DEUX VILLES
Berwick est toujours plus heureux (|ue moi! » Villars ii’a rien à envier à son émule. Ku 1 7 1 3 il a sauvé sa patrie, et Deiiain lui assure une immoitelle renommée.
Moulins date d’hier : son histoire ne remonte pas plus haut que le quatorzième siècle; et quatre siècles ne sont rien dans l’histoire d’une ville. Uemarquable par la fertilité du terrain qui l’cnvironiic , fertilité dont l’agronome anglais Arthur Young a fait le plus pompeux éloge , elle conserve encore les préjugés de l’ancienne agriculture, dont personne n’a pu vaincre l’obstination. Par-tout cinq ou six bœufs sont attelés à la même charrue ; et cette prodigalité bizarre est d’autant moins raisonnable que le sol est sablonneux et léger. Je demandai quelques explications là-dessus, et ne reçus pour toute réponse qu’un seul mot sacramentel : f usage.
De Moulins à Nevers je suivis une route délicieuse; Nevers, immortalisée par un perroquet, ville plus petite que Moulins, me retint peu de temps; je pensai à l’aimable comte de Nivernais, auteur de fables gracieuses et descendant des anciens souverains du pays; au menuisier maître Adam, auquel on a fait une réputation exagérée, et qui ne peut guère passer pour poète que parmi les menuisiers; je pensai sur-tout à l’aimable oiseau dont les caquets de l’hôtelière me rappelaient l’indiscret babil. Tout en récapitulant les diverses gloires de Nevers, j’allais m’embarquer daus la dili-
KT TROIS GRANDS HOMMES. 36.') gence du soir, quand un de ces incidents par lesquels Cervantes a soin de terminer ses chapitres , et d’éveiller l’attention du lecteur, vint m’engager à passer encore dans cette petite ville assez mal bâtie la nuit entière et la matinée du jour suivant.
366 DE ttOURGES A ISSOUDUN.
n''ccxxxji. [jmit tSaj.]
Du maguirat ignorant ,
CV$t la robr qu’on taliie.
La Fontaikc.
Une lettre que l'on me remit au moment où j’allais monter dans la voiture publique causa ce retard. Mon ami, le général P'*', m’apprenait qu’au lieu de parcourir avec moi le Berri comme nous en étions convenu , il ne pourrait m’accompagner qu'en Bourgogne et en Champagne. Pour m’épargner, disait-il ensuite, cette tournée dans la province où il ne pouvait pas me servir de cicerone, il m’envoyait ses observations particulières, dont je pourrais faire mon profit.
U Je ne prétends pas vous plonger avec moi , m’écrivait-il, dans les antiquités du Berri, qui ressemblent à celles de toute la Gaule. De ducs en ducs, de gouverneurs en gouverneurs, cette province passa enfin sous la domination du roi de
France, à qui Herpin la vendit en ioc)4 pour aller se croiser en Terre-Sainte, acquisition qui se fit pour soixante mille sous d’or (ou soUdi). Herpin , prisonnier des Sarrazins, obtint sa liberté, revint en France, et se fit moine. Avouez qu'il aurait pu commencer par-là.
U Charles V donna le Berri en apanage à l’un de ses fils , qui se montra le plus avide et le plus cruel de tous les princes, ruina le Berri et le Languedoc, révolta ses peuples et mourut dans son lit. Le malheureux Louis XVI porta le titre de duc de Berri dans sa jeunesse, et le dernier duc de ce nom est tombé sous le fer d'un assassin.
U Le Haut-Berri s’étendait du Cher à la Loire , le Bas-Berri du Cher à la Creuse : l’Indre, l'Amon , et l’Eure, l’arrosaient. C’est une contrée monotone et fertile, féconde en vins et en pâturages, et célèbre comme vous savez par l’épaisse toison dont ses moutons sont couverts; des mines de fer abondantes, de grands bois de la plus belle venue augmentent la richesse de la province. Pai^tout s’élèvent de belles manufactures et des forges magnifiques ; la terre est semée de coquillages fossiles, de cornes d’Ammon , et de crustacées. Peu de monuments antiques s’y trouvent, et, si l'on excepte deux magnifiques dolmens , rien ne recommande le Berri aux recherches des antiquaires.
« S’il m’est permis de passer du culte druidique à la hiérarehie cbrétieuue je vous rappellerai qu’un membre de la famille de M. de Villéle occupe aujourd’hui le siège arcbiépiscopal de Bourges. Naguère les de Villéle répudiaient la parenté de celui qui ne régissait pas encore la iiiacbine administrative; aujourd’hui tout a changé; ils s’avouent cousins, cousius-germaius, et presque frères du roi de nos finances.
