‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 8Chapitre 77 sur 79 · PAR ACI.P.T · texte numérisé non relu

PAR ACI.P.T

le crime de son vil sédiictcnr. — Comment pouvezvoiis traiter si durement ee pauvre Abailard? la cruauté du chanoine Fulbert D’u-t-cllc pas suffisamment veiifjé riionneur de sa nièce?. Te vous croyais si iudulfjent pour les faiblesses de l’amour! — C’est pour cela, mon ami, que j’adore la mémoire d’Héloïse, et que j’ai en avereion le souvenir de ce théologien hypocrite, sans probité, sans amour.... — Abailard ! sans amour!... — .le vois, mon cher général, que vous êtes, comme tout le monde, sous le charme des impressions qui j>erdirent Héloïse, et que le nom d’Abailard exerce snr votre esprit la même séduction qu’il exerçait sur le cœur de son écolière; je vois que vous n’avez étudié l’histoire de ces deux amants que dans l’épître de l’ope ; permettez-moi , pendant que nous ferons route vers le Paraclet, de rectifier vos idées sur un homme qui doit toute sa réputation à sa maîtresse, et dont la postérité eût traité la mémoire aussi rigoureusement que Fulbert traita sa personne, si l’image d’Héloïse ne s’interposait sans cesse entre l’histoire et son amant, .l’aurais voulu, ajoutai-je, n’avoir rien à changer à une tradition dont les arts et la poésie ont en quelque sorte consacré l’erreur; et ce n’est pas ma faute si les faits , les dates , et les plus simples raisonnements, suffisent pour détruire l’enchantement.

« Héloïse, jeune fille de dix-sept ans, est confiée par Fulbert, chanoine de Paris, aux soins d’Ahai-

PARACLET

lard , réputé le plus savant professeur de son époque, et qui venait d'atteindre sa quarantième année, entendez-vous bien? Héloïse semblait plus jeune encore qu’elle ne l’était; et, soit que la délicatesse de ses traits, la petitesse de sa taille, l’extrême fraîcheur de son teint, parussent la rapprocher de l’enfance aux yeux de sou oncle, celui-ci recommanda formellement à son préeepteiir une sévérité et même des corrections, auxquelles l’oncle chanoine u’aurail probablement point pensé, si les idées de jeunesse et d’amour se fussent mêlées dans son esprit à celle de sa pupille.

« Qu’on se fijpire Abailard dans un âge mûr, charg<de couronnes tbéologiques , adoré des femmes, environné d’une auréole de gloire, poète et chansonnier, savant et philosophe, bien reçu des grands, admü'é du peuple, et s’abaissant jusqu’à séduire l’enfant que Fulbert lui avait confiée : cette enfant étaitdouée d’une sensibilité exquise, d’uiie ardeurde sentiment aussi rare que fatale, etd’ungoât vif|)oiir les arts et les lettres, l’ous les moyens de séduction se trouvaient donc entre les mains de cet indigue maître; non seulement il en abusa, mais il en abusa froidement. 11 y a quelque chose de révoltant dans le spectacle de ce vieillard crédule, de ce Fulbert, qui confie une si jeune fille à un homme sans honneur, et de cette malheureuse enfant qui, enivrée, avant son adolescence même , de tout Ce

ErvHTF FN l'RüVI5Ck, T. VIII. H4

PARACLET

que le premier amour a de délicieux et d’inattendu, éblouie par la haute répuUtion d'Abailard, lui livre, comme une proie facile, le bonheur de toute sa vie. «Jusqu’au moment où je vis Héloïse, dit Abailard dans Y Histoire de ses calamités, adressée à un ami, je vécus chaste. » Je le crois, la vanité et la froideur composaient le caractère d'Abailard. Il avait vécu dans les arguties théologiques : sa passion pour Héloïse, caprice des sens né du hasard, ne se mêla d’aucun des sentiments généreux et tendres qui ennoblissent l’amour. Son égoïsme ne se démentit jamais; et, pour que sa maîtresse n’ait pas pénétré d’un seul coup d’œil toute la froideur, toute la bassesse de celui auquel elle allait dévouer sa vie , il fallut tout l'aveuglement de la passion la plus tendre ; et toute l’inexpérience de son âge , pour quelle pût se méprendre sur la nature des sentiments qu’elle inspirait à uu homme méprisable qui ne trouvait d’autres expressions que celles-ci pour en peindre l’ardeur naissante : « Dans nos premiers entretiens, écrivait-il, plura eixmt oscula quàm sententiœ fScepiùsadsinum quàm ad Ubws deducebantur manus. «

« Dans le cours de cette liaison fatale, ni l’un ni l’autre ne se démentirent; l'heui'e de l’infortune n’eut pas plus tôt sonné pour Abailard, qu’il parut mettre en doute la fidélité de celle qui ne pouvait plus trouver en lui que l’ombre d’un amant, et

PARACLET

qu'il exigea d'elle qu'elle se retirât dans un cloître. « Mon ami, lui écrivit Héloïse, vos soupçons m'ont fait rougir, mais je n'obéis pas avec moins de joie;» et, sans balancer, avant d'avoir atteint sa dix-neuvième année , Héloïse , déjà mère , prit le voile et renonça au monde. Que fait Abailard? il oublie, pendant cinq ans entiers , sa tendre complice ; il concentre sa douleur sur sa propre infortune : il écrit son histoire , et le nom d'Héloïse ne vient pas même une seule fois se placer sous sa plume. L'amant égoïste n'est plus qu'un moine sombre et bilieux : il excite la baine de tous ceux qui l'approchent, et consume sa vie en disputes théologiques.

