernière destination : peut-être la postérité ne saura-t-elle jamais avec quelle grandeur d’ame il remplit cette mission difficile : ce général fut le deimier Français qui reçut l’accolade du grand Napoléon, au moment où la coalition des rois le bannissait de l’Europe, dont il était depuis quinze ans le maître et l’arbitre. « La vie du général Becker (comme l’a dit son biographe après Marc-Auréle) est du petit nombre de celles qui ne se démentent jamais, et qui ressemblent au caractère parfaitement soutenu d'une tragédie de Sophocle.

Après avoir écrit ce peu de lignes sur mon cahier dq notes, et comme dédommagement du plaisir dont je me trouvais frustré, nous retournâmes à Clermont; je ne songeai pas sans regret que je devais y quitter M. de Venissan.

NOTRE MONTAGNE

«"CCXXVII. [jcis 18x7.]

NOTRE MONTAGNE

Le graat porte tioe rouroDuc mélce de gbçon» ci de fleurs.

Or IIaltrr.

«.letez un regard .sur Billom, mon cher Ermite, et passez vite , tout vieux que vous êtes.

Non ragioniaiii di lor, ma garda e passa.

Là fut jadis une des premières et des plus importantes garnisons de la milice de Loyola. Au train dont les choses vont , il ne faut pas douter qu’ils ne reconquièrent bientôt cette antique forteresse de leur puissance'. C’est à Billom que se trouvait ce fameux tableau gothique où le vaisseau de la religion , conduit par Ignace , voguait vers le port du salut, tandis que des réprouvés, et entre autres Henri IV, dont la figure était reconnaissable, tombaient dans les gouffres d’une éternité vengeresse.

' Prophétie qui s’est réaiiscc.

iVOTllK MONTAGMi.

Est-il besoin d’une autre preuve de la complicité des jésuites dans le meurtre de cet excellent roi ? »

Nous passâmes de Billoui à Beaure<jard ; et, comme l'éternelle vicissitude des choses humaines semble n’agir que pour attester le système des eompensations et des contrastes, là s'offrit à nous le souvenir de ce bon Massilloii , dout l’émotion tendre et pathétique, la vie vertueuse, et la douce bienfaisance, ont fait l’honneur de la chaire française et de notre épiscopat. C’est à Beauregard que se trouve l’aiicieune maison de campagne des évêques de Clermont. A Billom et à Beauregard on récolte beaucoup de vin et de chanvre : « Ce sont , me disait M. de Venissan, les richesses principales du pays.»

Un mot unique avait retenti iucessamment à mon oreille depuis que j’avais mis le pied en Auvergne; ce mot était Dôme. Avez-vous vu Dôme? quand verrez-vous Dôme? M. de Venissan , qui voulait me mettre en mesure de répondre à cette question que l’on m’adressait de toutes parts , arrangea une partie de campagne qui devait me conduire à Dôme; il la composa d’un savant géologue, d’un érudit local, qui ne connaissait au monde que sa montagne, et d’un jeune colonel qui passe à Clermont les tristes jours de la demi-paie.

U Vous allez voir une merveille, me dit mon aimable introducteur lorsque nous fûmes réunis tous les cinq dans la voiture qui devait nous conduire au

NOTRE MONTAGNE

pied du Dôme; songez que les Indiens ii'ont pas plus de vénération pour leur mont 1/orou , sorti du nombril de Brabma , les Chingulais pour leur pic de Bodoii , au centre de l'ile de Ceylau , que nous pour la montagne à laquelle le nom de Pascal se rattache. Apprenez^ d’abord que nous distinguons soigneusement les pays, des chauds; les pays sont des élévations plus ou moins aiguës, plus ou moius hautes; les chauds sont des plateaux plus on moins étendus. Monsieur vous donnera d’ailleurs, ajoutat-il en me montrant le petit érudit qui avait concentré toutes ses affections sur sa moiitafjne, tous les renseignements scientifiques et populaires dout votre curiosité est avide. .lugez seulement de notre amour pour le Puy, par ce dicton que tous les bons

Auvergnats répètent à l’envi ;

Si Dôme était sur Dôme,

On verrait les portes de Rome.