U Le déjiartement de l’Indre et celui du Cher composent l’ancien Herri. Bourges est la capitale du premier. C’est une ville composée de champs et de maisons, entrecoupée d’espaces déserts , et habitée par dix-neuf mille habitants. La principale illustration de Bourges repose sur ses sept conciles. Dans celui de i448, le roi de Bourges, Charles Vil, fit décréter la prag'matique sanction , palladium des libertés gallicanes, que la cour de Rome attaqua pendant trois siècles , et que Louis XI et François I" sacrifièrent à leurs inti’rcts passagers.
Rien de plus ravissant que les promenades publiques et la situation de cette ville, à laquelle trois fleuves servent de ceinture. J’ai été visiter, mon cher Ermite , la maison de ce brave négociant , Jacques Cœur; son indu.strie si active, sa sagacité, sa vaste et forte intelligence, l’élevèrent au ministère de finances; la jalousie des grands le préci-
])K BOURGES A ISSOUDUN. 3Cy
pita de ce rang si justement acquis; la faiblesse du roi le jeta dans la misère et dans les cachots. Cette noble victime parvint à échapper à son sort, et , en dépit de la lâcheté de ses amis et de la haine de ses ennemis, relevant sa fortune abattue, mourut riche et estimé en i4^>' > dans l’ile de Chio, où il servait contre les Turcs; le pape Caliste IV avait su l’apprécier et le protéger.
«Deux belles tours, cinq portes immenses, de majestueux ])ilastres, des sculptures d'une délicatesse extrême ; de vastes cryptes , soutenus par d’énormes ‘ piliers , recommandent la cathédrale de Bourges aux amateurs du beau gotliiqire. Vous n’auriez pas manqué d’aller y rendre hommage au tombeau du jurisconsulte Cujas, toulousain de naissance et persécuté par ses concitoyens; il erra long-temps en France et vint s’établir à Bourges, où Marguerite de Valois l’appela. Banni de nouveau par l’envie, il se retira à V^alence, et habita tour-à-tour diverses villes qui se disputaient sa présence. On connaît .sa fière réponse au sénat de Toulouse : « Vous m’avez dédaigné présent, absent je vousdédaigne.» Ce fut à Bourges qu’il vint mourir. Pibrac, les frères Pilliou, Poulinger, et les plus célébresjurisconsultes de l’époque, furentses élèves. Lesquerelles religieusesne l’occupaientpoint; il témoignait hautement son mépris pour ces horreurs et ces arguties théologiques. Ce n’est pas là le
Ermith kn i'HüviKCEf T. VIII. a4
moindre titre de sa gloire. Cet homme remarquable n’eut pas même de tombeau , e| ce ne fut qu’un siècle après sa mort que M. de Gibœuf fit placer- le portrait de ce grand jurisconsulte dans la chapelle où ses cendres reposaient sans honneur.
« Nicolas Cuslicrinean, historien jadis célèbre , le P. Gibœuf, le jurisconsulte Pinson, La Chapelle, mauvais auteur tragique/'t membre de l’académie , sont nés à Bourges. Ce La Chapelle succéda kPttrelière, qu’une violence aussi injuste qu’inouïe avait expulsé de l’académie; il essaya de se réhabiliter dans l’esprit de ses confrères , en faisant , en pleine académie, l’éloge de l’académicien banni. Cette hardiesse honore sa mémoire, que trois détestables tragédies n'auraient pas sauvée d’un profond oubli.
«Les PP. Déchamps, Sauciet, cf Orléans, tons trois jésuites, sont nés à Bourges. Bburdaloue, l'un des princes de l’éloquence religieuse, logicien exact, couragoux dénonciateur des fautes du prince et des vices de la cour, était, comme ces derniers, membre de la compagnie de Loyola et natif de la capitale du Berri.» Madame de Sévigné exprimait ainsi la noble franchise de ses sermons. « 11 frappe à tour de bras, va à bride abattue ; c’est un sauve qui peut général. >< La liberté se réfugiait alors dans la tribune chrétienne ; c’était la seule conseillère des monarques. Bourdaloue, né à Bourges le 20 août 1 632 ,
termina à Paris, le 1 3 ^ai 1 704 , des jours pleins de gloire.