« C'est alors qu 'Héloïse , ayant entendu parler de la lettre qu’ Abailard avait adressée à un ami sur ses malheurs, se décide à lui écrire la première pour lui demander la cause d'un si long silence. Il ne répond que pour l'effrayer du récit des assassinats tentés contre lui, et pour glacer son cœur par quelques paroles empreintes de la plus insensible froideur. Leur correspondance se prolonge; Hélo'ïseuc cesse point de se montrer généreuse, tendre, quelquefois sublime dans l'expression de son amour si pur; Abailard ne cesse pas d'étendre et de perpétuer son égoïsme; il envoie aux nonnes du Paraclet des formules de prières pour sa santé corporelle et spirituelle.

“Tel fut l'homme qui trouva moyen de forcer

5h PAHACLET.

riiistoire à coufoiulre les noms d'IIéloiso et d'Abailard qu'elle aurait dû séparer: l’un , pédant , infatué de lui-même, et d’un caractère imbn de tous les vices de son cœuri l’autre, femme supérieure à son siècle, d’une tendresse et d’un dévouement que rien u’éj^ale; l’un , mauvais’ théologien, moine fanatique et captieux -, l’autre, écrivain plein d’élégance et de charme; l’un, orné de quelques unes des facultés de l’esprit qui ne supposent aucune qualité morale ; l’autre , douée de toutes les vertus d’où naissent les grandes pensées, et où s’alimente le génie. — Vous aurez beau dire , me répondit le général, vous ne me raccommoderez pas avec Fulbert, et je ne pourrai jamais me décider à haïr l’amant d’iléloïse. Quoi qu’il en soit , ajouta-t-il en riant , nous voici au Paraclct; songez que l’ombre de la charmante abbesse nous écoute, et que vous l’affligeriez en parlant mal de celui qu'elle a tant aimé. »

La journée que je passai au Paraclet fut employée tout entière à parcourir des lieux peuplés de si tendres souvenirs.

I^e Paraclet, situé au milieu d’un vallon délicieux, est arrosé par l’Ardusson; cette petite rivière, après avoir mis en mouvement l’usine établie snr ses bords, va se jeter dans la Seine, à une demilieue de Nogent: ici, on ne demande à la nature que les biens qu’elle produit sans travail , des eaux , des prairies et des bois; cette solitude, où tout est

calme, suave et mystérieux, semble avoir été choisie par Abailard avant son malheur.

Lorsque Fimmortel' de Iiei|>sick fit l'acquisition dn Paraclet, la faux de la bande noire avait passé par-là; le général P. n’y trouva que des mines: .ses mains victorieuses les relevèrent. Keconstniit sur scs anciens fondements et avec les seuls débris de la maison abbatiale, le Paraclet offre aujourd’hui l’aspect d’un édifice régulier, d’une très belle apparence. Du milieu de tant de décombres, le général a, pour ainsi dire, exhumé le caveau où les restes d’Héloïse et d’ Abailard reposèrent pendant près de huit siècles, et dans lequel il a retrouvé le sarcophage, que l’on avait jugé trop lourd pour être transféré à Paris, avec le cercueil où les deux corps étaient renfermés. Le sarcophage restauré a été replacé dans le caveau, remis également à neuf, et le général, pour en désigner l’emplacement, a fait ériger une colonne votive sur le lieu même. Il a voulu consacrer plus dignement encore ce lieu de consolation en y fondant une manufacture de limes, de grosse quincaillerie et d’instmments ara-

‘ A ta bataille (le Leipsik, où le général l*a]ol sc couvrit de gloire, son cheval reçut dans le poitrail un obus qui, en éclatant, Bt sauter te général à vingt-cinq pieds en Vair, lui cassa le bras et lui fractura les côtes. Quand rempereur le revit après ce terrible accident : • Puni cette fuis, Pajol , lui dit*d , jc vous liens |Hmi immortel. »

PAllACLET.