« Il y a des gens qui trouvent un peu d’exagération dans cet éloge , et qui soutiennent hardiment que trente Puy-de-Dôme l’un sur l’autre ne s’élèveraient pas à la hauteur des Cordillères ; mais nous les laissons dire. — Pour moi, ajouta le jeune colonel sans s’apercevoir que cette observation ironique excitait déjà la colère du petit savant , et que ses muscles buceiuateurs gonflaient scs joues courroucées , j’ai assez long-temps hattii les buissons de rpuropc

NOTllK MONTAGNE.

|)oiir me croire en état d'apprécier le mérite comparatif du fameux Puy d’Auvei^ne et des autres montagnes du continent, et tout ce que je puis dire, c’est que j’ai vu ailleurs, mon cher savant, les aînés de votre montagne. »

Pendant deux heures que dura le voyage, la discussion eut le temps de s’animer et de s’élever presque à la hauteur d’une véritable et violente dispute. Le colonel, qui conservait son sang-froid, prenait plaisir à opposer une vingtaine de sommets des Alpes et des Pyrénées, le Vésuve et l’Etna lui-même, à l’enthousiasme de M. Mica : tel était le nom du savant montagnard, u Voyez , s’écria ce dernier quand nous fûmes parvenus au milieu des pins rudes et des plus terriblescahots jusqu’au pied de la montagne, voyez ce cône majestueux, comme il s’élève paré d’une végétation superbe dont la draperie verdoyante laisse apercevoir, en deux ou trois endroits seulement , les rochers de lave qui trahissent l’origine du Puy et constituent ses titres de nobles.se! C’est là notre montagne, et quiconque est insensible à sa beauté, n’est point digne d’être né en Auvergne; je le déclare hautement. Allons, messieurs, gravissons le Puy du côté à' Allagnat , nous le descendrons du côté du nord ; notre cher Ermite me donnera le bras, et nous irons doucement. Voici, d’abord, le Petit- Puy, qui cache son vénérable père, ou plutôt, comme disait un pocte de Cler-

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mont dans une ode lue à notre athénée, qui lui sert d’estafier et de page. »

Foieé de m’asseoir de temps en temps, je retardais un peu la eourse de ces messieurs, et je donnais à M. Mica le temps de développer ses théories. Comme Ions les gens exclusifs, il avait le ton rauque et tranchant. Kchappé aux railleries du colonel, il trouva moyen d’étahlir avec le géologue une querelle dans toutes les règles, où ces messieurs passèrent en revue tous les systèmes sur la formation des volcans, inventés par Saussure, Bonnet, et Vernés; la roche dure, la lave et le grauite se heurtaient dans leurs discours; l'un faisait naîU'e le Puy d'un grand incendie , raiitrc mêlait l'onde à la flamme.

Cependant nous avions atteint la cime du Puy , et l’incroyahle et ravissante fécondité de la nature me consola un peu de l'enuui que tant de science m’avait causé. Un parfum enchanteur s’exhalait de toutes parts, et se composait de l’aromc de mille fleurs sauvages qui tapissaient les flancs poreux de la montagne : les eaux pluviales qu’elle absorbe prêtent à sa végétation une richesse dont rien ne peut donner d’idée. Ici l’amant de notre montagne triomphait de l'enthousiasme général , et le colonel luimême éprouvait l’enchantement où tout concourait à nous plonger. Soit que l’œil s’enfonçât et se perdit dans l’immense horizon qui s’ouvraii sous

NOTUF, MONTAGNE.