U II y a long-temps, mon cher Ermite, que j’ai vainement cherché l’origine du fameux dicton, sur les armes de Bourges, u/i âne dam un fauteuil. T&us les Boui^evins auxquels j’en demandaii’explication tournèrent ma demande en raillerie, ou crurent que je voulais les offenser. Un petit bossu, renoiilméparsamalicc, prit ma demande en meilleuré part , et me conununiqua l’étymologie suivante d’un proverbe aussi généralement répandu ' que la source en est généralement ignorée, u Apprenez, me dit-il, que vers les derniers temps du régne de Charles IX., un homme rare vivait à Bourges. Ennemi des factions, ami du peuple, tolérant et humain, pieux et charitable, il réprima tons les partis, révolta tous les giiisards, déplut aux catholiques, et offensa' les huguenots. Un ordre de la cour le destitue. A sa place s’installe un magistrat dont le caractère contrastait .singulièrement-avec celui de son prédécesseur. Flatteur de la cour, ami des Guises, prenaut l'argent de toutes mains, assidu aux sermons des capucins, où sa rotondité s'endormait , habile à aigrir les haines catholiques , à prélever des impùts arbitraires, à déchaîner la frénésie' des sectes religieuses, ce dernier remplit' bientôt de sang et de meurtres la ville où il com-
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mandait en roi. Cepentlaut sa vaste carrure se pa^ vanait deux fois par semaine dans un immense fau; teuil. Un jour que deux bonnes dames catlioliquCs avaient saisi, au s«’tir de la messe, des torches enflammées pour, incendier le prêche,' on les conduisit devant.ee jijpe-inté{jre , qui leur reprocha doucement l'excès de leur zèle. Elles répondirent avec amertume; et le chef delà commune, croyant .sa' dignité compromise, éleva la voix ': •« SaAezy mesdames ,que je suis le magistrat du lieu, le représentant de la ville , et lest armes parlantes de Bourges. ; — Je le crois , rcpvit upc des catholiques, si les armes de Bourges sont un tint dans- un fauteuil ! « {mC trait partit comme l’éclair, et traversa deux siècles. C’est une beJlé destinée prour une épigramme.
. U Vous trouverez peut-être le récit de lAon bossq plûs piquant que vralseird>lable ; mais vous avouerez qii'il y a du moiùs du naturel dans. le Caractère de ce iiiagistrat guisaCd ; . • '
Tout vice est issu if ùiu’riet
•» Au surplus ,• si' vous êtes’ curieux de connaître les véritables armoiries de la ville, continua le bossu, je vous dirai qu'elles sont d’azur à trois moutons d’argent,-' accornées de sable, accolées ‘de gueules, et clarinées d’or,' à la bordure engrelée de gueules et au chef cousu de Francp. »
K Que la science li(frBl(liqiie es( une belle chose !
J9 vous laisse , mon cher. Ermite , lo soin (te tra- (luire tout cet accolage, oe clarinage,- et cet engrelage. Je suis dif nouveau régime’, et je vou> flvotie franchement que je n'y comprends rieu.
M Issoudun, chef-lien d'arrôudisscment, compte près de douze mille habitants. La petite rivière de Théole la divise en* deux parties, dont l’une est habitée par l'industrie et l’autre -par • l’opnlèncc.
Un esprit national ,*^00 sens droit, et une activité ' extrême, distinguent les IssondiinoU, qui se souvien- * nent encore que les Auglais ont long- temps ét(- ' maîtres de leur ville. On dirait que' le patriotisme est héréditaire, chez eux ; la ligue ne Ics’scduisit jamais,- et leur fidélité résista en même temps aux armes des partisans des Guises et aux insinuations , > des jésuites. Leur conduite né fut pas moins loyale pendant la -ridicule guerre de la Fronde, et douze cents de leurs maisons incendiées par lés frondeurs payèrent leur , noble résistance. Pendant que leur ville brûlait; les Issondiinois, abandonnant le soin'
, de leurs propriét(is,. se précipitèrent sur l’ennemi et le taillèrent en pièces : exemple de (X)urage et d’hérb'isme, peut-être sans modèle dans l’histoire. lies ruines d'issouduii fum'aient encore lorsq ue Louis XIV , trarversa la province. On lui apprit cet honorable dévouement, et aux exemptions dont ses ancêtres
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avaient doté la’ville il joignît le droit d’élii^ un maire, qui, par ce fait seul, ^deviendrait iaoble: Les ksdudunois he virent' dan» cette' faveur qn’on vain titre qur pourrait amener le mépris du commerce : leur 'refus était digne dé leur première conduite. On d vu tatAes leS v^fies oâ les fonctions municipales conféraient la. noblesse vieillir dans une incurable et orgueilleuse Apathie. Issoudun* n’eut 'point de capitools dobles. Comme Toulouse, mais 'de boas commerçants et d’excellents citoyens. *
C0I\ilE5P0T^DANCE.
• « CCXkXlH. [iUI?l 1837.^