toircs, dont les heureux résultats coinmencent à se faire sentir dans la contrée. L’histoire, en inscrit vant le nom du général P. au premier rang des

guerriers qui oui couvert la France d’une gloire impérissable, n’oubliera pas que ce grand capitaine, dans toute la vigueur de l’âge et du talent, gendre d’un maréchal de France, et désigné luiiiiéme à ce haut rang par ses exploits, ses services et ses blessures, abdiqua volontairement ses honneurs et scs espérances, le jour où la victoire trahissant nos armes, courba la France .sons le joug de l’étranger; l’histoire n’oubliera pas que dépouillé de scs dotations , il chercha dans les travaux de l’industrie les moyens d’être utile à son pays, qu'il ne pouvait plus servir sur les champs de bataille; qu’il employa les débris d’une fortune patrimoniale, que la guerre, utile à tant d’autres, avait considérablement diminuée, dans des établissements industriels, où son zèle ne fut point récompensé ; elle dira , pour dernier éloge, qu’inéibranlable au milieu des secousses politiques, où il pouvait plus aisément qu’aucun autre se frayer un nouveau chemin à la fortune, il ue dévia pas un moment de la route honorable qu’il s’était tracée et qu’un des meilleurs généraux de la France en est encore un des meilleurs citoyens.’.

MONTEREAIT.

K*‘COL. [lOJI]|LLET 1837. ]

MONTEREAl.

iVu/fof uutneratot dejecü et^>rtUiimi Quüfue intcrfecti.

Pi»OV. vil, 16.

Too» le» héros oot péri, ou som tombés rouverts de bletiure».

Il avait alors ce je ne sais quoi d’arheve que rinfortuoe ajoute h la gloire.

Bossurr.

Peu de journées dans ma vie m'ont paru plus courtes et plus agréables que celle que j’ai passée au Paraclet, entre le général P. et sa noble compagne, l’iine des femmes les plus instruites, les plus fortes et les plus spirituelles de l’époque. Je serais sûr d’offrir à mes lecteurs le discours le plus piquant et peut-être le plus véritablement philosophique de mon ouvrage, s’il m’était permis de leur rendre compte dans les mêmes termes d’un enti-etien auquel madame la comtesse P*” prêta tous les charmes de son esprit, toute la vivacité de ses observations et toutes les grâces de son langage; mais je connais trop bien la dame du Paraclet et son

MONTEKEAi;.

époux, pour ue pas craindi'c de trahir à leurs yeux les droits de l'hospitalité, si je me livrais au plaisir de leur payer ici le tribut d’admiration auquel ils ont de si justes droits: d'ailleurs je ne puis oublier que l’on compte aussi les heures dans mon ermitage de la Chaussée-d’Antin, où je suis impatiemment attendu. Je me remets en route avec mon illustre guide, qui m’a promis de m’accompagner jusqu’à Montereau.

Nous y arrivons : cette petite ville est située au pied d’une colline, au coullueut de la Seine et de l’Yonne, sa position est charmante; mais tout en admirant la beauté des environs je regrettais que l’on eût fait disparaître depuis long-temps ce vieux pont de Montereau, théâtre d’un meurtre historique qui tient tant de place dans nos annales, par le rang des assassins et de leur victime, par sa cause, ses détails, et ses résultats.

Le général me 6t gravir un coteau voisin d’où nous pouvions embrasser d’un coup d’œil toute l’étendue du pays. Vaste et beau paysage! à droite, on voit la route de Paris descendre d’une côte rapide et crayeuse, et se prolonger à gauche sur une chaussée très élevée.

Nous voici en position , me dit le général , pour reprendre le récit d’une campagne aussi fatale que glorieuse.

Les ennemis, battus à CbampAubert, se red-

■JiqitLzod by Cioogle

MONTEREAÜ. S.ly

raieut en désordre; niais de nouveaux renforts leur étant arrivés ils reprirent l'offensive. L’armée Wurtembergeoise commandée par le roi actuel, et une forte colonne autrichienne conduite par le général Rianchi marchèrent sur Montereau , et s’en emparèrent après avoir fait réparer le pont que j’avais fait sauter; ils passèrent la Seine et vinrent prendre position sur les hauteurs de Surville que vous voyez devant vous, tandis qu’une autre colonne autrichienne marchant sur Montclot, qui fut mal défendu par le général Monthrun , arriva à Fontainehleau.

Le i6, après l’affaire de Guignes, l’empereur, instruit de la marche de l’année Wurtemhergeoise, et de la position qu’elle occupait , résolut de la culhnter dans la Seine, et m’ordonna de Fatlaquer avec mon corps d’armée par sa gauche et par la route de Melun, et de commencer cette attaque à sept heures du matin , le ij, tandis que le duc de Bellune soutenu par la garde , se porterait à la même heure sur le flanc droit de l’ennemi par la route de Nangis. Une circonstance que je ne puis détemhier n’ameiia qu’à midi le duc de Bellune sur le terrain, ce qui lui fit ôter par l’empereur le commandement de son corps qui fut confié au hrave général Gérard : ce retard me mit dans un très grand danger, car je fus obligé de soutenir .seul tous les efforts de l’ennemi et de me maintenir jus-

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