nos pieds, soit qu’il sc reposât sur les croupes verdoyantes de ces soixante puys diff(^rcnts dont la chaîne se prolongeait devant nous, soit qu'il se 6xât sur cette verdure vigoureuse où le thym, le serpolet, les œillets sauvages se mêlaient pour former une couche épaisse et odoriférante; le mélange de ces beautés pleines de grâce et empreintes d’une majesté terrible; ces nuances d’un vert sombre, cette blancheur des roches étincelantes, cette variété du basalte rouge et de la lave noircie contrastant avec la fertilité éclatante dont les vastes champs de la liimagne se revêtent, nous offraient un spectacle tel que la plus riche imagination peut à peine le concevoir , et tel que riiomme le plus insensible aux charmes de la nature pittoresque en eût été ému. U Venez, monsieur, me dit le géologue dans un moment où, le menton appuyé sur ma canne, je cherchais à découvrir, une longue vue à la main, les différents villages de la Limague; venez, monsieur l’Ermite, reconnaître avec moi la vérité du système, que je soutiens et qui est certainement le seul avoué par la nature. Vous qui avez visité les plus célèbres volcans du monde, ditcs-nioi si ce bourrelet , qui environne la cimedu l’ny, n’annonce pas évidemment son origine volcanique? qui ne verrait là les débris d’un cratère?» Le géologue avait raison , en dépit de l’érudit de tiolre monta<jnc, qui soutenait envers et contre tous la théorie but-

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NOTRE MONTAGNE

toiliciine ou uepluniennc. Comme j'examinais attentivement le bourrelet sur lequel le partisan de Wemer fondait la juste espérance de son triomphe, je bronchai sur un amas de ruines. Je fus surpris de la hardiesse de ceux qui, choisissant une position aussi sauvage et aussi complètement isolée, avaient bâti leur château sur le front même du Dôme, au-dessus des nuages. «Scraient-cc, demandai-je à M. de Venissaiî, les débris d’une demeure féodale? — Non, me répondit-il, c’est une raine de chapelle; les prêtres, ajouta-t-il en riant, se sont toujoure logés au-dessus des nobles. »

Nous avions eu soin d’emporter des provisions : un âne qui nous suivait, d'assez mauvaise humeur et de plus mauvaise grâce encore, était chargé du bagage gastronomique. ■> Puisfjuc Dôme nous a ùté son chapeau, s’écria M. Mica, remercions-le de sa pohtesse; asseyons-nous sur ce gazon épais et honorons notre montagne parles libations accoutumées. » En effet, le repas fut servi sur un gazon de deux ou trois pieds de diamètre, queje n’oserais pas appeler une pelouse, et dès que le premier amour <le manger, amor compressus edendi , fut réprimé, comme dit Virgile, je me hâtai de demander ce que l’on devait entendre par ces mots le chapeau du Dôme: cette expression singulière m’avait frappé dans le discours de M. Mica. On me répondit a.s.sez légèrement que c’était une couronne de nuages dont le plus haut

NOTRE MONTAGNE

des piiys, qui est Dôme, s’environne de temps à autre. Je laissai la conversation errer à l’aventure; et le géologue , s’étant donné carrière, me fournit plusieurs observations fort dignes d’être recueillies, et dont j’ai pris uotc sur le lieu même. Je dois dire que je n’ai presque jamais tenu compte des critiques et des contradictions assez fréquentes du savant de notre montagne i au malheur de ne jamais exprimer son opinion avec politesse , il joignait celui de n’avoir presque jamais raison.

Je ne suivrai pas non plus les interlocuteurs dans l’abymcdes temps où ils cherchèrent le grand cataelisme ou la conflagration universelle comme causes séparées ou concomitantes des volcans d’Auvergne. Je me permis quelques légères épigrammes contre cette conversation antédiluvienne , et le colonel fut mon auxiliaire dans ce petit combat. On me cita deux noms illustres d’hommes qui se sont occupés de réduire en système ou en théorie les cratères éteints de l’Auvergne , MM. de Malesherbes et de Montlosier, tous deux destinés à déployer diversement un grand caractère au milieu de ces volcans politiques plus terribles que les volcans que la nature a tour-à-tour allumés et éteints au sein de la terre. Le géologue avait entamé une dissertation assez longue sur les formes régubères qu’affecte le basalte, dont en effet nous avions sous les yeux plusieurs échantillons tailles en colonnes magni-

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